Mercosur nucléaire et souveraineté nationale
par Raúl Zibechi
Article publié le 23 octobre 2006

Avec des intensités, des portées et des rythmes différents, les deux principaux pays du Mercosur (Brésil et Argentine) ont décidé de relancer leurs programmes nucléaires qui furent pratiquement démantelés pendant la période néolibérale. Il s’agit d’un double défi lancé, d’abord, à la diversification des ressources énergétiques et, ensuite, au recouvrement de la souveraineté nationale, fortement ébranlée par les gouvernements antérieurs qui choisirent de se soumettre aux diktats du consensus de Washington.

Il y a deux semaines [fin août, ndlr], le gouvernement de Nestor Kirchner a lancé un ambitieux plan d’énergie atomique qui compte achever la construction de la centrale Atucha II, interrompue en 1994 pendant le gouvernement de Carlos Menem. En Argentine, deux centrales nucléaires fonctionnent, Atucha I à Buenos Aires et Embalse à Cordoba, et fournissent 4% de l’énergie que consomme le pays. Le problème de l’Argentine est que 90% de ses besoins énergétiques sont couverts par le gaz et le pétrole. Quand commença l’ère des privatisations, le pays avait des réserves de pétrole pour 14 ans et de gaz pour 34 ans. Maintenant, les réserves des deux hydrocarbures vont s’épuiser en seulement 8 ans. Les entreprises privées ont arrêté d’investir dans la prospection à cause de perspectives d’investissement moins sûres et moins rentables, et les réserves du pays se sont effondrées.

La situation énergétique de l’Argentine est extrêmement délicate et, en peu d’années, le pays peut passer d’exportateur à importateur. D’où l’urgence de Kirchner de diversifier les ressources énergétiques et, surtout, de réussir, avec le programme nucléaire, à éliminer « l’atrophie technologique, scientifique et industrielle » dans laquelle la période néolibérale a enfoncé la nation, selon l’analyste énergétique Federico Bernal (Página 12, 3 septembre 2006). Parallèlement, l’Argentine inaugurera un réacteur nucléaire en Australie avant la fin de l’année et, plus tard, elle pourrait mettre en route un autre réacteur au Venezuela, entre Ciudad Bolivar et le delta du fleuve Orinoco, selon un accord entre les deux gouvernements dans lequel participe Petróleos de Venezuela SA (PDVSA).

Le Brésil, de son côté, a inauguré au début du mois de mai son premier complexe nucléaire d’enrichissement de l’uranium, dans la municipalité de Resende, à Rio de Janeiro. Il s’intègre ainsi au groupe sélect des pays qui dominent cette technologie : les Etats-Unis, la France, la Russie, le Royaume Uni, le Japon et la Hollande. Le pays dispose de deux installations nucléaires, Angra I et Angra II, et une troisième est en cours de construction ; elle commencera à fonctionner en 2013. Le Brésil se renforce en tant que puissance émergente. Il occupe le sixième rang mondial en termes de réserves d’uranium et cessera, dès maintenant, d’envoyer le minerai à l’étranger pour qu’il soit enrichi, ce qui lui permettra d’économiser des millions de dollars. Ce qui est le plus important, c’est que les Brésiliens ont développé une technologie originale, préservant de cette façon leur indépendance face aux grandes entreprises qui monopolisent le secteur de l’uranium enrichi.

En 2004, le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva a refusé d’autoriser des inspections sans limites à l’Association Internationale d’Energie Atomique (AIEA), en soutenant qu’un accès complet à ses centrifugeuses d’uranium ferait courir à son pays le risque de devenir la cible d’actes d’espionnage industriel. Lorsque, en mai dernier, il a commencé à enrichir de l’uranium, l’agence Associated Press a diffusé un article qui affirmait que le Brésil « suit avec précaution le chemin de Téhéran », puisqu’il a, d’ores et déjà, la capacité de « produire exactement le même combustible ». Le 8 mai, le journal italien Corriere della Sera assurait que la technologie nucléaire brésilienne est une des plus modernes du monde étant donné que ses centrifugeuses sont « plus efficaces que celles utilisées aux Etats-Unis et en Europe ».

Ni l’initiative brésilienne, ni l’initiative argentine ne sont bien vues à la Maison Blanche. Le gouvernement de Lula ne cache pas que son programme nucléaire est lié, outre la création d’énergie électrique, à la construction d’un sous-marin nucléaire. Mais le point essentiel a été souligné par Peter Stania, de l’Institut international pour la paix, à Vienne, lorsqu’il a déclaré à la BBC en octobre 2004 que « si le Brésil réussit à enrichir son propre uranium et cesse de l’importer, il va atteindre une position stratégique d’indépendance face aux pays qui dominent dans ce secteur. Et cela aura un effet sur la position stratégique du Brésil comme puissance émergente, qui cherche à obtenir un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU ».

Le Brésil et l’Argentine ont signé un accord de comptabilité et contrôle des matériaux nucléaires (ABACC, Agencia Brasileno-Argentina de Contabilidad y Control de Materiales Nucleares) et la collaboration dans ce domaine peut s’approfondir. De plus, ces deux pays comptent s’engager dans des projets nucléaires communs. Au-delà de la position de refus de l’énergie nucléaire, défendue par les écologistes, les plans des pays leaders du Mercosur doivent être compris comme faisant partie de leur lutte pour la souveraineté. Le 1er septembre, une rencontre entre les ministres de l’Economie des pays du Mercosur, à Rio de Janeiro, a confirmé qu’à la fin de l’année sera présenté un projet pour remplacer le dollar par les monnaies locales dans les échanges commerciaux entre l’Argentine et le Brésil, groupe auquel pourront adhérer plus tard le Paraguay et le Venezuela. Ils se sont mis d’accord pour adopter une position commune lors de l’assemblée annuelle du Fonds monétaire international (FMI), le 19 et 20 septembre à Singapour, et exiger qu’on leur permette une plus grande participation dans les décisions de l’organisme.

Simultanément, la troisième réunion de la « Commission stratégique de réflexion sur le processus d’intégration sud-américaine » a eu lieu à Caracas. On y a discuté des l’institutions de la région. Dans la foulée, fin août, le Sénat argentin a approuvé le protocole de création du Parlement du Mercosur, qui pourrait commencer à fonctionner avant la fin de l’année. Cristina Fernandez de Kirchner, la première dame d’Argentine, a déclaré à Caracas que c’est un « excellent moment » pour l’intégration régionale.

Alors que les Etats-Unis connaissent des moments difficiles, les principaux pays sud-américains progressent à pas de géant dans le réaménagement de la carte régionale. Les nouveaux projets nucléaires, la recherche d’une monnaie alternative au dollar et l’institutionnalisation du Mercosur paraissent être le début d’un processus destiné à couper les amarres. En peu d’années, la région pourrait présenter un panorama complètement différent de celui des décennies précédentes.

Source : Le Jornada (www.jornada.unam.mx), 8 septembre 2006.

Traduction : Le jouet enragé (http://lejouetenrage.free.fr), édition francophone du journal bolivien El Juguete Rabioso), septembre 2006. Traduction revue par l’équipe du RISAL.

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