Entretien avec Flavio Sosa, dirigeant de l’APPO
Flavio Sosa : « L’APPO remet en cause les formes traditionnelles de faire de la politique »
par Hernán Ouviña
Article publié le 6 décembre 2006

L’Assemblée Populaire des Peuples d’Oaxaca, un rassemblement de quelque 350 organisations sociales, est à la tête du soulèvement que connaît la ville du sud du Mexique Oaxaca depuis le mois de mai. Elle a tenu un congrès le week-end du 10 au 12 novembre et élu une direction permanente. A cette occasion, nous publions un entretien avec Flavio Sosa, l’un de ses principaux dirigeants. Bien qu’il soit, dans les circonstances actuelles, une des figures les plus en vue de l’APPO, il insiste sur le fait que « notre mouvement est un mouvement de base et non de dirigeants ». Cet entretien a été réalisé dans le campement de l’emblématique place de Santo Domingo, bastion de la résistance « communarde » d’Oaxaca, avant le congrès et avant l’instauration de fait d’un « état d’exception » laissant libre cours à une féroce répression de la part des autorités. [par l’équipe du RISAL].

Comment est née l’APPO ?

Depuis l’époque pré-hispanique, il existe dans la région d’Oaxaca une grande tradition d’assemblées. Dans les communautés indigènes, l’assemblée populaire est l’autorité suprême. L’APPO est née en se voulant être une assemblée d’assemblées qui inclut les Zapotèques, les Mixtèques, les Mixes, et les autres peuples indigènes, y compris les noirs. L’APPO apparaît comme un exercice de démocratie des différents peuples, communautés et organisations intéressés à participer au mouvement.

L’APPO est composée de 350 organisations ?

Oui. Dans un premier temps y ont participé des organisations communautaires, de quartier, en passant par des syndicats, des fronts, jusqu’à des organisations de la société civile, y compris des associations professionnelles [professions dites libérales]. Pour cette raison, nous disons que l’APPO a différentes facettes. Du 10 au 12 novembre, on tiendra [a tenu] notre premier congrès fondateur, afin de nous donner une structure organique et plus solide pour ce qui a trait à une plate-forme définissant des principes.

Dans un premier temps, l’APPO était une réponse populaire face à l’agression contre les enseignants [1] et cherchait à atteindre un objectif commun : la démission de Ulises Ruiz Ortiz [le gouverneur de l’Etat d’Oaxaca, ndlr]. Par la suite, l’idée s’est développée qu’il ne s’agissait pas seulement de rechercher la chute d’Ulises mais aussi de commencer à transformer nos conditions de vie et d’établir les fondements d’une nouvelle relation société-gouvernement. Dans cette perspective, on a réalisé plusieurs débats très intéressants, avec notamment la participation d’universitaires, d’intellectuels, de religieux et de membres d’autres organisations. Au cours de ces rencontres, on a débattu des réformes dont a besoin Oaxaca et dans quelle direction devait aller le type de gouvernement que nous voulons. C’est une des voies sur laquelle avance l’APPO. L’autre voie est celle de la lutte dans la rue qui finalement, en plus d’être pacifiste, est en train de se transformer en un mouvement qui a su répondre à des agressions telles que celles que nous avons subies de la part de la Police fédérale préventive (PFP).

Pourquoi a-t-on changé le nom d’Assemblée populaire du peuple en Assemblée populaire des peuples (au pluriel) ?

Cela s’est fait au début du mois de septembre 2006. Nous avons adopté le terme « des peuples » parce qu’il y avait beaucoup de critiques. Nous appelons « assemblée populaire » l’espace où nous discutons dans la communauté. Où se débattent et où se décident les affaires du peuple ? C’est dans l’assemblée populaire. Suite à une réflexion, nous avons décidé qu’il ne pouvait s’agir « du peuple », mais « des peuples », parce que nous sommes de nombreux peuples, de nombreuses ethnies. Nous avons des racines différentes et, dès lors, des profils différents.

Comment est apparue la direction collective et quelles relations entretient-elle avec les bases ?

La direction collective est le fruit d’une assemblée générale qui s’est tenue le 20 juin 2006. C’est une direction que nous qualifions de « collective provisoire » [2]. Maintenant, nous allons avoir un congrès où nous chercherons à donner à cette direction un caractère plus définitif. Nous aurons une représentation aussi bien des régions que des organisations les plus actives dans le mouvement, car il y a plusieurs niveaux de participation. Il y a ceux qui y participent momentanément, puis se retirent un peu, puis participent à nouveau lorsqu’il y a des marches ou des campements. La participation diffère selon les engagements et les possibilités de chaque organisation. Il y a des organisations très ancrées au niveau local, dans des régions bien déterminées, ça leur est donc difficile d’être ici en ville de manière permanente. Il y a une grande dispersion géographique de la population dans l’Etat de Oaxaca. Par exemple, pour aller à l’Isthme de Tehuantepec, c’est un voyage de 10 à 12 heures. Il en va de même pour aller à la Sierra. C’est pour cela qu’il ne peut y avoir de dirigeants de façon permanente au niveau central. On a fait plusieurs tentatives mais pour l’instant la régionalisation de l’APPO n’est pas encore très consolidée. Il faut que l’APPO descende dans toutes les communautés. C’est ce à quoi nous travaillons.

Que se passera-t-il avec l’APPO suite à son congrès fondateur ?

Nous ne savons pas quelle direction cela va prendre parce que maintenant nous devons écouter ce que dira la base. Ce mouvement est né comme une réponse à une agression brutale. Mais il a vite commencé à remettre tout en question : il remet en cause les médias - le mouvement en a « occupé » plusieurs ou s’en est réapproprié - ; le mouvement interroge les formes traditionnelles de faire de la politique et revendique la mise en place de nouvelles formes ; il remet en question les partis politiques et n’en laisse aucun le diriger ; il remet même en question les leaderships et crée un leadership collectif ; il remet en question un « mauvais gouvernement » et se propose de l’écarter. Il commence ainsi à devenir un mouvement anti-systémique qui alarme la classe politique : « Comment est-il possible que la lutte de la rue puisse remettre en question pratiquement le statu quo, la forme de faire de la politique ? » Et si ce sont les gens qui remettent en question les formes traditionnelles de faire de la politique, nous pensons qu’il leur revient aussi d’inventer quelque chose de nouveau dans ce congrès.

Y a-t-il des mandats d’arrêt contre les dirigeants de l’APPO ?

Il y a des mandats d’arrêt contre tous les dirigeants de l’APPO. Il semble que plus de 300 aient été délivrés. Hier, par exemple, nous avons appris qu’il y a un nouveau mandat de perquisition contre Radio Universidad, pour, disent-ils, chercher des armes et arrêter plusieurs leaders. Nous tâchons de ne pas y être pour ne pas donner de prétextes. La répression a été permanente. Ils ont même jeté des cocktails molotov contre les domiciles des principaux dirigeants de l’APPO (...). Ulises a fait de la terreur une pratique politique permanente. Il utilise autant la police que des milices.(...) Il y a une radio appelée Ciudadana, que nous qualifions de radio Mapache (Carcajou) parce qu’elle appelle à persécuter les dirigeants, elle nous donne nos noms et adresses pour que les gens aillent à notre domicile. Ils veulent aussi nous associer à des actions délictueuses comme le trafic de drogue pour justifier la répression. Cela n’a aucun fondement : nous sommes un mouvement populaire.

Que peux-tu nous dire à propos du dialogue qui doit commencer [a commencé] le lundi 6 novembre dans la cathédrale de la ville ?

Dans un premier temps, nous pensions établir un espace de dialogue entre l’APPO et la société civile, parce que nous pensions qu’il fallait arrêter les agressions [de la police, ndlr]. La Police Fédérale Préventive [anti-émeute, ndlr] est arrivée et a commencé à perquisitionner les habitations et à arrêter des dirigeants populaires dans plusieurs quartiers. C’est alors qu’est née l’idée d’un dialogue dans la cathédrale. On a discuté avec l’autorité ecclésiastique ici à Oaxaca et elle nous a posé une série de conditions. Au début, nous avons dit oui car la paix pour Oaxaca est un besoin urgent, bien que nous pensions qu’elles étaient excessives. Puis, dans un second temps, après la bataille dans la cité universitaire [l’APPO s’était réfugiée à l’université et l’a défendue, ndlr], notre position s’est modifiée car le rapport de forces a changé tout comme l’état d’esprit des gens. Au niveau national aussi, il y a eu un changement d’approche pour ce qui a trait à Oaxaca. Comme nous avons vaincu la PFP dans la lutte, il y a une situation politique qui va jusqu’à remettre en cause l’existence même de la PFP. Cela nous met dans une position très importante au plan de la lutte politique nationale et bien que le retour à la paix soit évidemment une question urgente, nous n’avons plus besoin d’être autant sur la défensive et soumis à autant de conditions. Aussi considérons-nous que nous pouvons passer à l’offensive. C’est dans ce contexte aussi qu’émerge la proposition de la méga marche que nous prépar[i]ons pour le dimanche 12 novembre. C’est dans cet échange de points de vue avec les différentes organisations de la société civile, avec lesquelles nous avions pensé dialoguer au début, qu’elles nous demandent de leur donner l’opportunité de travailler un espace de dialogue qui commencera [a commencé] le lundi 6 novembre. (...)

Que se passera-t-il si vous parvenez à faire tomber Ulises mais que depuis le haut on désigne comme gouverneur un autre personnage du même style ?

Ce n’est pas possible parce que Oaxaca ne le permettrait pas. Ils le savent. Le jour où Ulises tombera, ce sera la fête à Oaxaca. Beaucoup de gens qui ne se sont pas exprimés en notre faveur sortiront dans la rue en disant : “nous avons gagné ! J’étais avec vous”. Nous avons déjà observé ce phénomène à l’occasion des marches. Les gens ne participent pas au début mais quand ils se voient dans ce grand miroir que sont les méga marches, ils nous rejoignent.(...)

Quel est [a été] le but de la grande marche du dimanche 12 novembre ?

Faire la démonstration de la force et du soutien populaire dont dispose le mouvement. De même, démontrer le rejet de la PFP et la recherche de solutions pacifiques au conflit.

Pensez-vous articuler votre lutte avec les autres grands mouvements qui existent au Mexique, comme le mouvement zapatiste ou celui de résistance civile face à la fraude [électorale qui a marqué l’élection présidentielle de juillet 2006, ndlr] ?

C’est triste de le dire, mais pour l’instant ce n’est pas une priorité, même si nous sommes engagés dans la transformation démocratique du pays. Nous allons voir de quelle façon nous allons rendre effectif cet engagement. A Oaxaca, le tissu social s’est déchiré d’une manière terrible : les gens ont perdu leur emploi, les enseignants ne donnent plus de cours, nous avons des problèmes dans les communautés indigènes, le secteur de la santé est paralysé. Nous devons le reconnaître. Nous faisons face à une situation d’urgence et nous devons d’abord résoudre la question locale. Mais, en aucune manière, nous négligeons la problématique nationale. De fait, nous considérons nécessaire de nous lier à L’Autre campagne [3] [des zapatistes, ndlr] et à la Convention nationale démocratique [d’Andrés Manuel Lopez Obrador, ndlr] et diverses organisations qui participent au mouvement ici sont partie prenante de ces initiatives.

Certain secteurs vous critiquent parce que vous focalisez votre lutte sur la chute de Ulises Ruiz, alors que Felipe Calderon lui-même est aussi le produit d’une fraude.

Il ne serait pas correct que Calderon prenne ses fonctions de président, même si ce n’est pas non plus notre principale responsabilité, mais celle de tout le mouvement national. Nous ne voulons pas devenir l’avant-garde du mouvement national. Ce n’est pas notre tâche. Les gens ne sont pas descendus dans les rues de Oaxaca pour que l’APPO devienne l’avant-garde du Mexique.

Les membres de l’APPO disent que sa caractéristique n’est pas d’être un mouvement de leaders mais des bases. A quoi faites-vous référence ?

Ecoute, celui qui te parle est l’une des figures les plus visibles de l’APPO. Supposons que je décide de passer un accord avec Ulises. Alors, on va me mettre de côté et le mouvement va continuer. Ici, ce n’est pas moi qui prends les décisions. J’ai une responsabilité : parler avec la presse, et diffuser une position, mais je ne commande pas dans l’APPO. Mes opinions ont quelquefois du succès dans les assemblées et parfois ils disent « ce type est fou ! » et ils ne me prennent tout simplement pas en compte. Ce n’est pas un mouvement d’un parti. Au même titre, tu ne peux exiger de lui une discipline, parce que ce n’est pas une armée. Par exemple, hier, la « direction provisoire » a eu beaucoup de mal à obtenir un accord de l’assemblée générale, bien qu’elle ait mis en avant une proposition de type consensuel. Cette proposition consistait à dégager les principales rues. On a tout juste réussi à obtenir cet accord. Mais, pour que cet accord puisse descendre jusqu’aux bases, cela va exiger du boulot, même si on explique aux camarades les avantages de la proposition. Et ça, aucun leader n’y parviendra.

Notes :

[1[NDLR] Les enseignants ont commencé à se mobiliser à la mi-mai. Les protestations se sont radicalisées devant l’entêtement des autorités de l’Etat. Au lieu de se mettre autour d’une table pour négocier, le gouverneur Ulises Ruiz a d’abord menacé les enseignants et a envoyé ensuite ses policiers déloger par la force les enseignants campant dans le centre de la ville de Oaxaca. La répression sauvage le 14 juin a radicalisé ces derniers qui, depuis lors, exige la destitution du gouverneur de l’Etat.

[2[NDLR] La direction collective provisoire a été dissoute suite au congrès de l’APPO du 10 au 12 novembre 2006. Flavio Sosa fait à partie de la nouvelle direction.

[3[NDLR] Au Mexique, en juillet 2005, le Sous-commandant Marcos, leader de l’Armée zapatiste de libération nationale, faisait sa réapparition en public avec la Sixième déclaration de la Forêt Lacandone, un long document où les zapatistes font une évaluation des onze dernières années et font des plans pour le futur : fondamentalement, rompre avec les institutions, rejeter le processus électoral de 2006 et lancer une « Autre campagne », un mouvement d’articulation nationale des mouvements et des forces sociales autour d’un projet populaire de société à construire à partir de 2006, lentement et sans se presser, dans le plus pur style indigène. En janvier de cette année, Marcos, devenu Délégué Zéro, à cheval sur une moto, a entamé son « périple » de six mois, un processus d’assemblées, de réunions, de débats et d’articulations avec les mouvements sociaux de tous les états pour divulguer « l’Autre campagne », et jeter les bases de sa construction.

Source : Rebelion (www.rebelion.org), novembre 2006.

Traduction : revue A l’encontre (www.alencontre.org). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info