Bolivie : L’horizon se d√©gage pour ¬« la r√©volution de Morales ¬ »
par Hervé Do Alto
Article publiť le 22 décembre 2006

¬« Lorsque nous avons propos√© √ nos fr√®res et nos sŇ“urs de marcher pour exiger du S√©nat qu’il adopte la loi sur la r√©forme agraire, la plupart de nos camarades r√©pondirent : ¬« mais pourquoi marcher si nous sommes √ la t√™te du gouvernement ? ¬ ». Nous leur r√©pond√ģmes que si nous √©tions au gouvernement, nous n’√©tions pas pour autant d√©tenteurs du pouvoir. Aujourd’hui, avec l’action coordonn√©e des manifestants et des l√©gislateurs, nous avons une loi qui permet d’en finir avec le latifundio en Bolivie ¬ ». Les paroles d’Isa√°c √ valos, secr√©taire ex√©cutif de la CSUTCB (Conf√©d√©ration paysanne bolivienne), prononc√©es au soir du 28 octobre au terme de la promulgation de la Loi de Reconduction Communautaire de la R√©forme Agraire, symbolisent √ elles seules le style de gouvernement de Evo Morales et de son cabinet : un ex√©cutif fort, aux prises de d√©cision centralis√©es, et des organisations sociales charg√©es de mobiliser en soutien √ sa politique, lorsque la situation l’exige.

Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la situation politique bolivienne, ces derniers mois, est devenue particuli√®rement exigeante. Pourtant, lorsque le gouvernement de Morales prit ses fonctions le 22 janvier 2006, rien ne laissait augurer de la polarisation aigu√« que la Bolivie donne √ observer aujourd’hui, bien au contraire. Bien que minoritaire au S√©nat, le Mouvements vers le socialisme (MAS), l√©gitim√© par un r√©sultat sans pr√©c√©dent de 53,7% lors des √©lections g√©n√©rales de 2005, se vit d’embl√©e dot√© d’un mandat ¬« populaire ¬ » pour mener √ bien les deux r√©formes-phare de son programme nationaliste : la convocation de l’Assembl√©e Constituante, et la nationalisation des hydrocarbures. En somme, les deux revendications majeures des mouvements sociaux boliviens, dont les luttes n’ont fait que s’intensifier depuis la c√©l√®bre ¬« guerre de l’eau ¬ » de Cochabamba en 2000. Evo Morales apparut alors comme une personnalit√© de consensus, capable d’appliquer une politique de justice sociale pour les uns, pouvant ramener la Bolivie sur le chemin de la stabilit√© politique et institutionnelle pour d’autres.

Aur√©ol√© par cons√©quent d’une importante popularit√© lors de ses premiers mois d’existence, le gouvernement se caract√©risa par une gestion prudente, ax√©e sur la r√©conciliation entre les diff√©rents secteurs sociaux boliviens engag√©s depuis 2000 dans une sorte de ¬« guerre de basse intensit√© ¬ ». Ce fut √ l’Assembl√©e Constituante, convoqu√©e le 6 mars 2006, que fut d√©volue la responsabilit√© de mettre en sc√®ne la pacification des relations entre le MAS et ses opposants. La ¬« tr√™ve ¬ » implicite entre gauche et droite, pourtant, ne fut pas que le fruit de l’h√©g√©monie de Morales sur la sc√®ne politique bolivienne : elle s’imposa en quelque sorte √ une droite lamin√©e par la retentissante d√©faite, en d√©cembre 2005, de ses deux principaux leaders, Jorge ¬« Tuto ¬ » Quiroga (Podemos) et Samuel Doria Medina (Unidad Nacional). Repli√©e sur la vie politique r√©gionale, la droite politique et sociale a progressivement cherch√© √ se r√©articuler autour de mobilisations en d√©fense de l’autonomie d√©partementale - dont le Comit√© Civique Pro Santa Cruz fut le principal protagoniste -, et plus ponctuellement, des int√©r√™ts de secteurs patronaux locaux, comme √ Puerto Su√°rez (√ Santa Cruz), o√Ļ le gouvernement obligea l’entreprise br√©silienne EBX √ d√©monter ses fonderies d’acier flambant neuves, construites dans l’ill√©galit√© la plus totale.

Les mois d’avril et mai 2006 allaient constituer un point d’inflexion d√©cisif dans la radicalisation d’un processus que le gouvernement n’allait pas tarder √ qualifier de ¬« r√©volution d√©mocratique et culturelle ¬ ». D’abord, avec le refus de signer un Trait√© de Libre-√©change (en espagnol, TLC) avec les Etats-Unis, auquel succ√©da tr√®s rapidement l’entr√©e de la Bolivie, le 29 avril √ La Havane, dans l’Alliance Bolivarienne des Am√©riques (ALBA), aux c√īt√©s du Venezuela et de Cuba. Si l’accord, qui se r√©sume √ une aide financi√®re du Venezuela dans certains secteurs productifs, ainsi qu’une assistance massive des deux alli√©s dans le domaine des missions sociales - avec la pr√©sence de nombreux m√©decins cubains notamment -, ne remet gu√®re en cause les relations que le gouvernement Morales entretient avec ses autres partenaires, au premier rang desquels l’Union europ√©enne, il n’en conserve pas moins une forte port√©e symbolique, dans un contexte de pression √©tatsunienne, sur le th√®me de la coca en particulier. Ensuite, avec la nationalisation des hydrocarbures, le 1er mai : pr√©voyant la r√©duction de la participation des compagnies p√©troli√®res √©trang√®res au r√īle de simple op√©rateur, ainsi qu’un r√©ajustement cons√©quent des b√©n√©fices au profit de l’Etat, empochant d√®s lors 82% des royalties, la mesure provoqua la col√®re de gouvernements √©rig√©s en repr√©sentants de leur multinationale respective. Parmi eux, l’administration br√©silienne de Lula da Silva, qui monta au cr√©neau pour d√©fendre les int√©r√™ts de Petrobras, annon√ßant d√®s la semaine suivante l’ind√©pendance √©nerg√©tique totale de son pays √ partir de 2008. En l’espace d’un mois, le ¬« sympathique indig√®ne ¬ » qu’√©tait Evo Morales se convertit en un ¬« extr√©miste ignorant et irresponsable ¬ », une ¬« marionnette de Ch√°vez ¬ », voire m√™me un ¬« communiste √ la solde de Castro ¬ » !

Si, dans ce panorama de polarisation interne et d’hostilit√© d’une partie de la ¬« communaut√© internationale ¬ », la capacit√© de mobilisation des organisations sociales reste un atout pour le gouvernement, il n’en demeure pas moins que les limitations de ce processus de changement social proviennent en partie de ces m√™mes mouvements sociaux. La crise de Huanuni, les 5 et 6 octobre, au cours de laquelle s’entretu√®rent mineurs d’Etat et coop√©rativistes, mit en lumi√®re la forte tendance au repli corporatiste commune √ l’ensemble du mouvement populaire bolivien, la d√©fense sans limites des int√©r√™ts de chacune de ses composantes s’accompagnant d’un apport quasi-inexistant au processus sur le plan du d√©bat politique. Ce qui pose deux probl√®mes concrets : les possibilit√©s limit√©es d’un approfondissement d√©mocratique de ce m√™me processus, les organisations n’envisageant que rarement leur participation au-del√ d’un ¬« droit de regard ¬ » sur les th√®mes qui les concernent ; puis la centralit√© de la figure d’Evo Morales qui, s’il n’a rien du classique caudillo latino-am√©ricain en relation presque directe aux masses - tels Juan Domingo Per√≥n ou Getulio Vargas -, appara√ģt comme le seul √©l√©ment articulateur d’une n√©buleuse d√©pourvue, dans son √©crasante majorit√©, d’un horizon politique de transformation sociale. Ce qui tend √ justifier la centralisation croissante des d√©cisions, au sein du gouvernement, autour de sa personne. Comme un sympt√īme de ce ¬« mal ¬ », le gouvernement souffre d’un manque chronique de cadres politiques et techniques capables d’occuper l’appareil d’Etat au service du projet nationaliste de Morales. Un mal qui trouve son origine notamment dans le parti sur lequel il s’appuie : le MAS, qui, en milieu urbain, fonctionne bien plus comme une agence pour l’emploi que comme une structure capable de d√©fendre le gouvernement.

Ces faiblesses propres au mouvement populaire ont sans doute influ√© sur le rapprochement de Morales en personne avec les Forces arm√©es : remani√© au lendemain de la victoire du MAS, l’Etat-Major appara√ģt aujourd’hui comme un acteur de premier plan dans ce processus, comme en t√©moigne son r√īle pr√©pond√©rant lors de la nationalisation du 1er mai. Un tel constat, √ l’√©vidence, n’est pas sans susciter une certaine pr√©occupation, dans la mesure o√Ļ la viabilit√© du processus semble d√©sormais d√©pendre en partie des rapports de force internes √ l’institution militaire. Cependant, le meilleur rempart √ un coup d’Etat demeure aujourd’hui l’apathie dans laquelle est encore plong√©e la droite √ ce jour. Si la politique √©conomique du gouvernement appara√ģt bien mod√©r√©e √ certains critiques de gauche, elle n’en a pas moins constitu√© un motif de mobilisation permanent pour la droite. La r√©cente Loi de Reconduction de la R√©forme Agraire est √ ce titre un excellent exemple : si le texte de loi ne pr√©voit gu√®re de redistribution radicale de la terre, son adoption, qui r√©sulte d’une division de l’opposition au sein du S√©nat, est en revanche un nouveau coup dur pour la droite, qui sort de cet √©pisode encore un peu plus d√©cr√©dibilis√©e, en d√©pit d’une tentative d√©sesp√©r√©e de blocage du S√©nat, au nom de la d√©fense de la d√©mocratie. De bon augure pour le MAS, qui peut envisager avec s√©r√©nit√© la confrontation au sein d’une Assembl√©e Constituante emp√™tr√©e, depuis trois mois maintenant, dans l’adoption d’un r√®glement int√©rieur.

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Bolivie : Une Assembl√©e Constituante en blocage

Con√ßue initialement comme la sc√®ne capable de r√©concilier un pays d√©chir√© par les convulsions sociales - la fameuse ¬« sortie pact√©e ¬ » th√©oris√©e par le vice-pr√©sident √ lvaro Garc√≠a Linera -, l’Assembl√©e Constituante (AC) se voit √ son tour rattrap√©e par les clivages qui opposent, depuis 2000, les mouvements populaires repr√©sent√©s par le MAS aux secteurs patronaux. Ce qui aboutit aujourd’hui √ une situation de blocage : au terme de presque quatre mois de travail, les constituants ne sont toujours pas parvenus √ se mettre d’accord sur le R√®glement int√©rieur de l’AC. La pomme de discorde ? Le mode d’adoption des articles de la future Constitution au sein de l’Assembl√©e. Si la Loi de convocation exige une majorit√© aux deux tiers pour la seule approbation du texte final, la droite souhaite en revanche √©tendre ce m√©canisme √ l’ensemble des articles, afin de limiter autant que possible la production d’une Constitution ¬« radicale ¬ ». Le pol√©mique article 71 du R√®glement approuv√© il y a peu par le MAS, qui pr√©voit une adoption des articles √ la majorit√© absolue - √ l’exception de trois th√®mes √ d√©finir -, a suscit√© une riposte vigoureuse de la droite. Plusieurs de ses leaders sont entr√©s en gr√®ve de la faim au cours de la semaine derni√®re, tandis qu’√ l’appel du Comit√© Civique Pro Santa Cruz, le ¬« mouvement civique ¬ » est entr√© en gr√®ve le 1er d√©cembre, avec un certain succ√®s dans les villes de l’Oriente. Pour l’opposition, ce combat est d√©sormais vital, sous peine de subir une marginalisation durable. Pour le MAS, une victoire dans cette ar√®ne contribuerait √ consolider d√©cisivement le gouvernement, et ouvrirait la voie √ l’adoption d’une Constitution permettant la ¬« refondation ¬ » de l’Etat bolivien, tant souhait√©e par les diff√©rentes composantes du mouvement paysan et indig√®ne du pays.

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Bolivie : La nationalisation des hydrocarbures en d√©bat

Le d√©cret de nationalisation des hydrocarbures, promulgu√© le 1er mai 2006, fut sans aucun doute la mesure √ la fois la plus populaire et la plus controvers√©e du gouvernement. En proc√©dant √ la ¬« nationalisation sans expropriation ¬ » promise au cours de la campagne √©lectorale, le gouvernement du MAS b√©n√©ficia en Bolivie d’une cote de popularit√© sans pr√©c√©dent : l’annonce de l’augmentation des royalties de l’Etat li√©es au gaz - gr√Ęce √ un renversement symbolique du partage des profits ant√©rieur √ la premi√®re ¬« guerre du gaz ¬ » en octobre 2003, soit 82% pour l’Etat et 18% pour les compagnies p√©troli√®res - a imm√©diatement suscit√© d’importantes expectatives au sein de la population, notamment en termes de redistribution via des programmes sociaux. En revanche, chez les compagnies pr√©sentes en Bolivie, la mesure provoqua une lev√©e de bouclier allant jusqu’√ g√©n√©rer de fortes tensions dans les relations bilat√©rales avec certains gouvernements, comme le Br√©sil de Lula. Ces conditions, cependant, n’√©taient que transitoires, et prirent fin avec la signature, les 27 et 28 octobre 2006, de 44 nouveaux contrats p√©troliers avec les compagnies demeurant en Bolivie (parmi lesquelles la fran√ßaise Total). Des contrats dont l’√©valuation rigoureuse reste d√©licate, mais qui ont d’ores et d√©j√ suscit√© chez une partie de la gauche des critiques sur la r√©alit√© de la nationalisation, autrement plus audibles que celles qu’elle formulait d√©j√ en mai. Dans un contexte de reconstruction d’un appareil d’Etat que vingt ans de politiques n√©olib√©rales ont rendu exsangue, et en l’absence d’un corps de techniciens capables de redonner vie √ l’ancienne entreprise publique p√©troli√®re YPFB, les rentr√©es d’argent massives que ces contrats autorisent √ court terme constituent quoi qu’il en soit un acquis capital, qui permet d’envisager un effort significatif de la part de l’ex√©cutif quant au volet social de sa politique, ind√©niablement le point faible de sa premi√®re ann√©e de gestion gouvernementale.

Source : Rouge, hebdomadaire de la Ligue communiste R√©volutionnaire (www.lcr-rouge.org), France, 7 d√©cembre 2006.

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