Mexique
Enfer à l’usine
par Gimena Fuertes
Article publié le 22 janvier 2007

Martha Ojeda est travailleuse et activiste dans les usines « maquiladoras » du nord du Mexique, où rien n’est fabriqué et tout est assemblé pour baisser le prix de la production de produits de marque. La majorité des travailleurs sont des femmes : « Ils disent que c’est parce que nous sommes prolixes, mais c’est parce qu’ils nous croient soumises », dit cette femme qui a connu l’exil et la persécution pour avoir essayé d’organiser (syndicaliser) une activité moderne et surtout, précarisée.

Une fois que l’on franchit les portes de la « maquiladora », on entre dans un monde parallèle, où l’exploitation intense, le harcèlement sexuel comme manière de discipliner et l’interdiction de se syndiquer se combinent librement pour qu’au nord du Mexique, environ dix mille femmes assemblent pompes, jeans, lecteurs de cassettes ou montres-bracelets. « On dirait de la fiction, mais cela n’en est pas, c’est la réalité et c’est l’enfer », condamne Martha Ojeda, travailleuse et activiste des usines « maquiladoras ».

Les « maquilas » ne sont pas des fabriques. Rien n’y est produit, il s’agit seulement d’assembler les parties des produits avant leur re-exportation vers les États-Unis. Les syndicats « néolibéraux » qui ne laissaient pas les femmes se syndiquer, l’État mexicain et sa police et les grandes entreprises transnationales, tous sont des acteurs bien identifiés, ils ont été et continuent à être responsables de cette situation. Martha est passée par Buenos Aires pour, avec trente autres travailleurs de différents pays d’Amérique latine, transmettre et partager des expériences lors du Séminaire international « Conditions de travail et santé » qui s’est réalisé en novembre, organisé par l’Atelier d’études du travail. «  Quand arrivent les maquilas, les gouvernements disent qu’il ne faut pas les embêter parce qu’elles créent des emplois et elles leur assurent de la stabilité et tous ceux qui veulent faire du tapage, créer des problèmes, sont licenciés, réprimés ou inscrits sur des listes noires qui circulent parmi l’association de « maquiladora »s et tu ne peux plus travailler dans aucun endroit  », a-t-elle raconté à Las12 [supplément du quotidien argentin Página 12, ndlr] après son intense journée.

Pourquoi embauchent-on plus de femmes que d’hommes ?

Ils disent que nous sommes plus prolixes, mais, en réalité, ce qu’ils croient c’est que nous sommes plus soumises. Nous étions en majorité des femmes dans ce que j’ai vécu. Aujourd’hui avec la technologie ils te font faire une analyse d’urine dans un laboratoire mais avant il fallait montrer ta serviette hygiénique pour prouver que tu n’étais pas enceinte. Aujourd’hui ils ne t’embauchent pas plus, parce que conformément à notre loi, tu as droit à 45 jours avant et 45 jours de congé après, et pour eux, ce serait te payer pour rien, et avant l’accouchement tu ne produis pas la même chose que les autres. Il y a beaucoup de harcèlement sexuel de la part des superviseurs et les chefs de ligne (de montage). Si tu n’acceptes pas, ils te licencient, si tu acceptes, ils te mettent enceinte et te licencient. Tu n’as pas beaucoup d’option de par le fait d’être femme. Un autre des grands problèmes est la santé reproductive. Dans le département de peinture, nous peignions avec une plaque les cassettes de 60 ou 90 minutes. La peinture dégoulinait, nous devions alors nettoyer la cassette avec de l’alcool pour qu’elle reste bien. A partir de là, beaucoup d’enfants ont commencé à naître avec des défauts de naissance, sans le cuir chevelu. Ils nous disaient qu’ils avaient une tumeur. J’en ai vu un avec le dos ouvert, les docteurs nous disaient que c’était un problème héréditaire, génétique des parents, mais quand beaucoup d’enfants ont commencé à naître ainsi, ils n’allaient tout de même pas nous faire croire qu’ils étaient tous du même père, hein ? Et les entreprises n’ont voulu reconnaître aucune responsabilité.

A quoi ressemble une journée de travail là-bas ?

Tout d’abord tout était manuel, nous assemblions les cassettes audio, tu saisissais la feuille, le boîtier, le cylindre et tu vissais le tout, selon qu’elle était américaine, française ou japonaise. Après, nous avons commencé à faire la cassette Beta numérique, ensuite la VHS, ensuite la disquette, et tant d’autres choses encore mais nous devions nous habiller comme des astronautes et ils nous faisaient prendre des douches d’air quand on entrait dans certains départements. Nous avions seulement dix minutes de repos par jour. Avant, nous travaillions neuf heures et demie, maintenant nous en travaillons douze, c’est ce qui s’appelle la flexibilisation du modèle. Le salaire est de 50 dollars par semaine. Tu assembles des pompes, des pièces d’hélicoptères, des vêtements, des parties d’autos, d’ordinateurs, de télévisions, d’appareils électroménagers. Nous ne produisons aucune des pièces, nous ne faisons que de l’assemblage.

Comment es-tu entrée dans les « maquilas » ?

Ma mère a fait partie de la première génération de la « maquila », je travaillais avec elle. Ils sont venus nous recruter à l’école. J’étais en secondaire quand le gérant est venu nous voir. Ils nous ont toutes recrutées, nous sommes toutes allées à la « maquila ». A 15 ans, je travaillais avec ma mère. Je soudais avec du plomb des pièces de télévision, nous ne savions même pas ce que c’était, mais bon, ils disaient que c’était une télévision. Un jour, nous sommes arrivées au travail avec la camionnette qui nous transportait. La « maquila » était fermée. Une affiche disait : « Nous sommes partis ». Ils avaient emporté salaires, épargnes, gains. Tout à coup, des milliers de femmes - nous étions trois mille réparties en trois équipes - ont commencé à faire des gardes pour récupérer les machines, et voir s’ils pouvaient nous payer quelque chose. C’était en 1975, quand a commencé tout ce modèle économique. Après, j’ai commencé à travailler dans la couture. Tu travailles depuis l’aube, tu dois prendre deux ou trois camions pour arriver à l’usine. Les parcs industriels sont promus par le gouvernement, il leur donne d’immenses terrains avec électricité, citernes d’eau, mais tous les gens qui travaillent dans les « maquilas » sont des immigrés du Mexique ou de l’Amérique centrale. Ils arrivent avec l’espoir de passer la frontière (des Etats-Unis) et leur premier arrêt est la « maquila ». Ils commencent à vivre dans des cordons de pauvreté comme dans les fiefs du Moyen Age, où il y avait les châteaux et tous les pauvres gens autour. Ils vivent dans des maisons en carton, sans électricité, sans égout, sans rien ; les températures sont extrêmes ; il y a des problèmes de déshydratation, des problèmes gastro-intestinaux des enfants et beaucoup de pollution.

Comment se sont installées ces fabriques dans la zone limitrophe avec les États-Unis ?

Ce fut un modèle de laboratoire. Ils l’ont nommé Programme d’industrialisation de la zone nord. Les Etats-Unis, avec cela, ont essayé d’arrêter l’immigration, qui a toujours été le caillou dans leur chaussure. Tout a commencé avec la fin du programme Bracero [1] en 1965, juste quand toute la résistance et les mouvements étudiants commencent à se développer. Vient ensuite la répression contre les étudiants en 1968 [2], puis un accord est conclu entre le gouvernement du Mexique et la Banque Mondiale (BM) : le pays s’attire la sympathie des autres banques et obtient des crédits de la BM et du Fonds Monétaire International (FMI), et, en échange, il doit persécuter la gauche radicale. (...) Dans ce contexte de persécution, au nord, ils commencent ce processus d’industrialisation. Ils ont créé une fabrique du côté nord-américain et une autre du côté mexicain. Ici, ils n’apportaient que les composants ; nous les assemblions et le tout était renvoyé de l’autre côté de la frontière. Ils croyaient qu’en donnant ces emplois, ils allaient arrêter l’immigration, surtout parce que les femmes étaient majoritaires.

Comment commence la résistance des travailleuses ?

C’est en 1994 que nous décidons - presque 2 000 femmes - de nous organiser. Juste quand le Mexique signe le Traité de libre-échange avec les Etats-Unis et le Canada, l’Accord de Libre-Echange Nord-Américain (ALENA). Nous nous révoltons et paralysons sept « maquilas » de Sony. J’étais l’une des dirigeantes. Nous voulions le syndicat pour les problèmes de santé que nous étions en train de vivre. Le détonateur fut leur décision de nous augmenter la journée de travail à douze heures. La loi disait que nous devions en faire huit. Ils nous niquaient déjà parce que nous en faisions neuf et demie. Ils en exigeaient douze alors. Leur argument est que maintenant nous allions produire ici le boîtier, le plastique, le moule, que ces machines ne pouvaient pas s’arrêter et devaient fonctionner 24 heures sur 24, et que nous allions travailler 4 jours par semaine et non cinq, et que la somme faisaient 48 heures par semaine comme le dit la loi. Mais la loi dit 48 heures hebdomadaires et huit heures quotidiennes, rien de plus. Même si tu veux, tu ne peux pas les travailler parce que tu as besoin de te reposer. C’est à ce moment-là que nous avons commencé à nous organiser ; nous devions faire quelque chose ; ce n’est rien de moins que tes enfants, ta santé, ta vie qui sont en jeu. J’ai été 20 ans chez Johnson & Johnson, General Motors, General Electric. Ca suffit ! C’est alors que nous, les 2 000 femmes de chez Sony, avons décidé de nous organiser. Le Traité de libre-échange ou Alena est signé en janvier [1994, ndlr], les zapatistes se soulèvent en janvier et nous en avril. Nous avons fait un campement et avons exigé d’avoir un syndicat. Nous étions toutes les premières femmes à oser. Les hommes avaient le monopole du leadership. Ils nous disaient (...) que les syndicats étaient aux hommes. Ils disaient que c’était une folie pour nous que d’entrer dans le syndicat. Ils ont commencé à nous dire que nous n’allions plus pouvoir entrer à la « maquila », qu’ils allaient parler aux chefs. Le premier jour, ils envoient les pompiers qui nous arrosent en pensant que toutes les jeunettes - nous avions de 15 à 25 ans - allions avoir peur. Mais non, tout le monde est resté là, dans la rue. Au jour suivant, ils rentrent sur les parkings et, toutes les travailleuses, nous nous jetons au sol pour montrer que pour sortir la production ils devaient nous passer sur le corps et que la « maquila » allait rester bloquée. Le leader du syndicat était avec le gouvernement, ils nous envoient la police et ils m’arrêtent avec 20 compañeras  ; nous étions les leaders des sept « maquilas ». Quand ils nous arrêtent, les gens vont à la police et leur disent que soit ils nous libèrent soit qu’ils doivent arrêter tout le monde. Après que les compañeras ont dormi une semaine dans la rue, ils nous libèrent. Peu après, ce sont toutes les usines qui se sont arrêtées ; nous étions environ dix mille à ce moment. Mais le gouverneur a dit que nous déstabilisions parce que les entreprises nous garantissaient les emplois ; il a donné l’ordre de m’arrêter en envoyant les soldats. Ils sont entrés avec mitraillettes, ils ont frappé tout le monde. Un des compañeros m’a fait monter dans une auto et ils m’ont emmenée aux Etats-Unis pour pouvoir me sauver. J’ai passé deux ans sans pouvoir revenir au Mexique. Le délit avait été d’essayer de créer un syndicat qui défende la santé des travailleuses. Quand finalement j’ai pu retourner au Mexique, toutes travaillaient déjà douze heures.

Martha ne veut pas dire son âge. Elle n’a ni mari ni enfants. Sa vie est sa lutte. « En plus de travailler, je voyage beaucoup à différents endroits pour créer des connexions avec d’autres travailleurs. Un jour, je suis ici, un autre, là. Quand tu entres dans les maquilas, tu t’oublies. J’ai des frères, mais je ne les vois pas. Heureusement, j’ai mes compañeras. D’ici, depuis Buenos Aires ou un autre lieu éloigné du nord mexicain, les histoires qui s’écoutent sur les maquilas peuvent ressembler à de la science-fiction, mais cela ne l’est pas, c’est la réalité et c’est l’enfer. »

Notes :

[1[NDLR] Les flux migratoires de travailleurs mexicains à destination des Etats-Unis existent depuis la seconde moitié du XIX siècle, mais ne revêtent un caractère réellement massif que depuis la fin des années 1970. En 1942, à l’initiative du gouvernement nord américain fut signé un accord bilatéral entre les 2 pays (le programme bracero), qui permit de fournir à l’économie nord-américaine (essentiellement dans l’agriculture), quelques 5 millions de travailleurs temporaires mexicains durant la vingtaine d’années qui suivit. La fin du programme bracero en 1964 marque le début d’une longue période qui se caractérise par le développement progressif de la migration clandestine.
Source : Jean Papaille, Mexique : l’impact de la migration internationale sur l’économie, Colophon, n°28, mars - avril - mai 2005.

[2[NDLR] Le 2 octobre 1968, sur la place des Trois Cultures à Mexico, l’armée et la police tiraient sur une manifestation d’étudiants et d’ouvriers, faisant des centaines de morts et de blessés. Le massacre comme la répression qui a suivi ont toujours été niés par les gouvernements « démocratiques » successifs.

Source : Página12 (http://www.pagina12.com.ar), supplément Las12, 14 décembre 2006.

Traduction : Fab. Traduction revue par l’équipe du RISAL.

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