Entretien avec Edgardo Lander, sociologue
Venezuela : dettes en suspens et leçons apprises
par Santiago O’Donnell
Article publié le 30 novembre 2006

A quelques jours des élections présidentielles au Venezuela, Hugo Chavez s’achemine vers une victoire facile, au galop et avec la cravache sous le bras. On est très loin de l’incertitude qui avait précédé le référendum révocatoire il y a deux ans, quand l’opposition promettait sa chute. On est très loin aussi des élections législatives de l’an dernier, quand l’opposition s’est retirée, en misant tout sur la perte de légitimité du processus, pour se retrouver sans sièges. Cette fois-ci, des têtes plus froides ont prévalu, qui comprennent que Chavez restera pour un moment et qu’il vaut la peine de construire à moyen terme. Pendant ce temps, au sein du chavisme, les préoccupations dépassent le vote. On y perçoit une tension croissante entre la base, où des canaux de participation s’ouvrent et où de nouveaux acteurs se joignent, et le secteur des dirigeants où domine le style personnaliste et informel du leader.

Pourquoi Chavez va gagner ?

« Grâce aux politiques publiques », dit Edgardo Lander, sociologue de l’Université centrale du Venezuela. « Plusieurs niveaux d’organisation sociale et de participation des secteurs populaires dans les politiques d’éducation, de santé et d’alimentation, inédits dans l’histoire du Venezuela, ont été promus. Ce sont des politiques avec des ratés, des improvisations, mais elles sont orientées à aller au-delà des modèles d’assistance des gouvernements antérieurs. Elles sont pensées en termes de construction de la citoyenneté, de transformation politique des secteurs populaires. Il faut être très critique sur certains aspects comme l’improvisation, la lutte factieuse de secteurs, la corruption. Mais il est indéniable qu’il y a une transformation. L’aide sociale se focalisait auparavant sur les plus nécessiteux, comme une sorte de politique de compensation. Aujourd’hui, on travaille avec un modèle d’assistance sociale universel », affirme le professeur, au téléphone, depuis Caracas.

Un exemple : les centres de santé

« Des centres d’attention primaire ont été ouverts dans tout le pays. Pour qu’ils fonctionnent, la constitution de comités de santé est requise. Ceux-ci accomplissent des taches de diagnostic, de recensement, de suivi et d’approvisionnement en fournitures. Tout cela nécessite un processus d’organisation. Ce n’est pas seulement nécessaire pour le fonctionnement du centre, cela crée une organisation sociale, cela construit une citoyenneté. »

Et l’opposition ?

« L’opposition est arrivée, après de nombreuses difficultés, après tant d’erreurs politiques, à reconnaître qu’ils ne vont pas se débarrasser de Chavez du jour au lendemain et ils veulent construire une alternative en parcourant le pays avec un projet. Elle reste une force hétérogène, avec des secteurs putschistes, mais aujourd’hui domine un secteur qui semble avoir appris la leçon - après l’appui au coup d’Etat, la « grève » pétrolière, la non capitalisation des votes du référendum pour ne pas avoir reconnu les résultats, son retrait des élections législatives et son abandon de l’Assemblée au chavisme -, qui peut se consolider comme force si elle pense au futur. »

Comment s’affrontent-ils ?

« Dans la campagne, Rosales sait que le vote de la droite lui est acquis ; donc, il essaie de disputer [au chavisme, ndlr] les secteurs populaires avec une campagne très populiste, une sorte de populisme libéral un peu bizarre. Il promeut la création d’un système d’une carte [bancaire] pour répartir les revenus pétroliers dans la population [1]. Cela me semble être une proposition profondément irresponsable. Il s’agirait d’une répartition individualisée de ressources publiques, ce qui est le contraire de ce qui se fait aujourd’hui. »

Et le chavisme ?

« Dans le chavisme, il y a un déficit, une tension très forte entre l’organisation sociale populaire très étendue d’un côté, et, de l’autre, une structure politique dans laquelle il y a des carences en matière d’organisation, d’instruments et de procédures pour la prise de décision, de l’intermédiation sociale entre le leadership de Chavez et les secteurs populaires, qui s’expriment dans beaucoup d’espaces du processus et qui n’ont pas été résolus. On promeut, on revendique, on célèbre, on impulse le mécanisme de construction démocratique, mais le pouvoir de décision est concentré, au risque de saper le processus que est en train d’être construit. C’est une tension propre aux leaderships de cette nature qui, avec le temps, peuvent vider le sens démocratique qu’eux-mêmes promeuvent. De nombreuses organisations sociales qui appuient le processus de changement trouvent de nombreux motifs pour être mécontentes : sectarisme, corruption, clientélisme. Ce sont les défis pendants d’un débat contenu parce qu’aujourd’hui le réélection de Chavez est vue comme prioritaire. Je crois que beaucoup de ces affaires surgiront un jour dans le débat public, pas depuis l’opposition mais depuis le chavisme. Il y a beaucoup de malaises contenus, comme, par exemple, avec la politique de protection de l’environnement.

Et l’alliance avec l’Iran ?

Localement, cela n’a pas eu un plus grand impact. Je ne parlerais pas d’une alliance. Ce n’est pas comme la Chine qui a une présence très importante ici. Avec l’Iran, il y a un accord sur des investissements pour une usine d’assemblage de tracteurs iraniens qui seraient exportés en Bolivie. Mais ce sont des relations qui compliquent les choses. Heureusement, le gouvernement vénézuélien a pris ses distances par rapport à la bombe atomique de la Corée du Nord, alors qu’il semblait au début vouloir l’appuyer. Nous marchons un peu au bord d’un précipice. Mais le problème principal est la politique agressive des Etats-Unis. Ils ont envahi l’Irak alors que cette dernière n’avait pas d’armes de destruction massive et ils le savaient. Je ne sais pas si le programme nucléaire de l’Iran est destiné à fabriquer des armes nucléaires. J’y suis opposé. Mais la politique de la Communauté internationale est d’une malhonnêteté extraordinaire, puisqu’elle permet à Israël, à l’Inde et au Pakistan d’avoir des armes nucléaires. »

Cela sert à quelque chose de se battre avec les Etats-Unis ?

« La provocation permanente envers les Etats-Unis ne me semble pas bonne. La confrontation d’idées et la différenciation me semblent, quant à elles, très bonnes. Je suis d’accord avec ce qu’a dit Chavez aux Nations Unies. C’est nécessaire de le dire et c’est le seul qui le dit. Mais je ne suis pas d’accord avec le ton qu’il utilise. Le thème du diable n’est pas nécessaire. Le Venezuela ne peut confronter la principale puissance mondiale. Le rapport de forces est trop inégal. »

Le soutien de Lula aide-t-il ?

« Cela a servi à Chavez. Pour lui, tout ce qui démonte la construction que font les Etats-Unis de la gauche respectable d’un côté et de l’axe du mal de l’autre est très important. L’accord politique avec Lula démonte cette construction. Lula a été critiqué pour son soutien à la réélection de Chavez, mais pour moi, la fable de la non intervention [2] est une farce mondiale. Les partis politiques ont des internationales depuis des années. Les Etats-Unis impulsent leur projet politique dans le monde entier. Que les secteurs progressistes s’identifient et se soutiennent me semblent parfaitement légitime. »

Notes :

[1[NDLR] Il s’agit de la « Carte Mi Negra », une proposition du candidat à la présidence de l’opposition, Manuel Rosales. L’idée est de créer un programme de versement des fonds directement aux familles les plus pauvres via un compte bancaire qui serait géré avec une carte baptisée « Mi Negra ».

[2[NDLR] Lula a été accusé par certains commentateurs et secteurs d’ingérence dans les affaires politiques vénézuéliennes après avoir apporté son soutien à Chavez.

Source : Página/12 (www.pagina12.com.ar), 19 novembre 2006.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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