Venezuela
Eva Golinger : ¬« Les Etats-Unis n’ont pas renonc√© √ renverser Ch√°vez ¬ »
par Benito Pérez
Article publiť le 29 novembre 2006

A trois semaines du scrutin, les sondages donnent Hugo Ch√°vez ais√©ment r√©√©lu √ la pr√©sidence. Eva Golinger, elle, se m√©fie. L’avocate √©tasunienne, qui r√©v√©la l’implication de Washington dans le putsch de 2002, craint un nouveau coup fourr√© de son gouvernement.

Fuyant la dictature du g√©n√©ral v√©n√©zu√©lien Juan Vicente G√≥mez, sa famille trouva refuge aux Etats-Unis dans les ann√©es 1930. Ironie de l’histoire, Eva Golinger Calder√≥n est aujourd’hui contrainte de faire le chemin inverse. Depuis qu’elle s’est mise en t√™te d’enqu√™ter sur la politique √©tasunienne √ l’√©gard d’Hugo Ch√°vez, la jeune avocate s’estime ¬« en danger ¬ ». Son forfait ? Avoir r√©v√©l√© les liens intimes qui unissent les opposants v√©n√©zu√©liens ayant men√© le putsch d’avril 2002 et les services √©tasuniens. A cette √©poque, Eva Golinger exerce encore sa profession √ New York, aupr√®s d’artistes de passage et autres migrants en qu√™te d’un permis. Choqu√©e, persuad√©e de la complicit√© de Washington dans le renversement d’Hugo Ch√°vez, cette juriste engag√©e d√©cide de se saisir d’une loi adopt√©e en 1997 mais encore peu usit√©e : le Freedom Information Act (FOIA). En quelques mois, elle oblige les pouvoirs publics √ lui remettre pas moins de 4 000 documents provenant de la CIA, mais aussi d’officines publiques et parapubliques, telles que le Fonds national pour la d√©mocratie (NED) ou l’Agence f√©d√©rale pour le d√©veloppement (USAID).

Eva Golinger L’analyse des donn√©es ¬« d√©classifi√©es ¬ » est √©difiante : ¬« Nous savions que le gouvernement des Etats-Unis √©tait mouill√©, mais l√ nous avions enfin des preuves ¬ », s’exclame Mme Golinger. Publi√©s sur le net [1], les documents serviront de base √ son premier livre Le Code Ch√°vez paru en 2005.

Devenue la b√™te noire des partisans de la ¬« doctrine du Big Stick ¬ » [2], l’Etasunienne poursuit d√©sormais ses investigations depuis Caracas et se dit persuad√©e que le gouvernement Bush n’a pas renonc√© √ ses plans. A trois semaines d’un scrutin pr√©sidentiel sous haute tension, Mme Golinger publie un second ouvrage, Bush vs Ch√°vez, consacr√© √ la strat√©gie latino-am√©ricaine de la secr√©taire d’Etat Condoleezza Rice. Nous l’avons jointe au Venezuela, peu avant son d√©part pour Gen√®ve, o√Ļ elle participera au festival Filmar en America Latina.

Dans Le Code Ch√°vez, vous d√©taillez l’appui des USA aux opposants v√©n√©zu√©liens. Mais les agences √©tasuniennes financent des milliers d’organisations de la soci√©t√© civile dans le monde... Pourquoi peut-on parler de ¬« sale guerre ¬ » contre le Venezuela ?

Mais les Etats-Unis m√®nent partout une sale guerre ! En Afrique, au Moyen-Orient comme en Am√©rique latine. Ce que vous appelez ¬« appui ¬ », moi je le nomme : subversion de la d√©mocratie. Les Etats-Unis ont form√©, entra√ģn√©, financ√©, conseill√© et soutenu politiquement les personnes qui √©taient au pouvoir avant Ch√°vez et qui aspirent √ y retourner pour recommencer √ s’enrichir. Ces personnes ne travaillent pas √ renforcer la d√©mocratie au Venezuela comme elles le disent. Elles se sont plac√©es d’elles-m√™mes hors du cadre d√©mocratique, en participant au coup d’Etat d’avril 2002, puis au sabotage p√©trolier qui a suivi. Et comment pensez-vous que les Etats-Unis ont r√©agi √ leur implication dans ces actions ill√©gales ? Et bien, en cr√©ant, d√®s juin 2002, un nouveau bureau √ Caracas afin d’augmenter leur aide √ ces personnes ! Il n’y aucune explication rationnelle √ cela, si ce n’est de constater que le gouvernement des Etats-Unis souhaitait le putsch.

Concr√®tement, comment les Etats-Unis ont-ils agi ?

Tous les d√©tails ne sont pas connus, les archives les plus sensibles ne seront d√©classifi√©es que dans tr√®s longtemps ! Sur la base des documents que j’ai pu obtenir, on sait que, dans l’ann√©e qui pr√©c√®de le coup d’Etat, les Etats-Unis renforcent massivement leur appui aux organisations qui allaient intervenir. L’ambassade a notamment apport√© un soutien politique appuy√© √ Pedro Carmona, le futur chef de la junte. Plusieurs documents indiquent que la CIA savait qu’un coup se pr√©parait. Il y en a un, en particulier, dat√© du 6 avril, cinq jours avant l’arrestation de Ch√°vez, qui signale que la CIA dispose des plans pr√©cis de l’op√©ration. D’autres documents signalent que des violences vont √™tre foment√©es lors de manifestations de l’opposition [3] pour justifier l’intervention des militaires et qu’ensuite une junte civico-militaire sera install√©e. C’est exactement le sc√©nario qui s’est jou√© le 11 avril ! Les Etats-Unis savaient tout ce qui allait se d√©rouler. Ce qui n’a pas emp√™ch√© le porte-parole de la Maison-Blanche de d√©clarer, le jour m√™me, que c’√©tait Ch√°vez qui avait d√©clench√© les violences, que le pr√©sident avait ensuite d√©missionn√© et qu’il n’y avait donc pas eu de putsch.

Apr√®s cet √©chec et celui de la gr√®ve p√©troli√®re [4], les Etats-Unis ont-ils chang√© de strat√©gie ?

En partie, oui. Apr√®s la nette victoire de Ch√°vez lors du r√©f√©rendum de 2004 [5], les Etats-Unis ont d√ » se rendre √ l’√©vidence : l’opposition ne dispose pas du soutien de la majorit√© des V√©n√©zu√©liens. Au d√©but de 2005, lorsque Condoleezza Rice arrive au secr√©tariat d’Etat, elle d√©clare qu’il existe une ¬« force n√©gative pour la r√©gion ¬ », inaugurant la nouvelle strat√©gie am√©ricaine : jeter publiquement le discr√©dit sur le gouvernement v√©n√©zu√©lien et nier son caract√®re d√©mocratique. En pla√ßant Caracas sur ¬« l’axe du mal ¬ », les Etats-Unis essaient de m√™ler le Venezuela √ leur ¬« guerre contre le terrorisme ¬ », pour justifier toute une s√©rie de sanctions comme la rupture de contrats d’armement.

Sur le plan politique, ils ont poursuivi leur travail de sape. Ils appuient par exemple les tentations s√©paratistes dans l’Etat du Zulia, o√Ļ se trouve l’industrie p√©troli√®re, et qui est actuellement gouvern√© par Manuel Rosales [l’adversaire de Ch√°vez pour la pr√©sidentielle, ndlr]. Situ√© √ la fronti√®re, cet Etat subit la pression du Plan Colombie [6] et les incursions des paramilitaires. Donnant aussi sur les Cara√Įbes, le Zulia est tout pr√®s des √ģles [n√©erlandaises, ndlr] d’Aruba et de Cura√ßao, dont les bases militaires am√©ricaines ont vu leurs effectifs r√©cemment renforc√©s.

Washington va-t-il tenter d’influencer le scrutin du 3 d√©cembre ?

C’est d√©j√ le cas. Par exemple, leur officine √ sondages truqu√©s est la seule √ publier des chiffres favorables √ Rosales ! Alors que les autres sondeurs donnent Ch√°vez gagnant avec vingt points d’avance, comme lors des trois pr√©c√©dentes √©lections ! Washington a d√©j√ us√© de cette tactique lors du r√©f√©rendum de 2004 : avancer de faux sondages pour ensuite crier √ la fraude √©lectorale.

Mais, vous l’avez dit, cette tactique a d√©j√ √©chou√©. Y a-t-il un plan B ?

Le plan B, c’est la violence et, malheureusement, cette option doit √™tre envisag√©e. Il se pourrait, par exemple, que des bureaux de vote soient sabot√©s, afin de cr√©er le doute sur le processus d√©mocratique. On peut aussi imaginer un attentat contre un haut responsable v√©n√©zu√©lien ou tout autre tentative de d√©stabilisation.

Avez-vous des indices que les Etats-Unis aient envisag√© une action de ce type ?

Il suffit de regarder vers le pass√© pour se rendre compte que c’est possible... On sait qu’un plan pour d√©stabiliser Ch√°vez avait √©t√© pr√©par√© en Colombie au sein des paramilitaires et des services secrets [7]... Mais le plan a √©t√© d√©jou√©.

Pourquoi les Etats-Unis tiennent-ils tant, selon vous, √ se d√©barrasser d’Hugo Ch√°vez ?

Simplement parce que Ch√°vez n’est pas dispos√© √ subordonner les int√©r√™ts de son pays √ ceux de Washington. C’est un changement radical ! Sous les gouvernements ant√©rieurs, les Etats-Unis pouvaient se servir des ressources naturelles v√©n√©zu√©liennes comme ils l’entendaient, sans se pr√©occuper de la population. Pour les Etats-Unis, la pr√©sidence d’Hugo Ch√°vez repr√©sente un d√©fi √ leur domination dans toute l’Am√©rique latine, mais aussi ailleurs dans le Sud. Depuis la victoire de Ch√°vez en 1998, les choses changent. Il fut le premier √ amorcer le virage √ gauche. On vit peut-√™tre le d√©but de l’effondrement d’un empire.

Notes :

[1http://www.venezuelafoia.info. Lire aussi ¬« Comment Washington fomente un ’consensus’ contre Hugo Chavez ¬ » dans Le Courrier du 16 juillet 2004.

[2Le proverbe africain ¬« Parle doucement et porte un gros b√Ęton ¬ » a illustr√© cette doctrine √©labor√©e par le pr√©sident Theodore Roosevelt (1901-1909), qui justifie la d√©fense, par tous les moyens, des int√©r√™ts √©conomiques √©tasuniens en Am√©rique latine.

[3Le 11 avril 2002, de mystérieux tireurs embusqués tuent des manifestants anti-Chávez. Cela servira de prétexte aux mutins.

[4[NDLR] Consultez le dossier Lock out & sabotage pétrolier sur le RISAL.

[5[NDLR] Consultez le dossier Référendum au Venezuela sur le RISAL.

[6[NDLR] Consultez le dossier plan Colombie / Initiative andine sur le RISAL.

[7Lire Le Courrier du 13 avril 2006.

Source : Le Courrier (www.lecourrier.ch), novembre 2006.

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