Argentine-Uruguay : la militarisation de la guerre du papier
par Raúl Zibechi
Article publié le 15 janvier 2007

Depuis de nombreux mois, de fortes tensions ont marqué les relations entre l’Argentine et l’Uruguay, deux pays dirigés par des présidents - Nestor Kirchner et Tabaré Vazquez - que l’on dit pourtant proches idéologiquement.
En cause, la volonté du gouvernement uruguayen de construire deux grandes usines de fabrication de cellulose sur les rives du fleuve Uruguay, un cours d’eau binational servant de frontière entre les deux pays. Cet investissement de la finlandaise Botnia et de l’espagnole Ence s’élève à environ 1,7 milliards de dollars, le plus gros investissement étranger en Uruguay. D’après les Argentins, ces entreprises pourraient polluer le fleuve. Le conflit, qui dure depuis plus de trois ans, a atteint de telles proportions au cours des derniers mois qu’il a fait trembler le Mercosur. De plus, le gouvernement argentin a porté l’affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye.
Le 29 novembre, le conflit entre l’Argentine et l’Uruguay a connu un nouveau bouleversement spectaculaire. Les médias ont rapporté la décision du gouvernement uruguayen de charger les forces armées de la protection de l’usine de la multinationale finlandaise Botnia, ouvrant ainsi la porte à la militarisation du conflit entre les deux pays.
Notons que cette militarisation n’aura probablement pas lieu car, après l’écriture cet article, le 18 décembre, le gouvernement annonçait, à la demande de Botnia, le retrait des effectifs militaires affectés à la surveillance des terrains. Cependant, l’article ci-dessous garde toute son actualité. [par l’équipe du RISAL]

Le quotidien argentin Página 12 a titré son édition du 1er décembre « Avec les militaires, NON » pour montrer que la voie choisie par le président uruguayen Tabaré Vázquez pouvait amener la tension actuelle vers une impasse sans autre issue que la détérioration des relations entre les deux pays. En Uruguay, l’hebdomadaire Brecha a rappelé que la gauche, quand elle était dans l’opposition, critiquait durement toute tentative d’employer les forces armées dans des affaires de sécurité intérieure. Tant les ministres du gouvernement de gauche que les dirigeants du Frente Amplio, qui soutient le gouvernement de Vázquez, ont préféré regarder ailleurs pour ne pas montrer leur désaccord avec la décision militariste de leur président.

La décision d’employer les forces armées pour protéger les 550 hectares de Botnia ne représente pas seulement un tournant dans les relations bilatérales, mais également un changement de fond dans la politique de la gauche uruguayenne. Le secrétaire de la Présidence, Jorge Vázquez, frère du président et ex-guérilléro, a assuré devant les médias que la défense de la multinationale est « un problème du pays » [1].

Le gouvernement argentin a jugé « démesurée » la mobilisation des troupes uruguayennes et le président Néstor Kirchner a déclaré : « Nous ne méritons pas cela. Nous vous demandons de rectifier cette erreur ». La situation tend à s’aggraver car à l’approche de la saison estivale de tourisme, tous les ponts entre les deux pays peuvent se retrouver coupés. Le principal point de friction est le pont Général San Martin, entre la localité uruguayenne de Fray Bentos (où est installée Botnia) et Gualeguaychú, en Argentine, où les habitants ont réalisé les blocages de ponts les plus importants de ces dernières années. Une bonne partie des habitants de la ville argentine vit depuis quelques années d’un écotourisme florissant. La population serait sérieusement affectée par la pollution de l’usine de cellulose. La seule lueur d’espoir dans un conflit, qui pourrait affecter l’ensemble du Mercosur, est la gestion assurée par l’envoyé du roi d’Espagne en tant que médiateur.

Tension croissante

Au cours des derniers, mois, divers événements contradictoires se sont succédés. L’Uruguay a obtenu trois victoires diplomatiques internationales : la Cour Internationale de Justice de La Haye a débouté l’Argentine de sa demande d’interrompre les travaux de Botnia ; la Banque mondiale a approuvé en novembre un prêt en garantissant que l’usine ne causait pas de tort à l’environnement ; le tribunal du Mercosur a informé le gouvernement argentin qu’il doit empêcher le blocage des ponts internationaux. Mais l’Argentine a aussi remporté une victoire importante : l’entreprise espagnole ENCE, qui avait commencé ses travaux pour s’installer près de Botnia, également sur le fleuve Uruguay, a décidé de se retirer et étudie actuellement sa relocalisation.

Mais le conflit, qui s’est exprimé durant des mois sur le terrain diplomatique et sans que se produisent de blocages de ponts, a connu une escalade au mois de novembre, surtout après l’octroi du prêt de la Banque mondiale à la multinationale finlandaise. D’après un éditorialiste argentin, à partir de ce moment « la population de Gualeguaychú soupçonne, à la lumière du résultat obtenu devant la Banque mondiale, que le gouvernement argentin n’a pas fait tout ce qu’il fallait » [2].

Du côté uruguayen, les écologistes qui critiquent la mise en place des usines de cellulose et la politique forestière du gouvernement se sentent isolés. Un membre du groupe Guayubira a demandé à son gouvernement de changer de cap : « Il est incroyable que les gens aient oublié que les plans appliqués aujourd’hui sont ceux des précédents gouvernements de droite » [3]. Pourtant, l’immense majorité de la population considère que la défense des usines de cellulose est une question « nationale » ; même le mouvement syndical approuve les mesures du gouvernement.

Le fait que les politiciens de gauche n’aient pas remarqué que la décision du gouvernement uruguayen d’envoyer des militaires à la frontière pour protéger l’usine de Botnia se base sur un décret de 1974 émis par la dictature militaire attire l’attention. Ce décret autorise les militaires à défendre l’ordre intérieur, ce que le Frente Amplio avait toujours rejeté catégoriquement. Ce qui est sûr c’est que la tension entre les populations de la rive du fleuve Uruguay ne cesse de croître, au point qu’il y a quelques mois des pêcheurs argentins ont dénoncé des attaques au moyen d’armes à feu de la part de la préfecture navale uruguayenne.

Les raisons des uns ne sont pas prises en considération par les autres. Pour les Uruguayens, il s’agit d’une question de souveraineté et de voir les usines de cellulose comme une issue à la crise de l’emploi. On ne comprend pas pourquoi le gouvernement de Kirchner ne fait pas évacuer les ponts et ne réprime pas les piqueteros qui les bloquent. L’analyste conservateur Rosendo Fraga donne un argument consistant à propos des limites de Kirchner. « Dans la mentalité argentine, depuis la mort des deux piqueteros au pont Avellaneda [4] (à Buenos-Aires) en juin 2002, qui a précipité le départ d’Eduardo Duhalde du gouvernement, il est considéré comme politiquement risqué d’utiliser la force publique pour contenir les manifestations » [5]. L’analyste argentin rappelle que, depuis plus de six mois, l’Université de Buenos-Aires n’a pas pu élire ses autorités à cause d’un conflit interne et que, récemment, en Patagonie, les travailleurs ont occupé une usine pétrolière avec des armes. Dans les deux cas, on a préféré céder pour éviter des affrontements avec de possibles victimes que le gouvernement n’est pas en mesure d’assumer.

En effet, depuis les insurrections de 2001, le fragile pouvoir argentin a compris qu’il n’y avait pas de marge pour la répression. Il s’agit de limites imposées par une société civile qui n’est pas disposée à tolérer la répression, en vertu d’une histoire récente jalonnée de disparitions, de tortures et de morts. En somme, la sensibilité sociale argentine force le gouvernement lui-même à négocier et, dans ce cas, toute attitude répressive pourrait se retourner contre les autorités et les forcer à abandonner le pouvoir.

L’internationalisation du conflit

Les membres des assemblées argentines [6] bloquent depuis près d’un an les camions chiliens qui transportent des matériaux pour la construction de l’usine de papier de Botnia. Ceci a provoqué des problèmes dans les relations entre l’Argentine et le Chili, mais la mesure a obligé l’entreprise finlandaise à envoyer les matériaux en Uruguay par bateau. Mais c’est le Mercosur qui doit faire face au principal problème. Il n’a pas été capable d’aborder et de résoudre un conflit entre ses membres.

L’Uruguay demande depuis quelque temps l’intervention du Brésil. Le gouvernement de Luiz Inacio Lula da Silva prétend construire un leadership régional pour promouvoir l’intégration. En ce sens, le IIe Sommet de la Communauté Sud-américaine des Nations, (CSN), qui s’est tenu à Cochabamba le 9 décembre, est l’une des pièces les plus importantes du projet brésilien d’intégration [7]. Pourtant, Lula refuse d’intervenir dans le conflit binational de la cellulose, de peur que cela ne se révèle contre-productif.

La position argentine est que le problème doit être résolu entre les deux pays, sans intervention régionale. Pour le Brésil, l’alliance avec l’Argentine est de la plus grande importance et au cours des dernières années des mesures de fond ont été prises pour délimiter et résoudre un vieux problème commercial qui affecte les industries des deux pays. Dans ce contexte, Lula ne veut pas mettre en danger son alliance avec l’Argentine, mais ne pas intervenir peut aussi avoir de graves conséquences qui finiraient par éroder le Mercosur et tout son projet d’intégration régionale.

Les raisons, il faut les chercher dans la position uruguayenne qui tend au rapprochement avec Washington. Jusqu’à présent, ceux qui se sont opposés à la signature d’un traité de libre-échange (TLC, Tratado de Libre Comercio) Uruguay-Etats-Unis sont parvenus à l’ajourner. Mais la prolongation et l’aggravation du conflit peuvent favoriser ceux qui, comme le ministre de l’Economie uruguayen, Danilo Astori, cherchent à accélérer la conclusion d’un vaste traité commercial avec la superpuissance. Si cet accord se concrétisait, ce serait un grave revers pour l’unité régionale, car les multinationales états-uniennes disposeraient d’une bonne base territoriale pour introduire leurs produits sur deux grands marchés comme le Brésil et l’Argentine.

Au cours du récent Sommet ibéro-américain, qui s’est tenu à Montevideo, une proposition de médiation est venue de la couronne espagnole. Le roi d’Espagne, Juan Carlos de Bourbon, a désigné comme « facilitateur » du dialogue Juan Antonio Yáñez Barnuevo, qui s’est immédiatement réuni avec les autorités des deux pays. Même l’affinité politique entre les présidents de la région n’a pas réussi à réunir Kirchner et Vázquez autour d’une table pour négocier. Après deux séances de conversations, la seule possibilité est une réunion des deux présidents en Espagne, mais l’Uruguayen a annoncé qu’il ne négociera pas si les ponts restent bloqués.

Qu’est-ce qui se négocie ? Il y a plusieurs mois, le gouvernement argentin a obtenu, grâce à ses bons contacts avec le gouvernement espagnol, que l’entreprise ENCE soit déplacée, même si elle n’a pas encore défini si ce serait en Uruguay ou dans un autre pays. Ce qui est sûr c’est que la décision d’ENCE pourrait amener à penser que l’entreprise finlandaise fera de même. Deux solutions sont envisagées : déplacer l’usine de Botnia en utilisant des fonds du Mercosur ou construire un collecteur qui déverse les résidus polluants en aval, loin de Gualeguaychú. Mais Botnia a clairement signifié qu’elle ne pensait ni déménager ni interrompre ses travaux. C’est pourquoi le gouvernement espagnol en est venu à discuter avec la Finlande pour assouplir la position de la multinationale.

Les multinationales prédatrices

Ce n’est pas, il est vrai, le seul cas où l’intervention d’entreprises multinationales produit des conséquences graves sur la population. Les investissements dans le secteur minier ont été dénoncés au Pérou et en Argentine, entre autres, pour leurs effets sur l’environnement et la population. La monoculture de soja et de palme oléagineuse détruit les cultures paysannes et force l’émigration vers les villes. La question des plantations de cellulose s’inscrit dans cette tendance globale. La recherche d’énergies alternatives au pétrole et au gaz (l’ex-président de la Réserve fédérale, Alan Greenspan, a avancé que la cellulose pourrait être l’une des candidates à la substitution aux hydrocarbures) amène de nombreux pays à adopter la production de biocombustibles, ce qui suppose inévitablement l’avancée de la monoculture et la spoliation de terres indigènes et paysannes.

Le cas de la Colombie est éloquent. Le président Alvaro Uribe se propose d’atteindre en 2010 le million d’hectares cultivés de palme, alors qu’en 2003 il y en avait à peine 118 000 hectares. D’après Dario Mejía, de l’Organisation Nationale Indigène de Colombie (ONIC), « ce type de mégaprojet augmente la concentration de la terre entre peu de mains et favorise la poursuite de la spoliation territoriale dont ont souffert les communautés indigènes à toutes les époques, depuis ladite conquête espagnole  ».
 [8] D’après Tatiana Roa, de l’organisation Censat Agua Viva, on achète d’abord en silence de grandes étendues de terre et, à partir de là, on commence à expulser les communautés indiennes et paysannes. « C’est l’histoire des forêts disparues transformées en plantations. C’est l’histoire des cultures ancestrales transformées en prolétariats palmicoles. Ce sont ces voix qui réclament l’arrêt de la destruction que proposent les défenseurs du biodiesel  »

Dans toute l’Amérique latine, il est de plus en plus clair que nous sommes en train de vivre la troisième étape de la spoliation récente. Dans les années 70 et 80 il y a eu la dette extérieure, contractée souvent par les dictatures militaires, qui a entraîné un transfert phénoménal de ressources vers le Nord. Les années 90, grâce au Consensus de Washington, ont été l’époque des privatisations des entreprises publiques, dont ont bénéficié les multinationales des services, de la communication, de l’eau et du pétrole. Maintenant, nous sommes à l’époque de la biodiversité et de la recherche d’« alternatives » à la crise des hydrocarbures. Comme dans les cas précédents, les élites locales et mondiales recherchent davantage de profits et de pouvoir. Au fond, le conflit entre l’Argentine et l’Uruguay procède d’une vaste escalade des grandes multinationales du Nord pour continuer à dominer la planète.

Notes :

[1Brecha, 1er décembre 2006

[2Mario Wainfeld, Pagina 12, 22 novembre 2006.

[3Brecha, 1e décembre 2006.

[4[NDLR] Le Pont Pueyrredon, à Buenos Aires, sépare la banlieue de la capitale. Les mouvements de sans emplois, les piqueteros, l’ont bloqué régulièrement. Le 26 juin 2002, Darío Santillán et Maximiliano Kosteki y ont été assassinés par les forces de l’ordre à l’occasion d’une journée de protestation.

[5Rosendo Fraga, ¿Se militariza el conflicto entre Argentina y Uruguay ?, Nueva Mayoría.

[6[NDLR] Au-delà de la guerre diplomatique entre les deux gouvernements, le phénomène le plus intéressant de ce conflit est l’émergence d‘un puissant mouvement social qui s’est exprimé notamment par des assemblées, des marches et des blocages de ponts frontaliers contre la construction de ces usines et le modèle économique qu’elles représentent.

[7[NDLR] Lire Raul Zibechi, Les heures amères de l’intégration sud-américaine, RISAL, 21 décembre 2006.

[8Helda Martínez, Biodiésel se mezcla con guerra, IPS, www.ipsnoticias.com.

Source : IRC Programa de las Américas (http://www.ircamericas.org/), 27 décembre 2006.

Traduction : Marie-José Cloiseau, pour le RISAL (www.risal.collectifs.net).

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