Venezuela
Huit questions et huit réponses provisoires sur la « révolution bolivarienne »
par Marc Saint-Upéry
Article publié le 17 janvier 2007

Il n’est guère de phénomène de la scène politique latino-américaine qui soit à la fois plus commenté et plus méconnu dans sa dynamique réelle que la « révolution bolivarienne » au Venezuela. Pour les uns, le chavisme est un régime populiste autoritaire, tendant à étouffer la société civile et à menacer les libertés démocratiques. Pour les autres, le « socialisme du XXIe siècle » défriche la voie des lendemains qui chantent pour les peuples de la région. La vérité est un peu plus compliquée, et parfois plus surprenante [1].

« Le problème de fond, c’est que le Venezuela a une société très peu propice à la révolution, telle que, nous, les marxistes, nous l’entendons. Le pétrole a créé dans ce pays une société fort semblable à celle de l’Espagne des XVIe et XVIIe siècles. Mendiants, quémandeurs, intrigants de cour et bureaucrates constituent l’essentiel de nombreuses couches de la société, ou du moins y ont un poids considérable. Une société de ce type produit des révoltes mais pas de révolutions, des mutineries mais pas de tempêtes sociales. Et surtout, dans une société de ce type, tous espèrent des changements sans pratiquement faire d’effort et des solutions plus rapides que l’éclair. »
Domingo Alberto Rangel

Chávez est-il de gauche ?

Dans sa jeunesse, Chávez a subi l’influence du petit milieu communiste de sa province de Barinas, sans pour autant jamais s’engager dans une militance active. Dans les années 1970 et 1980, il a participé aux intrigues entre divers cercles de jeunes officiers et les secteurs de la gauche radicale vénézuélienne qui pratiquaient une forme d’entrisme en milieu militaire. C’est à la tête d’une coalition de petits partis de gauche alliés à son propre mouvement, le MVR (Mouvement pour la Ve République), qu’il a accédé au pouvoir fin 1998. Nombre de hauts fonctionnaires du gouvernement bolivarien proviennent de la guérilla des années 1960 ou de la gauche socialiste qui lui a succédé.

Dans les années 1990, Chávez s’est laissé séduire par le nationalisme anti-impérialiste exacerbé de Norberto Ceresole, un idéologue argentin antisémite et proche des militaires d’extrême droite « carapintadas », qui prônait une espèce de nasséro-péronisme autoritaire et « post-démocratique » - selon ses propres termes - fondé sur la pyramide caudillo-armée-peuple. Sans doute lassé des frasques idéologiques de son conseiller, Chávez finit par l’expulser du Venezuela en 1999. Au début de son mandat, il invoquait à tout bout de champ L’Oracle du guerrier, un manuel de sagesse new age à la Paulo Coelho écrit par un autre Argentin, Lucas Estrella. Plus récemment, il s’est employé à faire partager à ses collaborateurs son enthousiasme pour Les Misérables, de Victor Hugo. Jadis admirateur déclaré de la troisième voie de Tony Blair, qu’il voue maintenant aux gémonies, il profite souvent de ses visites à l’étranger pour multiplier les professions de foi les plus hétéroclites, se déclarant volontiers castriste à Cuba, maoïste en Chine ou admirateur du Livre vert de Kadhafi en Libye. D’aucuns voient en lui un opportuniste cynique obsédé par le pouvoir et totalement dépourvu de véritables convictions idéologiques. Pourtant, Chávez est sans doute sincère lorsqu’il dit que son cœur saigne pour les pauvres, d’autant plus qu’il se perçoit lui-même comme un petit provincial plébéien et «  zambo  » (c’est-à-dire porteur d’un phénotype afro-indien) rejeté par l’oligarchie et «  la gente bien  », les « gens biens ».

En l’absence d’un corps de doctrine très élaboré, il est parfois difficile de discerner ce qui rassemble autour du projet bolivarien les communistes orthodoxes du PCV, qui n’ont pas vraiment digéré la chute du mur de Berlin, les divers sociaux-démocrates repeints aux couleurs bolivariennes, les populistes radicaux de l’UPV (Union du peuple vénézuélien) liés à la figure haute en couleurs de la pasionaria plébéienne Lina Ron, animatrice d’un célèbre programme de radio chaviste, les militants qu’exalte la mythologie guévariste, les activistes sociaux issus des luttes urbaines des années 1990, les courants de la gauche syndicale porteurs de traditions d’autonomie ouvrière datant des années 1980 ou les adeptes de la participation populaire et de l’économie sociale. Au sein du principal véhicule politique du processus bolivarien, le MVR, on voit se côtoyer orphelins de la gauche radicale et vieux renards de la politique traditionnelle opportunément convertis à la rhétorique révolutionnaire. Caractérisé par une structure organisationnelle tout à la fois ectoplasmique et très verticale, ce parti constitue aussi une commode plate-forme électorale et professionnelle pour les centaines de militaires reconvertis en entrepreneurs publics ou privés qui peuplent aujourd’hui l’appareil d’État.

Face au chavisme, il existe aussi une gauche anti-chaviste. C’est le cas des réformistes du MAS (Mouvement vers le socialisme, à ne pas confondre avec son homonyme bolivien), entrés en opposition après un peu plus d’un an de participation au gouvernement, mais aussi des marxistes-léninistes de Bandera Roja, qui contrôlent des secteurs substantiels du mouvement étudiant et prêtent leur service d’ordre musclé aux manifestations de l’opposition. Une bonne partie des plus éminents intellectuels marxistes vénézuéliens ayant participé aux luttes armées et civiles des années 1960, 1970 et 1980 dénoncent de façon parfois virulente un régime qu’ils considèrent comme une vaste escroquerie idéologique. C’est le cas de Domingo Alberto Rangel, historien renommé et ancien dirigeant du MIR (Mouvement de la gauche révolutionnaire), de l’ex-leader guérillero Douglas Bravo et de dizaines de leurs homologues.

La majorité des figures les plus prestigieuses ou les plus qualifiées de la culture vénézuélienne semble de fait assez hostile au régime. Fait symptomatique, les deux principaux « théoriciens » du processus bolivarien et du « socialisme du XXIe siècle » sont des étrangers : Heinz Dieterich, un universitaire allemand résidant au Mexique et Martha Harnecker, philosophe marxiste d’origine chilienne vivant à La Havane et très liée au régime castriste. D’autres clercs progressistes, comme l’historienne Margarita López Maya, assument une position plus « anti-anti-chaviste » que proprement chaviste. Sans manifester de grand enthousiasme à l’égard de la figure d’Hugo Chávez, ces intellectuels ne veulent pas être associés à une opposition qu’ils considèrent comme largement factieuse, classiste et raciste.

La gauche radicale au Venezuela n’a jamais été très forte, n’ayant presque jamais dépassé 8 % à 10 % de l’électorat. Le compromis historique entre la démocratie-chrétienne et la social-démocratie modérée d’Acción Democrática - formulé en 1958 sous le nom de pacte de Punto Fijo -, après l’avoir marginalisée et persécutée, a bloqué son développement politique en intégrant une bonne partie de sa potentielle base sociale. Chávez a pulvérisé ce qui en restait depuis 1998. Cohabitant avec néolibéraux, putschistes et résidus de l’appareil « puntofijiste » dans l’opportunisme de la survie électorale, la gauche d’opposition est vouée à l’impuissance et au déclin. Du côté bolivarien, Chávez n’admet pas d’alliés que ne soient complètement domestiqués : c’est le cas du PPT (Patria para todos), qui regroupe la majorité des cadres de l’ex-Causa Radical (une espèce de petit PT vénézuélien aujourd’hui moribond), et qui survit en colonisant des secteurs de l’appareil d’État au prix d’un suivisme passablement servile, alors que sa trajectoire lui aurait permis d’être la conscience critique et démocratique du bloc chaviste.

Il y a des forces assez intéressantes dans la gauche syndicale, mais leur dépendance à l’égard de la mystique révolutionnaire chaviste et la grande faiblesse démographique et sociale du secteur salarié formel tendent à exclure qu’elles puissent être la base d’une alternative crédible. L’avenir de la gauche au Venezuela passe sans doute par des recompositions avec des secteurs du chavisme, mais il est aujourd’hui impossible de savoir comment pourraient se produire des ruptures et des recompositions organisationnelles durables au sein de la mouvance bolivarienne. Chávez est encore jeune et la forme caudilliste, personnaliste et charismatique de l’adhésion au chavisme garantit le contrôle et la régulation verticale de ses nombreuses contradictions internes, et ce de façon relativement efficace pour le moment.

Chávez est-il démocrate ?

Pour les secteurs les plus durs de l’opposition, qui dominent une bonne partie des médias vénézuéliens, il n’y a pas de doute : Chávez est un dictateur implacable et son régime est totalitaire et oppressif. Dans une interview récente, Marcel Granier, directeur général de Radio Caracas Televisión de Venezuela (RCTV), définissait le gouvernement bolivarien comme « fasciste ». Des esprits moins échauffés émettent toutefois des critiques suffisamment circonstanciées pour qu’on se pose la question d’une dérive autoritaire du régime chaviste. Entre les accusations qui reviennent avec insistance, citons : le contrôle des organes judiciaires, en particulier du Tribunal suprême de justice, et de l’autorité électorale ; la politisation partisane de l’armée et la militarisation de la vie sociale à travers la création d’un corps de réserve de type cubain contre la soi-disant menace d’invasion américaine ; la volonté de discipliner et de contrôler les ONG à travers une législation restreignant leur sources de financement ; l’idéologisation du système éducatif à travers l’inculcation des « valeurs de la révolution » ; les menaces répétées à l’encontre de l’autonomie des universités sous prétexte de lutte contre leur « élitisme » ; et les attaques systématiques contre la presse.

La tension entre le gouvernement et les médias est bien réelle - et cela n’est guère étonnant si l’on se souvient qu’une grande partie de ces derniers ont appelé et soutenu ouvertement le coup d’État contre Chávez en avril 2002. Le harcèlement verbal et, parfois, juridique, est indéniable, mais il n’y a pas au Venezuela de censure ni d’intervention directe contre les rédactions. Comme l’admet le journaliste d’opposition Fausto Masó, exilé anticastriste, « Chávez a gouverné en faisant peur aux Vénézuéliens sans fusiller aucun adversaire ni fermer un seul journal ». La nouvelle loi dite «  mordaza  » (bâillon) par l’opposition, censée entre autres choses prohiber les commentaires insultants contre la personne du président, n’est pas appliquée dans les faits. Elle constitue plutôt une menace latente qui viserait, dit-on, à susciter l’autocensure des médias. Cette autocensure n’est guère perceptible : le ton d’insulte grossière hystérique - et souvent bassement raciste - contre Chávez a baissé d’un cran depuis deux ans, mais la presse et la télévision d’opposition - cette dernière toujours majoritaire en audience - continuent de manifester un niveau de belligérance et de haine personnalisée assez impressionnant. Le gouvernement n’exerce par ailleurs aucun contrôle sur Internet alors que le niveau d’hostilité des sites anti-chavistes relève de l’hystérie apocalyptique, exprimée dans un langage systématiquement obscène et injurieux. Bien entendu, du côté chaviste, on n’est pas en reste au niveau des insultes.

Pour ce qui est de l’habeas corpus et des droits civiques, comme dans beaucoup de pays d’Amérique latine, ils sont tout aussi précaires pour les prisonniers, les délinquants et les citoyens victimes circonstancielles de la police que sous les régimes précédents, même si le gouvernement bolivarien essaie parfois d’y remédier, comme dans le cas des exécutions judiciaires de délinquants pratiquées par la police de l’État de Falcón. De fait, la police torture sous Chávez de même que sous Lula et Kirchner ; ce n’est pas la faute de ces mandataires, même c’est leur responsabilité d’essayer d’y mettre fin malgré le peu de pouvoir qu’ils ont sur certaines polices locales. En revanche, la grande époque des « disparitions » politiques au Venezuela est la IVe République (1958-1998), pas la Ve. La situation y est de ce point de vue bien meilleure qu’en Colombie, fidèle alliée des États-Unis. Citons le Rapport 2005 du Département d’État américain sur les droits de l’homme au Venezuela : « La loi garantit la liberté de réunion, et le gouvernement respecte généralement ce droit dans la pratique. [...] Les médias imprimés et électroniques sont indépendants. [...] Le gouvernement n’exerce aucune restriction sur Internet ou contre la liberté académique. [...] La loi garantit aux citoyens le droit de changer pacifiquement de gouvernement, et les citoyens exercent ce droit par le biais d’élections régulières sur la base du suffrage universel.  »

Il est exact que le Conseil national électoral (CNE) est contrôlé par une majorité chaviste, mais toutes les accusations de fraude lancées par l’opposition ont été systématiquement démenties par les organismes de contrôle internationaux. Quant au monopole actuel du chavisme sur l’Assemblée nationale, il est dû au boycott suicidaire des élections législatives de décembre 2005 par l’opposition. En vue des élections présidentielles de décembre 2006, où elle a cette fois décidé de participer, l’opposition a demandé aux recteurs anti-chavistes des principales universités d’auditer le registre électoral. Leur conclusion a été sans appel : « Il n’y a pas d’indice de fraude dans le registre électoral. »

On cite souvent comme preuve de dérive dictatoriale la liste de signataires en faveur du référendum révocatoire de 2004, dite liste Tascón, du nom du député chaviste qui l’a faite circuler : elle aurait donné lieu à des interdictions professionnelles et à des discriminations administratives à l’encontre d’opposants déclarés. Ces accusations semblent avérées dans certains cas. Ladite liste noire a toutefois été officiellement désavouée par Chávez, qui a déclaré qu’il fallait l’« enterrer ». La dynamique de l’autoritarisme chaviste semble souvent répondre au schéma suivant : belligérance verbale et parfois ciblée (contre telle ou telle personnalité ou institution) du caudillo, initiatives plus ou moins autonomes de menace-intimidation de la part de serviteurs zélés du régime, cris d’orfraie des médias d’opposition, désaveu officiel de la part des organes de justice et/ou du président - ce dernier parfois sur un ton ironique et agressif réaffirmant les droits des opposants tout en les outrageant verbalement. Chávez vient par exemple de déclarer que ses fonctionnaires qui font des procès pour injure ou calomnie à des journalistes en vertu de la loi sur la presse votée par la majorité chaviste ont « la peau trop sensible  » et devraient laisser les chacals aboyer sans broncher.

La concentration des pouvoirs et la manipulation de la justice sont réelles, bien que pas absolues : la justice « chaviste » a quand même validé la tenue du référendum révocatoire de 2004. Il faudrait toutefois comparer la situation avec celle qui prévaut dans les autres démocraties de la région. Le régime de Fujimori, qui présentait des ressemblances en termes de manipulation des institutions, mais était bien pire en matière de droits humains et de légitimité démocratique, a été un favori de la Maison blanche pratiquement jusqu’à la fin. Dans de nombreux pays d’Amérique latine, la justice est fortement corrompue et manœuvrée par des mafias politiciennes sans que personne ne parle de faire intervenir l’OEA.

La présence d’une tendance à l’autoritarisme et au verticalisme militaire dans le chavisme est indéniable, mais elle est loin d’être univoque ou irrésistible. D’une part, il s’agit d’une espèce d’autoritarisme anarchique et désorganisé dont le résultat est plus une désinstitutionnalisation rampante que la suppression violente des libertés démocratiques. D’autre part, elle a pour contrepoids une impulsion participative réelle des « masses » et de solides réflexes démocratiques de la société, chavistes compris. Citons à ce propos un incident très révélateur. Dans une réaction typique de la culture marxiste-léniniste autoritaire de type cubain, la députée Iris Varela, pasionaria révolutionnaire du MVR, avait menacé de licenciement les fonctionnaires qui s’abstiendraient aux législatives du 4 décembre 2005. Elle suscita la réaction indignée de représentants de l’Union nationale des travailleurs (UNT, proche du gouvernement), qui désavouèrent cette attaque contre le droit « bourgeois » de ne pas être obligé à voter, lequel coïncide en l’occurrence avec le droit des travailleurs à ne pas être licencié pour délit d’opinion.

La même Iris Varela, interrogée sur sa vision de l’opposition par un journaliste, a lâché un jour cette perle symptomatique : « Personnellement, je vivrais très bien sans opposition, mais je sais que ce n’est pas possible.  » COMMENT le sait-elle, et POURQUOI au juste cela n’est-il pas possible, nous n’en serons pas informés, et il est fort probable qu’Iris Varela ne le sache pas très bien elle-même. Dans l’indétermination de cette réponse gît toute l’ambiguïté du rapport du chavisme à la démocratie. Une ambiguïté en fait plutôt productive et rassurante si, au lieu de se poser la question parfaitement idiote de savoir si Chávez est « sincèrement démocrate » ou non, on considère les contraintes qu’impose à son action l’ensemble du contexte et des tendances socio-politiques locales et régionales.

Chávez a-t-il fait quelque chose pour les pauvres ?

Selon les statistiques du gouvernement bolivarien lui-même, la pauvreté avait augmenté de 17,8 % entre 1999 et 2004. Pourtant, fin 2005, l’Institut national de statistiques (INE) annonçait une baisse drastique de la pauvreté : de 53,1 % à 38,5 %. Même en tenant compte de la forte croissance du PIB (plus de 9 %) et des effets collatéraux des missions bolivariennes - dont certaines sont associées à des aides monétaires aux ménages défavorisés -, une baisse de 14 points en un an est matériellement impossible de l’avis des spécialistes. Ceux-ci ajoutent toutefois qu’il est peu probable que l’INE ait inventé ces chiffres alléchants, se contentant de « cuisiner » les données, pratique qui n’est évidemment pas une exclusivité du chavisme. Il est ainsi aisé de faire sortir du chômage les centaines de milliers de personnes qui reçoivent une modeste bourse en échange de leur participation aux missions éducatives de niveau primaire et secondaire. Les critiques affirment qu’on ne connaît pas la technique employée par les statisticiens du gouvernement pour évaluer le coût du panier de biens permettant de mesurer l’inflation, l’INE utilisant un indice de prix différent de celui de la Banque centrale vénézuélienne, censé faire référence. Il y a en outre des contradictions dans les statistiques de moyen terme de l’INE. Selon les chiffres officiels, la pauvreté serait passée de 43,9 % en 1998 à 37 % en 2005. Et pourtant, pendant la même période, le revenu réel moyen des Vénézuéliens aurait diminué à un rythme de 0,9 % par an, soit une baisse totale de 6 % en sept ans. Le taux de chômage, lui, serait passé de 11 % en 1998 à 12,2 % en 2005.

Spécialiste de la pauvreté, Matías Riutort, directeur de l’Institut de recherches économiques et sociales de l’Université catholique Andrés Bello, avance des chiffres un peu différents et plus circonstanciés : «  Si on prend la période 1995-2005, on constate que la pauvreté a augmenté certaines années et diminué pendant les autres. [...] Si vous prenez comme référence 1995, le taux de pauvreté a été inférieur pendant toutes les années suivantes. Mais si vous partez de 1998 [début du mandat de Chávez], le taux de pauvreté a été constamment supérieur pendant les années suivantes. On constate toutefois une tendance à la diminution de la pauvreté à partir de 2004, il est possible qu’on arrive en 2006 à un niveau inférieur à celui de 1998. [...] D’après les dernières informations disponibles, le taux de pauvreté des individus était de 57 %, contre 65,7 % en 2003. Calculé au niveau des ménages, il était de 48 %, dont 16,6 % d’indigents [personnes ayant un revenu inférieur à la valeur d’un panier de biens alimentaires de base], contre plus de 60 % en 2003.  » Confirmant que l’année 2005 se profile comme un tournant important, Riutort signale que c’est cette année-là que, pour la première fois, le nombre de travailleurs employés dans le secteur informel a commencé à baisser en dessous du niveau de 1998 et que taux de chômage a commencé à diminuer, tout en restant supérieur aux niveaux atteints entre 1995 et 1998. Il souligne toutefois qu’entre 1999 et 2005, le PIB réel par habitant n’a jamais dépassé le niveau atteint en 1998 et que si le salaire minimum a augmenté en termes réels [216 dollars par mois en 2006], le pourcentage de salariés qui reçoit un revenu inférieur au salaire minimum a également augmenté.

Les statistiques du gouvernement sont donc à prendre avec des pincettes, mais les extrapolations catastrophistes de l’opposition, qui prophétise à peu près tous les mois l’apocalypse sociale pour demain, ne sont guère crédibles. Deux conclusions provisoires, d’apparence contradictoires, s’imposent :

1) En l’absence d’une modification profonde de la structure productive et du fonctionnement de l’État, il est très peu probable qu’on assiste à une réduction durable de la pauvreté et de la marginalité socio-économique au Venezuela. Le secteur informel, qui emploie près de 47 % de la population active selon l’INE, plus de 50 % selon divers organismes internationaux, continue à peser d’un poids considérable. Pour l’instant, la « révolution bolivarienne » offre aux secteurs populaires plus de « reconnaissance » (certes assortie de toute une gamme de programmes d’urgence) que de réelle « redistribution ».

2) Pour une mère célibataire au chômage, par exemple, l’accès aux consultations et aux médicaments gratuits auprès d’un dispensaire médical de la mission Barrio Adentro (« Au cœur du quartier »), l’achat d’aliments à moitié prix dans un centre de distribution populaire Mercal, l’éventuelle obtention d’une bourse de rattrapage éducatif de la mission Robinson et le fait que l’école bolivarienne du quartier garde ses enfants toute la journée en leur offrant diverses activités socio-éducatives et trois repas équilibrés par jour au lieu de les renvoyer au foyer ou à la rue en début d’après-midi ne peut pas ne pas se traduire par une nette amélioration de son niveau de « développement humain ».

Pour des millions de Vénézuéliens déshérités, les missions bolivariennes signifient que l’État les prend enfin en compte et les soustrait à l’invisibilité sociale. Reste qu’il est à la fois pertinent et légitime de s’interroger sur la soutenabilité à moyen et long terme de ces programmes, sur leur articulation institutionnelle en une politique sociale d’ensemble cohérente et sur l’absence de mécanismes fiables et transparents de suivi et de contrôle administratif de leur mise en œuvre et de leurs résultats, vu le caractère totalement opaque et discrétionnaire de leur financement. L’absence de débat sérieux sur les politiques publiques ne facilite pas les choses. Ainsi, les centres de soins primaires de Barrio Adentro, où travaillent plus de 15 000 médecins cubains, sont très contestés par l’opposition pour des raisons essentiellement idéologiques, alors que leur véritable talon d’Achille est leur articulation avec le reste du système de santé, en particulier avec les hôpitaux publics, qui sont dans un état souvent catastrophique.

Dans un autre domaine, celui de la réforme agraire initiée en 2001, on rencontre le même type de controverses et la même confusion des enjeux. De 2003 à 2005, le gouvernement a distribué plus de deux millions d’hectares à 160 000 familles paysannes. Les objectifs explicites de la réforme sont de stimuler la croissance agricole, de pénaliser les terres improductives et la spéculation foncière, de limiter la taille maximale des grandes propriétés rurales et de combattre la concentration des terres. Le Venezuela avait déjà connu dans les années 1960 une réforme agraire qui avait distribué des terres appartenant à l’État à plus de 200 000 familles. Mais le boom pétrolier des années 1970 entraîna une chute de la compétitivité de la production agricole et un exode rural massif et les gouvernements de l’époque finirent par se désintéresser totalement de la question. En l’absence d’aides et de crédits, nombre de paysans bénéficiaires de la réforme abandonnèrent ou revendirent leurs terres aux grands propriétaires (on parle d’un taux d’abandon de plus de 30 %). La répartition des terres se maintint ainsi pratiquement aussi inégalitaire qu’avant la réforme.

La réforme de Chávez n’est pas spécialement radicale. Elle concerne elle aussi en premier lieu les terres appartenant à l’État et affirme clairement que les grands propriétaires privés ont des droits sur leurs terres. Ce n’est que dans le cas où elles ne sont pas cultivées et dépassent une certaine taille qu’une partie peut être confisquée et redistribuée contre une indemnisation calculée à hauteur des prix du marché. Le processus ne suscite d’ailleurs pas que des critiques idéologiques. De nombreux spécialistes lui reprochent un certain niveau d’improvisation et d’inefficacité administrative. Les paysans se plaignent souvent des crédits qui n’arrivent pas, du manque de formation et de la déficience des infrastructures.

Avec son habituel génie de la mise en scène, Chávez a fait tout un plat de la « lutte contre le latifundio », multipliant les grands discours et faisant parfois intervenir les militaires sur le terrain dans les litiges avec les grands propriétaires. Les médias d’opposition ont aussitôt crié au « communisme » et à la « collectivisation  ». La vérité est plus prosaïque. Une nouvelle réforme agraire était certainement nécessaire pour corriger l’injustice des rapports sociaux à la campagne. Celle de Chávez sera à juger sur pièces, mais le pouvoir du latifundio est essentiellement résiduel. La réalité, c’est que le Venezuela est un pays ultra-urbain (90 % de la population), que la réforme agraire ne concernera sans doute en fait qu’environ 2 % de la population et que malgré les discours officiels sur l’autosuffisance alimentaire, il reste le seul pays d’Amérique latine qui soit un importateur net de produits agricoles et celui dont la production agricole représente la plus petite part du PIB : 6 % (contre 5 % en 1998). Le Venezuela importe en effet près de 75 % des aliments qu’il consomme, phénomène aggravé par le contrôle des changes mis en place par le gouvernement pour contrôler l’inflation et la fuite de capitaux, mais qui tend aussi à rendre les importations relativement bon marché et à renchérir les exportations.

Tout s’explique-t-il par le pétrole ?

Pas tout, bien entendu, mais avec un baril à plus de 60 dollars, contre 7 dollars au début du mandat de Chávez (le revenu pétrolier par habitant est passé de 226 dollars à 728 dollars entre 1998 et 2005), beaucoup de choses dépendent du pétrole, qui représente plus de 50 % des recettes fiscales. Les critiques du régime considèrent que la politique économique de Chávez consiste « essentiellement [à] administrer la rente pétrolière en fonction de d’objectifs purement politiques et sans guère prêter attention [...] aux exigences de transformation ». D’après l’économiste marxiste Enzo del Búfalo [2], la dynamique de désindustrialisation amorcée dans les années 1990 a continué sous Chávez : « L’objectif numéro un est d’utiliser l’industrie pétrolière comme une source de revenus fiscaux et d’essayer de maximiser ces revenus pour financer des dépenses croissantes, mal organisées, caractérisées par un énorme gaspillage et une très faible efficacité, mais par une forte rentabilité politique. [...] Le Venezuela est de nouveau un pays pratiquement monoexportateur, et les industries nationales de base (publiques), qui pesaient d’un poids non négligeable, ne représentent plus qu’une part minime des exportations.  » De fait, au premier semestre 2005, les exportations pétrolières représentaient 85,3 % du total des exportations vénézuéliennes (secteur public et secteur privé), contre 68,7 % en 1998.

Les défenseurs de Chávez soutiennent pour leur part qu’il existe une véritable stratégie de diversification industrielle et avancent d’autres chiffres à l’appui de leur thèse. D’après la Banque centrale du Venezuela, disent-ils, la croissance vigoureuse de l’économie vénézuélienne depuis 2004 (plus de 9 % en 2005) est largement attribuable au secteur non pétrolier : construction (28,3 %), commerce intérieur (19,9 %), transports (10,6 %), et manufacture (8,5 %), contre seulement 2,7 % pour le secteur pétrolier. Tandis qu’au deuxième trimestre 1999, la part du PIB non pétrolier était estimé à 70,5 % du PIB total, elle était passée à 76 % en 2005. Et le fait que, depuis début 2003, la part des biens de consommation finale dans les importations soit passée de 37,6 % à 24,2 % tandis que celle des biens de capital passaient 12,3 % à 25,7 % tendrait à prouver que le Venezuela a bien amorcé une nouvelle phase d’industrialisation. Sans contester ces chiffres, d’autres commentateurs économiques n’y voient qu’un effet collatéral de l’« ivresse rentière » : ce n’est que grâce à l’abondance des revenus pétroliers que les entreprises, tout comme les particuliers, augmentent leur consommation de biens et de services, mais rien ne garantit pour autant qu’il s’agisse d’une dynamique de diversification économique durable et soutenable.

Le pétrole joue bien entendu un rôle stratégique tant dans les initiatives diplomatiques tous azimuts de Chávez (relance de l’OPEP, aide à Cuba, rapports Sud-Sud, alliance avec l’Iran) que dans le financement des programmes sociaux. Ainsi, en 2004, sur un chiffre d’affaires de 60 milliards de dollars, la contribution de la compagnie pétrolière nationale PDVSA au budget national (sous forme d’impôts, de redevances et de dividendes) s’est élevée à 11,4 milliards de dollars. Quelque 3,7 milliards sont allés au financement d’infrastructures et des fameuses « missions » bolivariennes.

Dans les années 1980-1990, affirment les chavistes, PDVSA fonctionnait comme un véritable État dans l’État sans rendre de comptes à la société. La part des recettes perçues sur les exportations et versée par PDVSA à l’État s’était constamment amenuisée, passant de 70,6 % en 1981 à 38,6 % en 2000. Paradoxalement, la reprise en main de PDVSA a été favorisée par l’entrée en dissidence ouverte de la direction et des cadres du groupe, la « méritocratie pétrolière », convertie en fer de lance de l’opposition pendant les grèves et manifestations de 2002 et début 2003, qui ont déstabilisé le pays au point de provoquer une chute catastrophique de 9 % du PIB. Cette insubordination massive mais finalement sans succès offrit à Chávez l’occasion rêvée pour « faire le ménage » en licenciant 18 000 employés sur un total de 42 000, dont 80 % de ses cadres.

La nouvelle législation sur les hydrocarbures redéfinit le cadre contractuel entre PDVSA et les transnationales pétrolières, relevant l’impôt sur les bénéfices et le niveau de la redevance pétrolière. Les majors ne pourront plus opérer seules dans le pays, mais devront le faire par l’intermédiaire de sociétés mixtes dans lesquelles PDVSA disposera de 51 % du capital. Malgré les proclamations de souverainisme énergétique et les dizaines de millions de dollars de retards d’impôts réclamés à certaines d’entre elles par le fisc vénézuélien, la plupart des grandes multinationales comme Shell, Chevron Texaco et British Petroleum ne semblent pas s’émouvoir outre mesure des conditions de ce dispositif. Au vu des gigantesques réserves de brut, estimées entre 100 et 300 milliards de barils, les perspectives de profit sont toujours juteuses et l’ouverture en amont aux capitaux étrangers reste plus généreuse au Venezuela qu’en Russie ou en Arabie saoudite.

Si le gouvernement défend son projet pétrolier comme une arme dans le combat pour l’« indépendance vis-à-vis des entreprises transnationales, l’autonomie, la souveraineté, la lutte contre la pauvreté et la revitalisation de l’OPEP  », un certain nombre d’experts pétroliers appartenant à la gauche antichaviste voient au contraire dans le pragmatisme contractuel de PDVSA et l’association avec des multinationales étrangères à la fois un renouvellement sous déguisement bolivarien des pratiques crypto-privatisantes de la « méritocratie pétrolière » d’antan, une reddition face au capital transnational et une soumission aux critère néolibéraux d’exploitation et de commercialisation. Bref, le pétrole vénézuélien n’a pas fini de susciter des controverses.

Chávez encourage-t-il la « cubanisation » du Venezuela ?

Chávez a des liens politico-personnels intimes avec Fidel Castro, qu’il consulte pour une partie de ses décisions et les services secrets cubains sont très présents au Venezuela. Dans de nombreux domaines, la coopération étroite est bien réelle, et parfois absurdement intrusive de la part des Cubains, ce qui agace même une partie de la base chaviste. Cela ne veut pas dire que le Venezuela est en train de devenir une « colonie cubaine », comme le proclame à grands cris l’opposition. À terme, ça pourrait même finir par vouloir dire le contraire, une espèce de « vénézuélisation » de Cuba plutôt qu’une « cubanisation » du Venezuela. Politiquement, le régime bolivarien présente une garantie de stabilité et une espèce de modèle approximatif pour une transition post-Castro vers un capitalisme d’État contrôlé par la nomenklatura militaire cubaine. Économiquement, l’alliance avec le Venezuela représente un ballon d’oxygène inespéré pour Cuba. Chávez ne fait pas « cadeau » de son pétrole à Cuba, même s’il lui offre des conditions très avantageuses, et La Havane signe des reconnaissances de dette qui pourraient un jour avoir des conséquences inattendues, voire explosives. Le Venezuela n’est pas dénué d’ambition hégémonique (en rivalité avec le Mexique) dans le bassin caribéen, et cela ne date pas de Chávez.

Sur le plan idéologique, même si Chávez a pu déclarer que les Cubains vivaient dans une « mer de félicité  », toutes les enquêtes sont formelles sur le fait que le peuple vénézuélien, y compris la majorité écrasante de l’électorat chaviste, ne veut pas d’un modèle de type cubain. On voit d’ailleurs mal comment il pourrait être imposé à une société aussi complexe, diverse, ouverte au monde et irrévérente que la société vénézuélienne de 2006, qui n’a rien à voir avec une société de type Cuba en 1959. Et le contexte international lui aussi a changé.

Enfin, quand on me parle de la « cubanisation » du Venezuela, je dis toujours que les Vénézuéliens laisseront peut-être sans trop broncher piétiner l’indépendance du Tribunal suprême de justice ou du Conseil national électoral, au moins pour un temps, mais que pour les priver du centre commercial Sambil ou d’autres immenses « malls  » qui parsèment la capitale et les principales métropoles, il faudra passer sur leur cadavre. Il n’y a qu’à voir le style et le niveau de consommation des dizaines de milliers de nouveaux riches chavistes.

Qu’est-ce que le « socialisme du XXIe siècle ?

L’idée du « socialisme du XXIe siècle », lancée à brûle-pourpoint au Forum social mondial de Porto Alegre, en janvier 2005, a de quoi laisser perplexe. Six mois avant de la sortir de son chapeau, Chávez expliquait à l’intellectuel marxiste anglo-pakistanais Tariq Ali « [qu’il ne croyait pas] aux postulats dogmatiques de la révolution marxiste  » et que « l’abolition de la propriété privée ou une société sans classes  » n’étaient nullement à l’ordre du jour au Venezuela. Chávez explique aujourd’hui qu’il ne croit plus possible d’humaniser le capitalisme, mais que son socialisme sera débarrassé des vices bureaucratiques, des dogmatismes idéologiques et des erreurs du passé et que son appel est avant tout une « invitation au débat [...] y compris avec les chefs d’entreprise  », dont on ne sait pas très bien quelle sera leur place dans ce système, mais qui n’ont apparemment pas à craindre d’expropriation massive. Le socialisme selon Chávez est « avant tout une éthique  », « l’amour du prochain  », la « solidarité avec nos frères  ». Le premier socialiste fut Jésus Christ. Judas, qui a vendu le Christ pour trente deniers, « est le premier capitaliste  ». Bolívar, défenseur de la liberté et de l’égalité, aurait été socialiste s’il avait vécu plus longtemps. Bref, le socialisme c’est l’altruisme, le capitalisme, c’est l’égoïsme.

Depuis bien avant Chávez, le Venezuela est un capitalisme d’État rentier où le plus gros employeur formel est l’État et où le secteur privé entretient avec celui-ci des relations de type clientéliste souvent incestueuses. La Constitution bolivarienne de 1999 sanctionne l’existence de la libre entreprise et la propriété privée des moyens de production. Sur le terrain, les chavistes défendent l’idée que le socialisme vénézuélien se développera à partir des formes de participation populaire et d’économie solidaire que promeut le régime à grand renfort de pétrodollars. Il s’agit là d’une dynamique bien réelle qui concerne sous une forme ou une autre plusieurs centaines de milliers de personnes, mais qui recouvre une gamme assez complexe et variée de pratiques sociales. Cela va des expériences autogestionnaires les plus en pointe jusqu’à la simple mobilisation clientéliste de type péroniste, en passant par toute une frange intermédiaire de pratiques d’auto-organisation populaire liées aux missions sociales (comités de gestion des terres urbaines, comités de santé, etc.).

De l’aveu même des militants bolivariens, les Conseils locaux de planification, censés impliquer les citoyens dans la gestion municipale, ont complètement échoué face à la résistance de la bureaucratie municipale chaviste qui ne souhaite guère que ses administrés mettent le nez dans ses affaires (parfois illégales et juteuses). Le gouvernement vient de définir le cadre législatif et de dégager les ressources destinées à faciliter le fonctionnement d’une nouvelle structure conçue pour être plus proche de la population, les Conseils communaux de planification. Il est également question d’introduire à Caracas une version du budget participatif de Porto Alegre. Cette initiative aura sans doute quelque mal à se concrétiser dans le cadre d’une architecture municipale assez baroque, avec deux maires chavistes (dont un ancien policier soupçonné d’avoir appartenu à un escadron de la mort anti-délinquants) aux juridictions enchevêtrées et qui se détestent cordialement entre eux, au point que Chávez a dû un temps les faire chapeauter par un général censé « coordonner l’action municipale  ».

Les activités impulsées par les « noyaux de développement endogènes » - dont la présence est surtout significative en zone rurale - ne sont pas très différentes des micro-projets de développement (agricole, éco-touristique, etc.) promus dans d’autres pays de la région par les ONG internationales, voire la Banque mondiale. Simplement, au Venezuela, elles sont subventionnées par l’État et ornées d’une couche de vernis révolutionnaire. Enfin et surtout, le gouvernement impulse fortement le secteur coopératif. Il y aurait actuellement près de 100 000 coopératives, employant environ 7 % de la population active contre seulement 762 en 1998. À côté d’authentiques projets d’économie sociale soutenable, cette éclosion compte pas mal de fleurs de serre qui vivent sous perfusion financière de l’État. Plus grave, nombre de coopératives sont créées ad hoc par des entrepreneurs bien en cour auprès de potentats chavistes locaux et visent essentiellement l’obtention de subsides gouvernementaux ou d’exonérations fiscales, la légalisation de formes de sous-traitance sauvage et la flexibilisation de la main d’œuvre. D’après le superintendant des coopératives, Carlos Molina, dans la majorité des cas, on constate « une faiblesse [de ces entreprises] au niveau des valeurs et principes  » : « moins de 1 % des coopératives honorent vraiment les principes du coopérativisme, comme la solidarité et le bénéfice collectif », et sur 2 376 coopératives auditées par le gouvernement, on a constaté des malversations dans 2 110 cas (soit 88 %).

Outre son caractère extrêmement vague, le discours sur le « socialisme du XXIe siècle » se heurte à trois réalités fondamentales. Premièrement, l’énorme importance du secteur informel : d’après une enquête publiée par le Financial Times, 25 % des Vénézuéliens entre 18 et 64 ans se déclarent « entrepreneurs », ce qui ferait du Venezuela le pays le plus « capitaliste » du monde devant la Thaïlande (21 %), les États-Unis (12 %), l’Espagne, l’Allemagne et la France (6 %) et le Japon (2 %) ! Deuxièmement, l’usage néopatrimonial de l’appareil d’État : la nomenklatura chaviste, la « bolibourgeoisie » (bourgeoisie bolivarienne) et l’armée ont remplacé la nomenklatura bipartidiste de la IVe République, la « méritocratie » de PDVSA et la bureaucratie syndicale de la Centrale des travailleurs vénézuéliens (CTV, liée à Acción Democrática) dans l’appropriation mafieuse des ressources publiques. Le niveau exorbitant de la corruption est dénoncé y compris par une partie des médias chavistes. Enfin, la conception assez floue et parfois perverse de la « démocratie participative » qu’ont certains secteurs du chavisme, au lieu de servir à approfondir, enrichir, consolider et socialiser la démocratie représentative (qui est rhétoriquement diabolisée par les idéologues du régime), encourage une prolifération de structures parallèles para-étatiques sans réelle plus-value démocratique. La « participation populaire » devient dès lors une arme de plus dans la panoplie chaviste de délégitimation des institutions en général, y compris des quelques institutions qui fonctionnaient de manière plus ou moins démocratique et transparente. Contrairement à l’illusion caressée par l’extrême gauche chaviste, loin d’anticiper l’instauration d’un « double pouvoir » révolutionnaire, elle risque simplement de finir par contribuer à l’autoritarisme anarchique mentionné précédemment et à ses sursauts de fièvre plébiscitaire.

Chávez est-il anti-impéraliste ?

Depuis le sommet des Amériques de Mar del Plata, en novembre 2005, Chávez est à l’apogée de sa popularité en Amérique Latine, tant à cause de sa virulente rhétorique anti-Bush que de sa diplomatie de Père Noël pétrolier. Caracas vend du combustible bon marché aux petits pays des Antilles, achète des bons de la dette argentine et équatorienne, signe des contrats avantageux avec Brasilia et Buenos Aires et surfe sur la vague de défiance continentale à l’égard de la politique américaine. Il ne faut toutefois pas confondre discours et réalité : le Venezuela n’a pas de querelle avec le FMI, paye sa dette rubis sur l’ongle et entretient les meilleures relations du monde avec des multinationales comme Chevron Texaco. L’ambassadeur vénézuélien à Washington, Bernardo Alvarez, l’expliquait récemment avec candeur : « Nos relations avec les entreprises américaines sont excellentes. En un an, nous sommes passés du rang de 16e à 13e partenaire commercial des États-Unis. Et nous sommes leur deuxième partenaire au niveau latino-américain.  » De fait, le commerce avec les États-Unis a augmenté de 36 % en 2005, atteignant 40 milliards de dollars. Parmi les entreprises qui vendent des services à l’industrie pétrolière vénézuélienne, le groupe Halliburton, symbole exécré de capitalisme prédateur lié à l’administration Bush, a ainsi considérablement accru sa présence et ses profits au Venezuela.

Par ailleurs, il convient d’observer que si Chávez a initié des polémiques sanglantes avec toute une série de mandataires latino-américains considérés comme proches de Washington, comme Fox et Toledo, il n’a jamais déclenché de confrontation verbale ou d’escalade diplomatique majeure avec le président colombien Alvaro Uribe, qui est pourtant le plus solide allié de Bush dans la région. De fait, malgré des tensions récurrentes et inévitables, essentiellement liées aux acteurs du conflit armé colombien et aux infiltrations et ingérences frontalières mutuelles, Chávez entretient des relations plutôt sereines avec Uribe, dont il ne manque jamais de vanter les qualités de chef d’État et de souligner que c’est un « ami ». Il est vrai que le Venezuela est le premier marché de l’industrie colombienne et qu’un projet commun d’oléoduc vers le Pacifique est susceptible d’aplanir bien des aspérités idéologiques. Comme dit l’ancien ambassadeur américain à Caracas John Maisto, il faut s’occuper de « ce que Chávez fait, pas de ce qu’il dit ».

Faut-il soutenir Chávez ?

En termes diplomatiques, toute forme de déstabilisation ou de délégitimation organisée du gouvernement vénézuélien par la « communauté internationale » à la demande de Washington sous prétexte de déficits démocratiques réels (il y en a) ou imaginaires (il y en a aussi) est une monstrueuse hypocrisie. Il faut défendre les choix démocratiques du peuple vénézuélien et dénoncer l’agression impériale contre le Venezuela chaque fois que cela est nécessaire, ce qui ne veut pas dire que l’on approuve toutes les provocations diplomatiques fanfaronnes et un peu infantiles de Chávez, encore moins tous les aspects de sa politique intérieure. Il faut par ailleurs exposer sans aucune crainte de « faire le jeu de l’ennemi » toutes les failles et les contradictions du régime de Chávez et lutter contre l’imbécillité des raisonnements binaires et de la pensée pieuse qui règne à ce sujet dans une partie de la gauche radicale et altermondialiste.

Faire une critique équitable du chavisme consiste en grande partie à essayer de distinguer ce qui relève de la pathologie générique du modèle rentier et/ou du système politique vénézuélien et ce qui relève des caractéristiques spécifiques du régime. C’est souvent assez difficile, vu la complexité inextricable de certains phénomènes et la pénurie de sources d’information et d’instruments d’analyse fiables, mais cela est nécessaire pour combattre l’impressionnante mauvaise foi des chavistes (tout le mal vient de la IVe République et ce que nous faisons est radicalement différent) et des antichavistes (tout le mal vient de l’horrible dictateur Chávez).

Concrètement, que devrait faire un militant de gauche vénézuélien sur le terrain ? D’une part, il peut essayer d’accompagner les expériences sociales les plus intéressantes qui se développent au sein du processus bolivarien sans faire aucun compromis avec la manipulation bureaucratique et le chantage idéologique. C’est ce que font certains militants du tiers secteur, par exemple. Il ne faut toutefois pas se cacher que c’est une option subalterne, assez incommode et pas toujours viable. Le terrain où se définissent les enjeux majeurs est celui du politique, et l’extrême polarisation oblige en général même les militants les plus lucides et critiques à se définir comme « dans » ou « hors » de la « révolution ». Sans parler de l’aliénation idéologique et de la terrible confusion mentale engendrée par l’omniprésence d’une logorrhée révolutionnaire parfaitement creuse : en dernière instance, il s’agit toujours de savoir si on est « patria o muerte  » en faveur de la révolution et de se prosterner face aux portraits du Che ou de Bolivar, presque jamais de définir des contenus programmatiques et opérationnels concrets. Bien entendu, les hiérarques les plus odieux et les plus opportunistes de l’appareil du MVR sont passés maîtres à ce petit jeu de surenchère loyaliste.

D’autre part, on peut et on doit encourager la formation de cercles de réflexion et de réseaux de dialogue politico-intellectuel afin de :

— Combattre la polarisation artificielle et grossière promue tant par l’opposition factieuse que par le chavisme bureaucratico-opportuniste « dur », lequel joue le sectarisme agressif (mais en réalité sans aucun contenu idéologique cohérent) pour serrer les rangs et masquer les contradictions du processus et sa propre médiocrité abyssale ;

— Créer un tissu d’interlocution susceptible de contribuer à freiner les dérives antidémocratiques du chavisme ;

— Favoriser un climat de perméabilité du « chavisme intelligent » à des propositions de politiques publiques progressistes plus cohérentes et rationnelles que celles qui émergent spontanément des rangs du régime ;

— Préparer le terrain à de futures recompositions progressistes, tout en sachant qu’il s’agira probablement d’un processus de très longue haleine.

Notes :

[1] Ce texte reprend une partie des arguments développés dans M. Saint-Upéry, « L’Enigme bolivarienne », Vacarme, n°35, printemps 2006.

[2] Voir aussi l’entretien avec Enzo del Búfalo paru dans Brecha en septembre 2005 et repris dans Mouvements, n°44, mars-avril 2005.

Source : cet article fait partie d’un dossier sur l’Amérique latine publié en français dans la revue Mouvements (http://www.mouvements.asso.fr/), n°47/48, septembre-décembre 2006.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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