Entretien avec Fidel Castro
Témoignage de Fidel Castro : les instants décisifs du coup d’Etat contre Hugo Chavez
par Ignacio Ramonet
Article publié le 12 avril 2007

L’amitié personnelle entre les présidents vénézuélien et cubain, Hugo Chavez et Fidel Castro, est connue. En témoigne le rôle joué par le leader cubain lors de la tentative de coup d’Etat menée en avril 2002 contre son homologue vénézuélien.
Cinq ans jour pour jour après le putsch, nous publions un témoignage passionant de Fidel Castro sur ces événements, un extrait du livre d’entretiens qu’a réalisés Ignacio Ramonet, du Monde diplomatique, avec le chef d’Etat cubain.

Vous avez suivi de près le cours des événements au Venezuela, en particulier les tentatives de déstabilisation contre le président Chávez ?

Oui, nous avons suivi ici les événements avec beaucoup d’attention. Chávez nous a rendu visite en 1994, neuf mois après sa sortie [de prison, ndlr] [1] et quatre ans avant sa première élection à la présidence. Il a été très courageux, parce qu’on lui a beaucoup reproché d’être allé à Cuba. Il est venu et nous avons conversé. Nous avons découvert quelqu’un de cultivé, d’intelligent, de très progressiste, un vrai bolivarien. Puis, il a remporté les élections. À plusieurs reprises. Il a modifié la Constitution. Avec un soutien du peuple formidable. Ses adversaires ont tenté de liquider par des coups de force ou par des sabotages économiques. Il a su contrer tous les assauts de l’oligarchie et de l’impérialisme contre la révolution bolivarienne.

Selon des calculs que nous avons faits avec le concours des cadres les plus chevronnés du système bancaire, environ trois cent milliards de dollars ont dû sortir de Venezuela durant les fameuses quarante années de la démocratie antérieure à Chávez. Aujourd’hui, le Venezuela pourrait être plus industrialisé que la Suède, et son peuple avoir l’éducation existant dans ce pays s’il y avait vraiment existé une démocratie distributive, si ces mécanismes avaient fonctionné, s’il y avait un tant soit peu de vrai et de crédible dans toute cette démagogie et dans sa publicité colossale.

Nous avons calculé que trente milliards de dollars de plus se sont envolés du Venezuela entre l’arrivée de Chávez au pouvoir et le moment où il a instauré le contrôle des changes en janvier 2003. Je l’ai dit : tous ces phénomènes rendent l’ordre existant dans notre continent insoutenable.

Le coup d’Etat à Caracas contre Chávez a eu lieu le 11 avril 2002. Avez-vous suivi ces événements ?

Quand, le 11 avril à midi, j’ai vu que la manifestation convoquée par l’opposition avait été détournée par les putschistes et s’approchait de Miraflores [le palais présidentiel, ndlr], j’ai tout de suite compris que des événements graves étaient sur le point d’éclater. En fait, nous étions en train de regarder cette marche sur Venezolana de Televisión [la principale chaîne publique, ndlr] qui transmettait encore. Les provocations, les coups de feu, les victimes, tout cela est arrivé presque aussitôt. Quelques minutes après, les transmissions de Venezolana de Televisión se sont interrompues. Les nouvelles ont commencé par nous arriver par bribes et par différentes voies. Nous avons appris que de hauts gradés s’étaient prononcés publiquement contre le président. On affirmait que la garnison présidentielle s’était retirée et que l’armée allait attaquer le palais de Miraflores. Des personnalités vénézuéliennes téléphonaient à leurs amis de Cuba pour faire leurs adieux, car elles étaient prêtes à résister et à mourir ; elles parlaient concrètement d’immolation.

Ce soir-là j’étais en réunion dans une salle du palais des Congrès avec le Comité exécutif du Conseil des ministres. Et, depuis midi, j’avais eu auprès de moi une délégation officielle du Pays basque conduite par le Lehendakari, que nous avions invitée à un déjeuner quand personne ne s’imaginait ce qui allait se passer durant cette journée tragique. Cette délégation a été témoin des événements entre 13 heures et 17 heures, le 11 avril.

Depuis très tôt dans l’après-midi, j’essayais d’avoir le président vénézuélien au téléphone. Impossible ! Finalement, c’est Chávez lui-même qui appelle, à minuit trente-huit, dans la nuit donc du 12 avril [du 11 au 12 avril, ndlr].

Je lui demande ce qu’il se passe. Il me répond : « Nous nous sommes retranchés dans le palais. Nous avons perdu les forces militaires qui pouvaient décider. On nous a enlevé les signaux de télévision. Je n’ai pas de forces à utiliser et j’analyse la situation. » Je lui demande vite :

— « Quelles forces as-tu avec toi ? »
— « De deux cents à trois cents hommes très fatigués. »
— « As-tu des chars ? »
— « Non, il y avait des chars, mais ils les ont retirés vers leurs casernes. »

Je lui redemande : « De quelles autres forces peux-tu disposer ? »

Il me répond : « Il y en a d’autres qui sont éloignées, mais je n’ai pas de communications avec elles. »

Il veut parler du général Baduel et de ses paras, de la division blindée et d’autres forces, mais il a perdu toute communication avec ces unités bolivariennes loyales.

Je lui dis avec beaucoup de délicatesse : « Tu me permets de te donner mon avis ? » « Oui », me répond-il.

J’ajoute de mon accent le plus persuasif : « Présente les conditions d’un arrangement honorable et digne, et préserve la vie des hommes que tu as, qui sont tes hommes les plus loyaux. Ne les sacrifie pas, et toi, ne te sacrifies pas non plus. »

Il me répond, ému : « Ils sont prêts à mourir tous ici. »

Sans perdre une seconde, j’ajoute : « Je le sais, mais je crois pouvoir penser avec plus de sérénité que toi à ce moment. Ne démissionne pas, exige des conditions honorables et des garanties pour ne pas être victime d’une félonie, parce que je pense que tu dois te préserver. Et puis tu as un devoir envers tes compagnons. Ne t’immole pas ! »

J’étais très conscient de la profonde différence qu’il y avait entre la situation d’Allende, le 11 septembre 1973 et celle de Chávez ce 12 avril 2002. Allende n’avait pas un seul soldat. Chávez pouvait compter sur une grande partie des soldats et des officiers de l’armée, surtout les plus jeunes.

« Ne démissionne pas ! Ne te démets pas ! », lui ai-je réitéré.

Nous avons parlé d’autres questions : la façon dont je pensais qu’il devait abandonner provisoirement le pays, entrer en contact avec un militaire qui aurait vraiment de l’autorité dans les rangs des putschistes, l’informer de sa disposition à abandonner le pays, mais pas à démissionner. De Cuba, nous tâcherions de mobiliser le corps diplomatique ici et au Venezuela, nous dépêcherions deux avions emportant notre ministre des Relations extérieures et un groupe de diplomates pour le récupérer. Il a réfléchi quelques secondes et il a finalement accepté ma proposition. Tout dépendait maintenant du chef militaire ennemi.

José Vicente Rangel, alors ministre de la Défense et actuellement vice-président, affirme textuellement dans une interview du livre Chávez nuestro : « Le coup de fil de Fidel a été décisif pour éviter l’immolation. Il a été déterminant. Son conseil nous a permis de mieux voir dans l’obscurité. Il nous a beaucoup aidé. »

Vous l’encouragiez à résister les armes à la main ?

Non, au contraire. C’est ce qu’a fait Allende d’une façon correcte à mon avis dans de telles circonstances, et il l’a payé héroïquement de sa vie, comme il l’avait promis.

Chávez avait trois solutions : se retrancher dans Miraflores et résister jusqu’à la mort ; sortir du palais et tenter de se réunir avec le peuple pour déclencher une résistance nationale, avec des possibilités de succès infimes dans ces circonstances-là ; ou abandonner le pays sans renoncer ni démissionner afin de reprendre la lutte avec des perspectives de succès réelles et rapides. Nous lui avons suggéré la troisième.

Mes derniers mots de cette conversation téléphonique pour le convaincre ont été pour l’essentiel : « Sauve ces hommes si courageux qui sont avec toi dans cette bataille pour l’instant inutile. » Mon idée était qu’un dirigeant aussi populaire et charismatique que Chávez, renversé par traîtrise dans ces circonstances, si on ne le tuait pas, serait réclamé, j’en étais convaincu, par le peuple - dans ce cas-là, avec l’appui du meilleur des forces armées - avec bien plus de force et que son retour serait inévitable. Voilà pourquoi j’ai pris la responsabilité de lui proposer ce que je lui ai proposé.

A ce moment précis, alors qu’il existait une alternative réelle : un retour victorieux et rapide, le mot d’ordre de mourir en combattant, comme l’avait très bien fait Salvador Allende, n’était pas de mise. Et ce retour victorieux, c’est bel et bien ce qui s’est passé, quoique bien avant ce que je pouvais imaginer.

Vous autres, ici, vous avez tenté d’aider Chávez ?

Bon, à ce moment-là, nous autres, nous ne pouvions que recourir à la diplomatie. Nous avons convoqué au petit matin tous les ambassadeurs accrédités à La Havane et nous leur avons proposé d’accompagner Felipe [Pérez Roque], notre ministre des Relations extérieures, à Caracas pour récupérer pacifiquement et sain et sauf Chávez, le président légitime du Venezuela.

Je n’avais pas le moindre doute que Chávez serait très vite de retour sur les épaules du peuple et des troupes. Oui, mais il fallait le préserver de la mort.

Nous avons proposé d’expédier deux avions pour le ramener ici au cas où les putschistes accepteraient son départ. Mais le chef militaire putschiste a refusé cette solution, et l’a informé en plus qu’il passerait en conseil de guerre. Chávez a enfilé sa tenue de para et, accompagné seulement de son fidèle adjoint, Jesús Suárez Chourio, il s’est dirigé vers le fort Tiuna [siège du haut commandement de l’armée à Caracas, ndlr], qui était le poste de commandement du coup d’Etat militaire.

Quand je l’ai rappelé deux heures plus tard, comme nous en avions décidé, Chávez avait déjà été fait prisonnier par les militaires putschistes. J’avais perdu toute communication avec lui. La télévision ne cessait de diffuser la nouvelle de sa « démission » pour démobiliser ses partisans et tout le peuple.

Quelques heures plus tard, le 12, alors qu’il fait plein jour, Chávez s’arrange pour passer un coup de fil à sa fille María Gabriela. Il lui confirme qu’il n’a pas démissionné, qu’il est un « président prisonnier ». Il lui demande de me le faire savoir pour que j’en informe le monde.

Sa fille me téléphone donc aussitôt, le 12 avril, à 10 h 02, et me transmet ce que lui a dit son père. Je lui demande aussitôt : « Serais-tu prête à en informer le monde dans tes propres mots ? » « Qu’est-ce que je ne ferais pas pour mon père ! » me répond-elle d’une manière précise, admirable et décidée.

Sans perdre une seconde, je téléphone à Randy Alonso, un journaliste qui dirige la « Table ronde télévisée », un programme très suivi. Aussitôt, téléphone et magnétophone à microcassette en main, Randy appelle le numéro de portable que m’a donné María Gabriela. Il est presque onze heures du matin. Il en enregistre les mots clairs, émus et convaincants qui, aussitôt retranscrits, sont remis aux agences de presse accréditées à Cuba et sont transmis tels quels au journal télévisé, à 12 h 40, le 12 avril 2002. Nous avions aussi fait parvenir des copies de l’enregistrement aux chaînes de nouvelles télévisées étrangères accrédités ici ; ainsi, tandis que CNN depuis le Venezuela transmettait avec délectation les nouvelles de sources putschistes, sa correspondante à La Havane diffusait aussitôt, en revanche, à midi, le message éclairant de María Gabriela.

Et quelles en ont été les conséquences ?

Eh bien, le message a été écouté par des millions de Vénézuéliens, qui étaient contre le putsch dans leur grande majorité, et par les militaires fidèles à Chavez qu’on avait tenté de berner et de paralyser en leur mentant sans scrupules au sujet de sa prétendue démission.

Le soir, à 23 h 15, María Gabriela téléphone de nouveau. Sa voix a des accents tragiques. Je ne lui laisse pas achever ses premiers mots et je lui demande : « Que se passe-t-il ? » Elle me répond : « Mon père a été transféré de nuit, par hélicoptère, à une destination inconnue. » Je lui dis : « Vite, vite, il faut que tu le dénonces toi-même en quelques minutes ! »

Randy était à mes côtés, à une réunion concernant les programmes de la Bataille d’idées avec des dirigeants des jeunesses communistes et d’autres cadres. Comme il avait un microcassette avec lui, l’histoire de midi se répète. Et c’est ainsi que nous avons de nouveau informé l’opinion vénézuélienne et mondiale de l’étrange transfert nocturne de Chávez à une destination inconnue. Ça, ça se passe dans la nuit du 12 au 13 avril.

Le samedi 13, une Tribune libre avait été convoquée très tôt à Güira de Melena, une commune de la grande banlieue havanaise. De retour à mon bureau, avant dix heures du matin, María Gabriela téléphone de nouveau. Elle informe que « les parents de Chávez sont inquiets », qu’ils veulent me parler depuis Barinas, qu’ils veulent faire une déclaration.

Je l’informe que selon une dépêche d’une agence de presse internationale, Chávez a été transféré à Turiamo, un poste naval à Aragua, sur la côte nord du Venezuela. Je lui dis que, compte tenu du genre d’information et de détail, la nouvelle semble véridique. Je lui recommande d’en savoir le plus possible. Elle ajoute que le général Lucas Rincón, l’inspecteur général des forces armées, veut me parler et faire lui aussi une déclaration possible.

La mère et le père de Chávez me téléphonent : tout est normal dans l’Etat de Barinas. La mère de Chávez m’informe que le chef de la garnison vient de parler à son mari, Hugo de los Reyes Chávez, qui est aussi gouverneur de Barinas. Je m’efforce de les rassurer du mieux possible.

Le maire de Sabaneta, le lieu de naissance de Chávez, en Barinas, téléphone à son tour. Il veut faire une déclaration. Il raconte en passant que toutes les garnisons sont loyales. On perçoit en lui un grand optimisme.

Je parle à Lucas Rincón. Il affirme que la brigade de paras, la division blindée et la base de chasseurs-bombardiers F-16 sont contre le putsch et prêtes à entrer en action. Je me risque à lui suggérer de faire tout son possible pour trouver une solution sans combats entre militaires. De toute évidence, le putsch avait avorté. L’Inspecteur général n’a pas le temps de faire sa déclaration parce que la communication s’interrompt et qu’il est impossible de la rétablir.

María Gabriela rappelle quelques minutes après : elle me dit que le général Baduel, le chef de la brigade des paras, a besoin de me parler et que les forces loyales de Maracay veulent faire une déclaration au peuple vénézuélien et à l’opinion internationale.

Une envie de savoir insatiable me pousse à interroger Baduel au sujet de trois ou quatre détails avant de poursuivre le dialogue. Il satisfait ma curiosité tout à fait correctement : il respire la combativité à chaque phrase. Je lui dis aussitôt : « Tout est prêt pour votre déclaration. » Il me dit : « Attendez une minute, je vous passe le général de division Julio García Montoya, le secrétaire permanent du Conseil national de sécurité et de défense. Il est venu soutenir notre position. » Cet officier, plus ancien que les jeunes chefs militaires de Maracay, ne commandait pas de troupes à ce moment.

Baduel, dont le brigade de parachutistes était l’un des axes essentiels de la puissante force de chars, d’infanterie blindée et de chasseurs-bombardiers cantonnée à Maracay, dans l’Etat d’Aragua, respectueux de la hiérarchie militaire, me passe alors le général Montoya. Ce que me dit cet officier supérieur est vraiment intelligent, convaincant et adapté à la situation. Il me dit au fond que les forces armées vénézuéliennes sont fidèles à la Constitution. Il avait tout dit.

J’étais devenu une espèce de reporter de presse qui recevait et transmettait des nouvelles et des messages publics, rien qu’en utilisant un portable et un microcassette dans les mains de Randy. J’étais témoin de la formidable contre-attaque du peuple et des forces armées bolivariennes du Venezuela.

La situation à ce moment était excellente. Le putsch du 11 avril n’avait plus la moindre possibilité de succès. Mais un risque terrible pesait encore sur ce pays frère. La vie de Chávez courait un très grave danger. Enlevé par les putschistes, Chávez était tout ce qu’il restait à l’oligarchie et à l’impérialisme de l’aventure fasciste. Qu’en feraient-ils ? L’assassineraient-ils ? Etancheraient-ils leur soif de haine et de vengeance sur ce militant bolivarien rebelle et audacieux, ami des pauvres, défenseur inlassable de la dignité et de la souveraineté du Venezuela ? Que se passerait-il si, comme cela s’était passé à Bogota à la suite du meurtre de Gaitán, le peuple apprenait l’assassinat de Chávez ? J’étais obsédé par l’idée d’une tragédie pareille et de ses conséquences sanglantes et destructrices.

Après les coups de téléphone dont j’ai parlé, à mesure que l’après-midi avançait, les nouvelles de l’indignation et de la rébellion populaires nous arrivaient de partout. À Caracas, centre des événements, un torrent de peuple avançait par les rues et les avenues vers le palais de Miraflores et les installations centrales des putschistes. En proie au désespoir en tant qu’ami et frère du prisonnier, une foule d’idées me venait à l’esprit. Que pouvais-je faire avec mon petit portable ? J’ai failli téléphoner de ma propre initiative au général Vázquez Velazco en personne. Je ne lui avais jamais parlé et je ne savais même comment il était. J’ignorais s’il répondrait oui ou non, et comment il le ferait. Et je ne pouvais même pas compter pour cette singulière mission sur les services précieux de María Gabriela. J’ai mieux réfléchi. A 16 h 15, j’ai téléphoné à notre ambassadeur au Venezuela, Germán Sánchez. Je lui ai demandé s’il croyait que Vázquez Velasco répondrait ou non. Il m’a dit : peut-être que oui.

« Appelle-le - lui ai-je demandé, utilise mon nom, dis-lui de ma part qu’un fleuve de sang risque de couler au Venezuela à cause des événements. Que seul un homme peut éviter ces risques : Hugo Chávez. Exhorte-le à le remettre aussitôt en liberté pour empêcher le cours probable des événements. »

Le général Vázquez Velasco a répondu à l’appel. Il a affirmé que Chávez était entre ses mains et qu’il garantissait sa vie, mais qu’il ne pouvait accéder à ce qu’on lui demandait. Notre ambassadeur a insisté, a argumenté, a tenté de le persuader. Le général, furieux, a fini par raccrocher.

Je téléphone aussitôt à María Gabriela et lui rapporte les mots de Vázquez Velasco, en particulier son engagement de garantir la vie de Chávez. Je lui demande de me remettre en communication avec Baduel. C’est chose faite à 16 h 49. Je lui raconte en détail l’échange entre Germán et Vázquez Velasco. Je lui dis combien il est important que celui-ci ait reconnu avoir Chávez entre ses mains. Ce sont des circonstances propices pour exercer le maximum de pressions sur lui.

À ce moment-là, on ne savait toujours pas à Cuba avec certitude si Chávez avait été transféré ou non et à quel endroit. Selon des rumeurs datant de plusieurs heures, le prisonnier avait été envoyé à l’île d’Orchila. Quand je parle avec Baduel, presque à cinq heures de l’après-midi, le chef de la brigade est en train de choisir ses hommes et de préparer les hélicoptères chargés de sauver le président Chávez. J’imagine à quel point il serait difficile pour lui et ses paras d’obtenir des renseignements précis et exacts pour une mission si délicate.

Durant tout le reste du 13 avril, jusqu’à minuit, j’ai passé mon temps à parler avec autant de gens que je pouvais au sujet de la vie de Chávez. Et j’ai parlé avec beaucoup de gens, parce que, au cours de cette après-midi, le peuple, avec le soutien des chefs et des soldats de l’armée, était en train de tout contrôler. Je ne sais toujours pas à quelle heure et de quelle manière Carmona le Bref a abandonné le palais de Miraflores. J’ai su que l’escorte, sous la direction de Chourio, et des membres de la garde présidentielle contrôlaient les points stratégiques de l’édifice, et que Rangel, qui était resté solide tout le temps, était redevenu ministre de la Défense.

J’ai même téléphoné à Diosdado Cabello [alors vice-président de la République, ndlr] aussitôt après sa prise de possession de la présidence. Comme la communication s’est interrompue pour des raisons techniques, je lui ai transmis un message à travers Héctor Navarro, ministre de l’Enseignement supérieur, en lui suggérant, en sa condition de président constitutionnel, d’ordonner à Vázquez Velasco de libérer Chávez, en l’avertissant de la grave responsabilité qu’il encourrait s’il n’obéissait pas.

J’ai parlé à presque tout le monde. Je me sentais participant de ce drame dans lequel le coup de téléphone de María Gabriela m’avait introduit le 12 avril au matin. Ce n’est qu’après avoir appris tous les détails du calvaire d’Hugo Chávez, dès le moment où il avait été transféré à une destination inconnue le 11 dans la nuit, que j’ai pu constater combien de dangers incroyables il avait couru, face auxquels il a fait jouer toute son acuité mentale, sa sérénité, son sang-froid et son instinct révolutionnaire. Le plus incroyable, c’est que les putschistes l’aient maintenu désinformé jusqu’au dernier moment de ce qu’il se passait dans le pays et qu’ils aient insisté jusqu’au bout pour lui faire signer une démission qu’il n’a jamais signée.

Un avion privé, dont on dit qu’il appartenait à un oligarque connu, mais dont je ne donne pas le nom parce que je n’en suis pas absolument sûr, attendait pour le transporter on ne sait où et aux mains de je ne sais qui.

Je vous ai raconté tout ce que je sais. D’autres mains écriront un jour dans tous ses détails ce qu’il manque encore à cette histoire.

Chávez est un représentant des militaires progressistes. Mais en Europe et aussi en Amérique latine, de nombreux progressistes lui reprochent justement d’être un soldat. Que pensez-vous de cette contradiction apparente entre le progressisme et le militaire ?

Omar Torrijos, du Panama, a été un exemple de militaire ayant une profonde consciente de la justice sociale et de la patrie. Juan Velasco Alvarado, au Pérou, a aussi réalisé d’importantes actions de progrès. Il faut encore rappeler, parmi les Brésiliens, Luis Carlos Prestes, un officier révolutionnaire qui a réalisé une marche héroïque entre 1924 et 1926, presque pareille que celle de Mao Tsé-toung en 1934-1935. Jorge Amado, parmi ses magnifiques œuvres littéraires, en a écrit une sur cette marche de Prestes, une belle histoire, Le Chevalier de l’espérance. Cet exploit militaire a été vraiment impressionnant : elle a duré plus de deux ans et demi à travers les immensités de son pays, sans la moindre défaite.

Les militaires du siècle dernier, le XXe, ont accompli d’importants exploits révolutionnaires.

On peut aussi citer d’autres militaires illustres, comme Lázaro Cárdenas, un général de la révolution mexicaine qui a nationalisé le pétrole, a fait des réformes agraires et s’est conquis le soutien de son peuple.

Parmi les premiers à s’être soulevés au XXe siècle en Amérique centrale, il y a eu ce groupe de militaires guatémaltèques dans les années 50 qui, réunis autour de Jacobo Arbenz, un haut gradé de l’armée, ont participé à des activités révolutionnaires historiques, dont la noble et courageuse réforme agraire qui a provoqué l’invasion mercenaire que l’impérialisme, pareil que celle de Playa Girón et pour les mêmes raisons, a lancée contre ce gouvernement qui mérite en toute légitimé d’être qualifié de progressiste.

On compte un bon nombre de militaires progressistes. Juan Domingo Perón, en Argentine, était aussi d’origine militaire. Il faut voir à quel moment il apparaît : en 1943, on le nomme ministre du Travail et il promulgue des lois si favorables aux travailleurs que, par reconnaissance, quand on l’emprisonne, ceux-ci le libèrent.

Perón commet des erreurs : tout en offensant l’oligarchie, en l’humiliant, en lui nationalisant son théâtre et d’autres symboles de la classe riche, il lui laisse intact son pouvoir politique et économique, si bien qu’à un moment propice, elle le renverse avec la complicité et l’aide des Etats-Unis. La grandeur de Perón est d’avoir fait appel aux réserves et aux ressources dont disposait ce pays riche et d’avoir tout son possible pour améliorer les conditions de vie des travailleurs. Cette classe sociale, toujours reconnaissante et fidèle, a converti Perón jusqu’à la fin de sa vie en une idole du petit peuple.

Le général Líber Seregni, qui était encore voilà quelques années président du Front élargi en Uruguay, est l’un des dirigeants les plus progressistes et les plus respectés qu’ait connu l’Amérique latine. Son intégrité, sa décence, sa fermeté et sa ténacité ont contribué à la victoire historique de ce peuple noble et solidaire, qui a élu Tabaré Vázquez, son successeur, à la présidence du pays et mené la gauche au gouvernement, alors que le pays était au bord de l’abîme. Cuba remercie Líber Seregni d’avoir su forger, aux côtés de nombreux Uruguayens éminents, des bases solides aux relations fraternelles et solidaires qui existent aujourd’hui entre l’Uruguay et Cuba.

Nous n’avons pas le droit d’oublier Francisco Caamaño, ce jeune militaire dominicain qui a, pendant des mois, combattu héroïquement contre les quarante mille soldats que le président Johnson avait fait débarquer en République dominicaine en 1965 pour empêcher le retour du président constitutionnel, Juan Bosch. Sa résistance tenace aux envahisseurs à la tête d’une poignée de militaires et de civils, qui a duré des mois, constitue l’un des épisodes révolutionnaires les plus glorieux qu’on ait écrits dans ce continent. Caamaño, après avoir arraché une trêve à l’Empire, est rentré dans sa patrie et a donné sa vie en luttant pour la libération de son peuple.

Sans quelqu’un comme Hugo Chávez, né dans un berceau modeste et formé à la discipline des écoles militaires de son pays, le Venezuela, où Bolívar a semé tant d’idées de liberté, d’unité et d’intégration latino-américaine, un phénomène d’une importance historique et internationale aussi capitale que la Révolution dans ce pays frère ne serait pas apparu à ce moment décisif de notre Amérique.

Non, je ne vois pas la moindre contradiction.

Propos recueillis par Ignacio Ramonet.

Notes :

[1[NDLR] Après sa sortie de prison où il est resté environ deux ans, suite à sa tentative de prise du pouvoir par un putsch militaire.

Traduction : J.F. Bonaldi.

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