Demain, Cuba...
par Maurice Lemoine
Article publiť le 12 septembre 2006

Alors que des milliers de Cubains en exil f√™taient, √ Miami, la maladie et m√™me la mort du ¬« tyran ¬ », le monde a retenu son souffle lorsque, le 31 juillet, dans le cadre pr√©vu par la Constitution, le pr√©sident cubain Fidel Castro a c√©d√© ¬« provisoirement ¬ » ses responsabilit√©s √ une √©quipe de sept personnes, dont son fr√®re Ra√ļl, en raison d’une intervention chirurgicale.

Mobilis√©e en avril 2003, en faveur de l’attaque contre Bagdad - ¬« Aujourd’hui l’Irak, demain Cuba ! ¬ » -, la Fondation nationale cubano-am√©ricaine (FNCA) appelait imm√©diatement, depuis la Floride, √ un ¬« soul√®vement militaire ou civil ¬ » pour renverser le r√©gime de La Havane. Le 2 ao√ »t, M. George W. Bush lan√ßait √ l’intention des habitants de l’√ģle : ¬« Nous vous soutiendrons dans vos efforts pour √©tablir (...) un gouvernement de transition engag√© vers la d√©mocratie ¬ », mena√ßant ceux qui, adeptes du r√©gime actuel, s’opposeraient √ un ¬« Cuba libre ¬ » [1].

Un événement phénoménal se préparait, des centaines de milliers de Cubains allaient descendre dans la rue en quête de liberté, une grande instabilité régnerait.

Les jours passent. Rien ne semble indiquer que le pays sorte de la normalit√©. Certes, que M. Castro reprenne ou non la barre, le d√©bat sur ¬« le jour d’apr√®s ¬ » - succession ou transition - est pos√©. Et il existe, apr√®s quarante-sept ans de pouvoir sans partage, des m√©contents, des opposants, une frange de la population qui n’adh√®re pas, ou plus, √ la r√©volution. P√©nuries, rigidit√© bureaucratique, atteintes √ certaines libert√©s - d’expression, d’association, de r√©union -, incarc√©ration d’opposants sont une r√©alit√©.

Cela entra√ģne en g√©n√©ral une condamnation sans appel. D’aucuns objectent bien que, depuis 1959, les Etats-Unis ont multipli√© les tentatives d’invasion, d’attentats, de sabotages, et renforc√© l’asphyxie √©conomique par un embargo qui perdure... Pr√©texte, r√©torque-t-on, comme s’il √©tait possible de d√©couper l’histoire en tranches, et de ne pas tenir compte de l’interf√©rence du pass√© avec le pr√©sent...

En 2005, Washington a nomm√© un coordinateur pour la transition √ Cuba, M. Caleb McCarry (auparavant en poste en Afghanistan). Le 10 juillet 2006, un rapport de la commission d’aide √ un Cuba libre, copr√©sid√©e par la secr√©taire d’Etat Condoleezza Rice et le secr√©taire au commerce Carlos Guti√©rrez, a r√©clam√© que tout soit fait ¬« pour que la strat√©gie de succession du r√©gime de Castro ne soit pas couronn√©e de succ√®s ¬ ».

Fixant l’aide des Etats-Unis dans l’√ģle √ plus de 62,8 millions d’euros, le document pr√©cise que ces ressources seront remises directement aux ¬« dissidents ¬ », qui seront entra√ģn√©s et recevront des √©quipements et du mat√©riel. Ing√©rence effront√©e et... v√©ritable ¬« baiser de la mort ¬ » aux opposants. Car, pour le pr√©sident du Parlement cubain Ricardo Alarc√≥n : ¬« Tant qu’existera cette politique, il y aura des personnes impliqu√©es, qui conspirent avec les Am√©ricains, qui acceptent leur argent, et (...) je ne connais aucun pays qui ne qualifie une telle activit√© de d√©lit. [2] ¬ »

Surtout, le rapport souligne que le ¬« plan ¬ » comporte une annexe secr√®te ¬« pour des raisons de s√©curit√© nationale ¬ » et afin d’assurer sa ¬« r√©alisation effective ¬ ». En mati√®re de ¬« mesures secr√®tes ¬ », l’histoire du continent, de Salvador Allende au Nicaragua sandiniste, ne permet pas l’ing√©nuit√©.

Or, oubli√©e des ¬« transitologues ¬ » autoproclam√©s, une partie plus que significative du peuple cubain, attach√©e aux acquis en mati√®re d’√©ducation, de sant√© et de services sociaux, respecte ¬« Fidel ¬ » et ceux qui - ¬« historiques ¬ » ou dirigeants des jeunes g√©n√©rations - seront amen√©s √ prendre le relais.

Ces Cubains sont-ils aussi isol√©s qu’on le pr√©tend ? Ce n’est le cas ni en Afrique ni en Asie. Et les bouleversements latino-am√©ricains ont permis l’accession au pouvoir de chefs d’Etat mieux renseign√©s sur la r√©alit√© de l’√ģle et sur le contexte qui d√©termine son syst√®me atypique - parti unique et politiques sociales avanc√©es. Les pr√©sidents Hugo Ch√°vez (Venezuela) et Evo Morales (Bolivie) l’avaient d√©j√ sortie de son isolement. Vedette du sommet du March√© commun du Sud (Mercosur), √ C√≥rdoba (Argentine), M. Castro y a sign√©, le 21 juillet, un important accord commercial avec les pays membres de cette union, dont le Br√©sil et l’Argentine. Lesquels ont os√© lancer un franc d√©fi √ l’embargo am√©ricain et un ¬« coup de chapeau ¬ » ostensible √ un petit pays qui refuse de plier devant la premi√®re puissance mondiale.

Plus qu’avec les Etats-Unis, qui veulent la transformer en colonie, ou avec l’Europe, qui lui donne des le√ßons ou se bouche le nez, c’est dans ses relations avec cette partie du monde o√Ļ l’on parle d√©sormais de ¬« socialisme du XXIe si√®cle ¬ » - d√©mocratique et souverain -, et dans ses propres forces vives, que Cuba trouvera exemples et appuis pour √©voluer.

Notes :

[1Agence France-Presse, 3 ao√ »t 2006.

[2BBC Mundo, Londres, 13 juillet 2006.

Source : TOUS DROITS R√‰SERV√‰S ¬© Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), septembre 2006.

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