Chili
L’√©lection de Michelle Bachelet et la ¬« transition ¬ » chilienne : une mise en perspective critique
par Franck Gaudichaud
Article publiť le 5 janvier 2007

L’√©lection d√©but 2006 de la candidate de la ¬« Concertation des partis pour la d√©mocratie ¬ », Mich√®le Bachelet, √ la pr√©sidence de la R√©publique du Chili, a √©t√© l’objet de l’attention de nombreux commentateurs du monde entier. Ministre de la Sant√©, puis ministre de la D√©fense au sein du gouvernement Lagos, cette fille d’un militaire assassin√© par la junte, a cherch√© √ se pr√©senter comme une figure de la r√©conciliation nationale. Son programme annonce d’ailleurs de nombreux traits de continuisme, y compris avec certains aspects h√©rit√©s de la dictature (en particulier le mod√®le √©conomique). M. Bachelet incarne la continuit√© d’une transition ¬« pact√©e ¬ » conduite par la coalition au pouvoir depuis 1989. N√©anmoins, la nouvelle pr√©sidente a √©galement essay√© de repr√©senter une rupture symbolique et culturelle.
Cette intervention pr√©tend r√©inscrire cette √©lection dans le contexte d’une soci√©t√© chilienne, qui reste profond√©ment marqu√©e par la dictature. D’autre part, apr√®s 6 mois √ la t√™te de l’ex√©cutif, ce nouveau gouvernement peut √™tre soumis √ une premi√®re √©valuation critique. Enfin, nous montrerons que la multiplication des mobilisations collectives depuis l’√©lection pr√©sidentielle pourrait finalement constituer le facteur essentiel de compr√©hension des √©volutions r√©centes du Chili actuel et ceci en contradiction avec la politique du nouveau gouvernement √©lu.

Le 11 mars 2006, la socialiste Michelle Bachelet pr√™tait serment devant le Congr√®s (√ Valparaiso), en tant que nouvelle Pr√©sidente de la R√©publique du Chili. Succ√©dant √ Ricardo Lagos, elle est la premi√®re Pr√©sidente de l’histoire chilienne et la troisi√®me femme √ √™tre √©lue √ la t√™te d’un ex√©cutif d’un pays d’Am√©rique latine. De retour √ Santiago, M. Bachelet a tenu √ r√©p√©ter sa volont√© d’incarner l’unit√© nationale, ¬« apr√®s les divisions du pass√© ¬ », notamment celles des ann√©es de plomb de la dictature du G√©n√©ral Pinochet (1973-90).

Elue au second tour des √©lections avec 53,5% des voies exprim√©es, elle s’impose face au candidat de la coalition de droite, le multimillionnaire lib√©ral et dirigeant de ¬« R√©novation nationale ¬ » (RN), S√©bastien Pi√Īera. Outre M. Pi√Īera, Michelle Bachelet a largement distanc√© - d√®s le premier tour - les deux autres candidats en lice. Tout d’abord, Joaqu√≠n Lavin, candidat de la UDI (Union D√©mocratique Ind√©pendante), catholique ultra-conservateur ayant appuy√© le r√©gime militaire et longtemps consid√©r√© comme leader ¬« naturel ¬ » de la droite, ainsi qu’il l’avait √©t√© lors √©lections pr√©sidentielles de 1999. Mais M. Lavin n’a pas r√©ussi son pari : la UDI avec 23,2% des voix a finalement d√ » se r√©soudre a soutenir le favori de RN, au sein de ¬« l’Alliance pour le Chili ¬ » [1]. On trouvait d’autre part au premier tour, Tomas Hirsch, engag√© derri√®re la banni√®re du ¬« Juntos Podemos m√°s ¬ », coalition de plusieurs organisations de la gauche extraparlementaire dirig√©e par le Parti communiste chilien (PC) et le Parti Humaniste (PH) [2].

L’arriv√©e √ la t√™te de l’ex√©cutif de M. Bachelet a fait couler beaucoup d’encre dans le monde entier. Dans un pays r√©put√© conservateur, ce vote massif en faveur d’une femme divorc√©e, agnostique et membre du PS a de quoi faire r√©fl√©chir. Nombreux sont les √©ditorialistes qui ont pu y d√©celer une v√©ritable rupture, √ plus de 30 ans du bombardement de la Moneda. Mais qu’en est-il r√©ellement ? Cette √©lection serait-elle vraiment le signe que la ¬« transition chilienne ¬ » a r√©ellement pris fin ou ne s’agit-il que d’un nouveau rebondissement, au sein d’un syst√®me sociopolitique model√© par la dictature ? A ce propos, une r√©flexion en termes de transition d√©mocratique est-elle r√©ellement le meilleur moyen pour comprendre le Chili de Michelle Bachelet ? Afin de tenter de r√©pondre √ ces quelques interrogations, nous nous proposons de r√©ins√©rer dans leur continuit√© historique les derni√®res √©lections, tout en analysant certains √©l√©ments de changement qui semblent traverser la soci√©t√© chilienne.

La transition ¬« pact√©e ¬ » de l’√®re Pinochet

La ¬« transitologie ¬ » et les r√©flexions sur les sorties de r√©gimes autoritaires sont devenus au fil du temps une discipline √ part enti√®re des sciences politiques : les ¬« transitologues ¬ » s’attachent √ d√©crire les modes de passage d’un r√©gime politique autoritaire √ une r√©gime d√©mocratique lib√©ral repr√©sentatif [3]. Dans ce domaine, l’Am√©rique latine reste un laboratoire √ ciel ouvert, o√Ļ plusieurs pays se sont engag√©s dans des processus de ¬« transition pact√©e ¬ » : sous la pression de mouvements d’opposition √ la dictature, une partie des √©lites politiques civiles n√©gocient avec le pouvoir en place, et les classes dominantes, une sortie du r√©gime militaire, aboutissant √ des formes hybrides, nomm√©es parfois ¬« d√©mocratie d√©grad√©e ¬ », voire ¬« incertaine ¬ » [4]. Comme le note Olivier Dab√®ne, ce sont le Costa Rica en 1948, la Colombie en 1957 et le Venezuela en 1958 qui inaugurent ce bal de transitions d√©senchant√©es, bas√©es sur une double exclusion des citoyens, socio-√©conomique et politique : des pays ¬« o√Ļ les transitions ¬« pact√©es ¬ » vers la d√©mocratie et le ralliement √ l’orthodoxie n√©olib√©rale ont conf√©r√© aux ordres politiques un caract√®re terriblement excluant : le creusement des in√©galit√©s et la mont√©e de la violence font de l’exercice de la citoyennet√© une fiction, tandis que le jeu politique se trouve monopolis√© par des partis li√©s entre eux par des pactes ¬ » [5].

Quelques d√©cennies plus tard, la transition chilienne appartient √ cette cat√©gorie, √ cette diff√©rence pr√®s qu’au Chili, c’est la junte militaire qui s’est charg√©e d’appliquer le mod√®le n√©o-lib√©ral, et ce d√®s 1975. Sans pr√©tendre revenir sur l’ensemble de la p√©riode, il est n√©cessaire de souligner le caract√®re ¬« refondateur ¬ » de la dictature. La g√©n√©ral Pinochet a engag√© le pays, avec l’appui de l’oligarchie locale, dans un projet global r√©organisant en profondeur la soci√©t√© chilienne [6]. Ce qui sera d√©sign√© bien plus tard comme le ¬« consensus de Washington ¬ » (lib√©ralisation, d√©r√©glementation, privatisation, r√©duction des attributions de l’Etat) s’applique de mani√®re pr√©coce au Chili, mais dans un contexte de terrorisme d’Etat [7]. Cette ¬« contre-r√©volution n√©olib√©rale ¬ », modifiant le mode d’accumulation du capital et les rapports sociaux, permet aussi un taux de croissance et des indices macro-√©conomiques tr√®s satisfaisants aux yeux du Fonds Mon√©taire International (FMI) (R. Agacino, 2006). La Constitution promulgu√©e en 1980 - et toujours en place aujourd’hui - vise √ institutionnaliser ce processus int√©gral et, surtout, pr√©pare les conditions de sa p√©rennisation au-del√ du r√©gime militaire. C’est dans ce cadre que la future ¬« Concertation des partis politiques pour la d√©mocratie ¬ » [8] est amen√©e √ n√©gocier la teneur de la transition avec les forces partisanes du r√©gime militaire, suite √ la victoire du ¬« non ¬ » lors du pl√©biscite d’octobre 1988. Issu d’un consensus bas√© sur l’exclusion de la gauche radicale (PC et Mouvement de la gauche r√©volutionnaire - MIR), on retrouve √ la t√™te de la ¬« Concertation ¬ » des adversaires politiques d’hier. Le PS et la vieille D√©mocratie-chr√©tienne se retrouvent pour assumer la direction du gouvernement [9].

C’est apr√®s avoir n√©goci√© des r√©formes constitutionnelles limit√©es et avoir renoncer √ la convocation d’une assembl√©e constituante, que la Concertation gagne les premi√®res √©lections d√©mocratiques du r√©gime post-dictatorial (mars 1990). Selon Manuel Antonio Garreton, cette date fermerait la transition proprement dite pour faire place √ un r√©gime politique o√Ļ l’Etat de droit coexiste avec divers pouvoirs factieux et des institutions h√©rit√©es de la dictature (notamment le syst√®me d’√©lection lui-m√™me) : le sociologue chilien avance l’id√©e d’un ¬« r√©gime d√©mocratique avec des enclaves autoritaires h√©rit√©es ¬ » ou encore d’un ¬« r√©gime autoritaire (en aucun cas une dictature) avec des enclaves d√©mocratiques ¬ » (Garreton, 2006). Cette √©tape ouverte en 1990 est encore d’actualit√© au moment de l’√©lection de M. Bachelet, malgr√© des √©volutions notables durant les trois gouvernements successifs de la Concertation, qui s’est d’ailleurs affirm√©e comme la coalition la plus stable de l’histoire institutionnelle chilienne.

L’√©lection de M. Bachelet : une rupture... symbolique ?

¬« Aujourd’hui est un jour important pour le Chili. D√©sormais, nous pouvons dire que la transition chilienne est termin√©e. Le Chili a une Constitution en accord avec sa tradition historique ¬ » : c’est ainsi que s’exprimait en juillet 2005, le Pr√©sident en exercice R. Lagos suite √ l’approbation par le Congr√®s de divers amendements : r√©duction de six √ quatre ans du mandat pr√©sidentiel ; √©limination des statuts de s√©nateur d√©sign√© et de s√©nateur √ vie ; restitution au pouvoir civil de la facult√© de changer les commandants des forces arm√©es et de la gendarmerie. De telles r√©formes sont entr√©es en vigueur le 11 mars 2006 au moment de la prise de fonction de M. Bachelet. Est-ce √ dire que le d√©bat sur la ¬« transition d√©mocratique ¬ » est d√©finitivement clos ?

En fait, si l’on cherchait √ mettre une date de fin √ cette transition, on pourrait se rendre compte qu’elle semble finir... pour toujours recommencer ! [10] Le Pr√©sident Aylwin (DC) au moment de succ√©der √ Pinochet avait d√©j√ annonc√© la fin du cycle de transition, opinion qu’il a ensuite r√©it√©r√©e lors des d√©bats autour de la commission Rettig en mati√®re de droits de l’Homme ; Eduardo Frei (DC) au terme de son mandat (2000) avait lui aussi constat√© le retour des militaires dans leur caserne et plusieurs observateurs ont cru voir dans l’arrestation du G√©n√©ral Pinochet √ Londres la confirmation de ses dires [11]. Affirmations bien vite d√©menties par l’absence de jugement contre l’ex-dictateur, le maintien de la loi d’amnistie de 1978 et le caract√®re partiel de la table ronde (mesa redonda) sur les victimes de la r√©pression (1998). D’aucuns ont d√©chiffr√© la p√©riode de R. Lagos comme le couronnement d√©finitif de ce lent processus : outre les r√©formes institutionnelles, la Concertation met en exergue la baisse continue de la pauvret√©, dont le pourcentage total passe de 45,1% de la population en 1987, √ 18,8% en 2003 (sur 15,5 millions d’habitants). Elle insiste √©galement sur l’impact positif provoqu√© par le rapport Valech (Commission sur la torture et la prison politique). Rappelons que ces avanc√©es, r√©elles en termes de v√©rit√©, sont le fruit de d√©cennies de mobilisations des familles de d√©tenus-disparus. Malgr√© tout, le gouvernement Lagos a maintenu la tactique de la ¬« justice dans la mesure du possible ¬ » : une impunit√© encore tr√®s large contre des doses limit√©es de v√©rit√© et de r√©paration ¬« aust√®re ¬ », au nom de la ¬« r√©conciliation nationale ¬ » (Castro, 2002) [12]. A noter que cette politique du pardon institutionnalis√© n’est pas l’apanage de la transition chilienne, puisqu’on la retrouve sous diverses formes dans plusieurs pays du globe (Lefranc, 2002).

Globalement, si l’on s’attache √ dresser un bilan critique de la gestion concertationniste, on peut parler d’une transition d√©mocratique partielle, aboutissant √ un approfondissement √©conomique, mais aussi soci√©tal du mod√®le n√©olib√©ral, par une administration civile √©lue dans un cadre institutionnel h√©rit√© de la dictature (Fazio, 2005). N√©anmoins, lorsque M. Bachelet entame sa campagne √©lectorale sous la banni√®re de la Concertation, elle b√©n√©ficie de sondages d’opinion tr√®s favorables, d’un taux de croissance de plus de 6% pour 2005 et de l’appui des entrepreneurs nationaux et du capital financier international. Cette derni√®re condition √©tant l’un des √©l√©ments clefs de la ¬« gouvernabilit√© d√©mocratique ¬ » post-Pinochet, selon Edgardo Beoninger, principal id√©ologue de la Concertation [13].

La nouvelle pr√©sidente incarne un changement culturel, tout d’abord car c’est une femme. Comme le soulignent les analyses de vote, le vote f√©minin semble avoir fait la diff√©rence dans les urnes, sans pour autant que la candidature de Bachelet ait √©t√© celle d’une f√©ministe. Cette derni√®re a canalis√© avec brio un d√©sir national de revitalisation du lien politique et citoyen : ¬« les repr√©sent√©s appellent √ un renouveau du lien politique, tiss√© sur plus d’identification et plus de proximit√© avec leurs repr√©sentants : ils aspirent √ se reconna√ģtre dans la candidate, √ voir leurs demandes repr√©sent√©es et √ √™tre √©cout√©s et entendus par leurs √©lites ¬ » [14]. On peut y voir √©galement une rupture symbolique. Elle a su s’imposer (y compris contre Soledad Alvear de la DC), tout en affichant un pass√© militant, qui avait de quoi rebuter une partie de l’√©lectorat conservateur de la Concertation [15]. M√©decin, fille d’un g√©n√©ral progressiste assassin√© apr√®s le coup d’Etat, elle √©tait pr√©sidente de la Jeunesse socialiste durant le gouvernement de Salvador Allende (1970-1973). Pendant la dictature, son engagement en faveur de la d√©fense des droits de l’Homme lui a valu d’√™tre arr√™t√©e (en 1975) et tortur√©e au sein du sinistre Centre de d√©tention Villa Grimaldi. Bien entendu, un tel parcours biographique n’est pas anodin. Cette dimension symbolique sera d’autant plus forte si se confirme la nouvelle mise en accusation du g√©n√©ral Pinochet [article r√©dig√© avant le d√©c√®s de ce dernier, ndlr], pr√©cis√©ment pour les crimes commis √ Villa Grimaldi. Un autre point important est la vision institutionnelle de la nouvelle pr√©sidente : outre l’accent mis sur le social, l’autre axe de sa campagne a √©t√© celui de l’indispensable r√©forme du syst√®me binominal, cr√©e par la dictature afin de sur-repr√©senter la droite et emp√™cher le retour au sein des institutions de la gauche radicale. Ce syst√®me anti-d√©mocratique a √©t√© maintenu jusque-l√ par la Concertation, malgr√© plusieurs opportunit√©s de le changer (Garreton, 2005). Ce volontarisme r√©formateur a valu √ M. Bachelet le soutien du PC au second tour des √©lections, facteur non n√©gligeable de son √©lection, comme il l’avait √©t√© de celle de R. Lagos en 1999. Reste √ savoir quel type de scrutin le remplacera, alors que d’√Ępres n√©gociations sont en cours entre les diverses forces politiques du pays.

Enfin, d’autres indices se sont manifest√©s lors de cette √©lection, montrant des √©volutions plus structurelles du champ politique chilien (Agacino, 2006). Parmi ces tendances, notons que :

— Le PS se confirme comme parti de gouvernement, remettant en cause l’existence m√™me du PPD. La plupart des dirigeants socialistes assument d√©sormais publiquement leur orientation ¬« social-lib√©rale ¬ » [16]

— La DC quant √ elle est en nette perte de vitesse comme principale organisation politique du pays, tout en restant un parti pivot du gouvernement

— La droite cherche toujours √ se d√©partir de l’image n√©gative du g√©n√©ral Pinochet, effet renforc√© par les derniers rebondissements de l’affaire des comptes de l’ex-dictateur retrouv√©s √ l’√©tranger. Elle reste divis√©e, alors que le vote des secteurs dominants appara√ģt comme durablement partag√© entre Concertation et Alliance pour le Chili

— Enfin, les tentatives novatrices d’une partie de la gauche extraparlementaire de r√©investir le champ institutionnel n’ont pas massivement convaincu les classes populaires, alors que plusieurs militants antilib√©raux critiquent une initiative vou√©e √ l’√©chec, pr√©f√©rant insister sur la n√©cessaire reconstruction du mouvement social

Mais ces √©l√©ments permettent-ils √ eux seuls de d√©crire un changement d’√©poque ? La r√©ponse est non. En effet, ministre de la Sant√©, puis ministre de la D√©fense au sein du gouvernement de Ricardo Lagos, M. Bachelet est un ¬« pur produit ¬ » de 15 ans de Concertation. Malgr√© une campagne de communication dynamique sur le ¬« gouvernement citoyen ¬ », son programme annonce de nombreux traits de continuisme, en particulier dans le domaine √©conomique. Elle n’a d’ailleurs pas pr√©tendu incarner une quelconque rupture. La composition m√™me du gouvernement est venue le confirmer, car si la parit√© hommes/femmes est une nouveaut√©, plusieurs postes clefs restent aux mains de vieux routiers de la Concertation. Et au terme de ces six premiers mois de gestion, c’est bien ce qui parait dominer.

Alors que la campagne √©lectorale a √©t√© tr√®s fortement centr√©e sur la question des in√©galit√©s sociales, l’Etat dont a h√©rit√© la nouvelle pr√©sidente est un Etat a minima, qui peine √ entamer les r√©formes sociales promises, si ce n’est √ la marge. Malgr√© un budget en hausse (+ 8,9%) qui s’appuie sur le niveau extr√™mement √©lev√© du cuivre sur le march√© mondial, la politique publique de M. Bachelet reste celle d’une assistance ponctuelle en faveur des plus d√©sh√©rit√©s. Les premiers gestes de politique internationale du nouvel ex√©cutif sont venus garantir l’ancrage du Chili comme alli√© strat√©gique des Etats-Unis en Am√©rique du Sud et en faveur d’un libre-√©changisme d√©brid√©, o√Ļ le Chili est fortement d√©pendant de l’exportation de ses mati√®res premi√®res et ressources naturelles (cuivre, bois, p√™che, etc) [17]. Pourtant, les probl√®mes sont de taille et ce √ commencer par trois dossier br√ »lants : la faillite totale du syst√®me de retraites par capitalisation (qui doit constituer l’un des grands chantiers de cette pr√©sidence) [18] ; un syst√®me de sant√© √ deux vitesses, laissant au bord de la route les plus fragiles ; enfin, une √©ducation municipalis√©e et transform√©e en un vaste march√© par la Loi organique sur l’enseignement (LOCE), vot√©e par le g√©n√©ral Pinochet juste avant son d√©part. Face √ cela, le gouvernement ne semble pas pr√™t √ modifier significativement la fiscalit√© du pays ou encore l’√©chelle des salaires, pourtant profond√©ment injustes. M√™me chose en mati√®re de ressources mini√®res : malgr√© des discussions sur d’√©ventuelles royalties, le coeur de la l√©gislation sur l’exploitation du cuivre sera conserv√©, ensemble de loi qui l√©galise - depuis les temps de la dictature - une v√©ritable ali√©nation de cette ressource non renouvelable au profit des multinationales et au d√©triment de CODELCO (la Corporation du cuivre publique) [19]. Ainsi que le notait un reportage du Figaro durant la campagne : ¬« Tenir t√™te aux 16 entreprises qui contr√īlent 80% de l’√©conomie chilienne, en redessinant la fiscalit√© et en renfor√ßant le droit du travail est exclu ¬ ». Dans de telles conditions, il est donc l√©gitime de douter que le gouvernement initiera d’importantes transformations dans les ann√©es √ venir.

Enfin, certains des traits les plus n√©gatifs de l’Etat chilien sont toujours sur le devant de la sc√®ne. Nous pensons ici √ divers cas de corruption qui √©claboussent l’ensemble de la classe politique (cas ¬« ChileDeporte ¬ », qui fait suite √ ceux connus durant le gouvernement Lagos). Mais surtout √ la dimension des violences polici√®res. Tout d’abord, dans le Sud du pays o√Ļ Amnesty Intenational d√©nonce l’usage permanent d’une coercition d’Etat, digne de la p√©riode militaire, contre les mobilisations collectives du peuple mapuche, et ce malgr√© la promesse de M. Bachelet d’y mettre fin. S’ajoute √ cela l’attitude du gouvernement face aux manifestations massives de la jeunesse contre la LOCE. Car si une Commission de consultation a bien √©t√© mise en place (Comisi√≥n Asesora de Educaci√≥n), l’importance de l’action r√©pressive des Carabiniers parait montrer le refus du gouvernement de comprendre qu’il s’agit d’un mouvement de fond, entrant en r√©sonance avec un mal-√™tre social largement partag√©.

Quelle d√©mocratie ? Les d√©fis du retour de la question sociale

Plus de 15 ann√©es apr√®s la fin des dictatures dans la totalit√© de l’Am√©rique du Sud, la r√©flexion des politistes tend √ d√©laisser les probl√©matiques de transition pour s’attacher √ l’√©tude de la ¬« qualit√© de la d√©mocratie ¬ » [20]. Car la question centrale est finalement : quelle d√©mocratie pour le Chili contemporain ? (Del Pozo, 2000). De ce point de vue, la r√©activation du mouvement social chilien des derniers mois est, sans aucun doute, un fait majeur. L’un des objectifs du coup d’Etat de 1973 a √©t√© justement d’√©radiquer toute contestation sociale, et notamment celle d’un des mouvements ouvriers les plus structur√© du sous-continent. Le mod√®le de soci√©t√© appliqu√© depuis, a conduit a transformer le sujet-citoyen en sujet-consommateur : c’est l√ o√Ļ se situe en partie le ¬« mythe ¬ » de la transition chilienne, d√©crit avec verve par le sociologue Tomas Moulian (Moulian, 1997). La m√©tamorphose de la question sociale durant les 30 derni√®res ann√©es, productrice d’individualismes n√©gatifs (au sens de Manuel Castel) p√®se de tout son poids sur le Chili actuel. Le ¬« miracle ¬ » √©conomique de l’√®re post-Pinochet aura fait de tr√®s nombreuses victimes : selon l’ONU, les 5 500 dollars de PIB per capita cachent un des pays les plus in√©galitaires de la plan√®te. Ainsi, au moment de parler de d√©mocratisation, la discussion devrait porter non seulement sur les institutions, mais aussi sur les droits socio-√©conomiques de la population (Winn, 2004). Aujourd’hui, l’ampleur du travail informel ou pr√©caire et les in√©galit√©s sont tels que, fin octobre dernier, le journal officiel La Naci√≥n publiait une enqu√™te remettant en cause les chiffres optimistes gouvernementaux : les b√©n√©fices in√©gal√©s des principales banques du pays y √©taient mis en regard avec le fait que ¬« 60% des chiliens sont pauvres ou extr√™mement pauvres ¬ » [21].

Pourtant l’apathie et la r√©signation semblent reculer. Une fraction de la jeunesse est tr√®s active au sein de multiples collectifs et les grandes p√©riph√©ries urbaines, si elles ne votent pas forc√©ment (plus d’un million de jeunes refusent de s’inscrire sur les listes √©lectorales), exercent tout de m√™me leurs droits citoyens : droit √ l’expression, √ l’organisation ou √ la contestation. C’est ainsi que le pays vient de vivre plusieurs mois d’une ¬« r√©volte des pingouins ¬ » - les √©tudiants des coll√®ges sont appel√©s ainsi pour leur uniforme - qui a d√©fi√© le gouvernement, mais plus largement qui questionne l’h√©ritage de la dictature. L’ampleur de cette dynamique, la profondeur des d√©bats et la radicalit√© des r√©pertoires d’action collective ont fait trembler l’ensemble du champ politique. Ainsi, si le Chili de M. Bachelet est celui du changement, c’est peut-√™tre davantage pour ce qui s’y d√©roule √ la base de la soci√©t√© : c’est pr√©cis√©ment de cette r√©activation collective impuls√©e par une g√©n√©ration n’ayant pas connue la dictature, qu’un processus de d√©mocratisation r√©elle pourrait surgir.

Bibliographie

— R. Agacino, Hegemon√≠a y contra hegemon√≠a en una contrarrevoluci√≥n neoliberal madura. La izquierda desconfiada en el Chile post-Pinochet, ponencia presentada en el “Grupo de Trabajo Hegemon√≠as y emancipaciones” de CLACSO, 30-31 enero de 2006, Caracas (voir : http://www.redem.buap.mx/acrobat/agacino17.pdf).

— A. Garc√≠a Castro, La mort lente des disparus au Chili sous la n√©gociation civils-militaires (1973-2002), Maisonneuve & Larose, Paris, 2002.

— M. A. Garreton, “Reflexiones sobre la democratizaci√≥n pol√≠tica chilena” in Brasil y Chile. Una mirada hacia Am√©rica Latina, Ril Editores, Santiago, 2006 (voir : www.manuelantoniogarreton.cl).

— H. Fazio (y varios autores), Gobierno de Lagos : balance cr√≠tico, LOM, Santiago, 2005.

— S. Lefranc, Politiques du pardon, PUF, Paris, 2002.

— T. Moulian, Chile Actual : Anatom√≠a de un mito, LOM, Santiago, 1997.

— J. Del Pozo, Chili contemporain : quelle d√©mocratie ?, Nota bene, Montr√©al, 2000.

— P. Winn (ed.), Victims of the Chilean Miracle : workers and neoliberalism in the Pinochet Era, 1973-2002, Durham and London, Duke University Press, 2004.

Notes :

[1Pour avoir une vision d’ensemble sur les √©lections, voir les informations r√©unies par Christelle Pierre et Patricio Scaff dans www.observatorio2006.org/chile.htm.

[2N’ayant obtenu que 5,4%, Juntos Podemos s’est alors divis√© quant √ l’attitude √ adopter au second tour.

[3M. Dobry (dir.), “Les transitions d√©mocratiques. Regards sur l’√©tat de la ‘transitologie’”, Revue Fran√ßaise de Science Politique, Vol. 50, N¬°4-5, Paris, ao√ »t-octobre 2000.

[4G. O’Donnel, P. Schmitter, Transitions from Authoritarian Rule. Tentative Conclusions about Uncertain Democracies, The Johns Hopkins University Press, Baltimore and London, 1991 et O. Dab√®ne, Am√©rique latine. La d√©mocratie d√©grad√©e, Complexe, Paris, 1997.

[5Revue Critique internationale, N¡4, Paris, été 1999, p. 31.

[6M. A. Garret√≥n, The Chilean Political Process, Unwin and Hyman, USA, 1989.

[7L’Etat chilien reconna√ģt aujourd’hui officiellement plus de 3000 d√©tenus-disparus et plusieurs dizaines de milliers de personnes emprisonn√©es et tortur√©es (voir www.derechos.org/nizkor/chile/libros/represion).

[8La Concertation est form√©e des organisations suivantes : le Parti socialiste du Chili, le Parti pour la d√©mocratie (PPD), le Parti radical social d√©mocrate, le Parti d√©mocrate-chr√©tien.

[9Alfred Riquelme Segovia, ¬« La transition d√©mocratique au Chili et la fin de la guerre froide ¬ », Mat√©riaux pour l’histoire de notre temps, Ann√©e 1999, Volume 54, Num√©ro 54, Paris, p. 22 - 25.

[10Voir l’introduction de Micheline de S√®ve dans ¬« Transitions crois√©es : Chili-Pologne ¬ », Politique et Soci√©t√©s, Vol. 24, No 2-3, Montr√©al, 2005.

[11B. Patino situe la fin de la transition chilienne en mars 1994 (Pinochet s’en va..., IHEAL, Paris, 2000).

[12C’√©tait pr√©cis√©ment l’objectif du projet de loi pr√©sent√© par R. Lagos en 2003, mais qui du √™tre abandonn√© sous la pression des organismes de Droits de l’homme.

[13E. Boeninger, Democracia en Chile. Lecciones para la gobernabilidad, Andrés Bello, Santiago, 1997, pp. 368-370.

[14¬« M. Bachelet, pour une autre politique ? ¬ », La Chronique des Am√©riques, mars 2006, n¬°12, Universit√© du Qu√©bec √ Montr√©al (www.ameriques.uqam.ca).

[15Pour une √©tude sociologique de l’√©lectorat au Chili : M. A. L√≥pez and E. Rosado, The New Chilean Voter, workshop of the ECPR, April 2005, Spain (in www.essex.ac.uk/ecpr).

[16La derni√®re proposition du s√©nateur socialiste C. Ominami de fl√©xibliser davantage le code du travail, pourtant consid√©r√© par l’OIT comme d√©j√ peu respectueux des salari√©s, est √ ce propos r√©v√©latrice.

[17Apr√®s les Etats-Unis et l’Union europ√©enne, le Chili vient de signer un accord de libre-√©change avec la Chine (et bient√īt avec le Japon).

[18Selon les projections, la moiti√© des 7 millions de titulaires de comptes √©pargne-retraite, g√©r√©s par des soci√©t√©s administratrices de fonds de pension (AFPS), toucheront le jour de leur d√©part en retraite une somme mensuelle inf√©rieure √ la pension minimum, d’environ 130 dollars - une somme insuffisante pour vivre.

[19Ceci par un syst√®me de concessions mini√®res octroy√©es au capital √©tranger et une fiscalit√© parmi les plus faibles du monde. Parall√®lement, la loi oblige CODELCO a r√©server 10 % de ses b√©n√©fices... aux forces arm√©es (Fazio, 2005, pp. 29-42).

[20C’est l’option choisie par O. Dab√®ne en ce qui concerne le Br√©sil : Exclusion et politique √ S√£o Paulo : les outsiders de la d√©mocratie au Br√©sil, Karthala, Paris, 2006.

[21La Naci√≥n, Santiago, 29 de octubre de 2006. 60% des Chiliens doivent subsister avec moins de 190 dollars (100 000 pesos) par mois, alors que selon un rapport de l’ONU (2005) le salaire minimum de 120 000 pesos ¬« est insuffisant pour proportionner des conditions de vie dignes ¬ » au chiliens. De plus, la tranche des 20% les plus pauvres de la population re√ßoit seulement 3,3% des revenus totaux du pays, tandis que celle des 20% les plus riches en re√ßoit 62,6%.

Source : Visages d’Am√©rique latine (http://www.visagesameriquelatine.org/), n¬°4, IEP Paris, d√©cembre 2006.
Texte publi√© sur le RISAL (http://risal.collectifs.net) sur proposition de l’auteur.

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