Amérique du Sud
La militarisation dont on ne parle pas
par Carlos Tautz
Article publié le 10 janvier 2007

Même si l’intégration régionale est le point principal à l’ordre du jour de l’agenda politique sud-américain, des plaies encore ouvertes empêchent d’approfondir ce débat.

Parmi les questions oubliées, il y a notamment l’occupation d’Haïti par des troupes de maintien de la paix de l’Organisation des Nations Unies (ONU), sous les directions militaire du Brésil et politique du Chili, ainsi que la présence armée états-unienne, tant avec des troupes régulières qu’avec des agences privées [contractée par le Pentagone, ndlr] (les fameux « contratistas ») dans 10 des 12 nations d’Amérique du Sud, à l’exception du Brésil et du Venezuela.

Malgré l’importance de ces questions, la majorité des gouvernements oscillent entre de vagues allusions et le silence complet.

Cette attitude s’est maintenue y compris après l’arrivée de présidents de gauche ou progressistes dans plusieurs pays, [une vague] qui a commencé en 1999 avec Hugo Chavez au Venezuela et a été complétée par le triomphe de Rafael Correa en Equateur [26 novembre 2006, ndlr].

Rafael Correa, qui entrera en fonction en janvier 2007, a informé qu’en 2009 son pays ne renouvellerait pas l’accord avec les Etats-Unis qui permet à Washington de maintenir dans la ville portuaire occidentale de Manta sa plus grande base militaire d’Amérique du Sud.

Pendant les décennies d’influence néolibérale de 1980 et de 1990, les Etats-Unis ont approfondi leur stratégie traditionnelle de combiner finances et diplomatie avec l’expansion de leur pouvoir militaire.

Alors que Washington utilisait son hégémonie dans des institutions financières telles que la Banque Mondiale (BM), le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Interaméricaine de Développement (BID) pour exiger la réduction des appareils d’Etat en échange de prêts, elle profitait de son rapprochement avec des gouvernants latino-américains et des Caraïbes, à l’exception du Cuba, pour disséminer des bases militaires dans toute la région.

Actuellement, et même s’ils ne comptent pas sur un appui unanime, les Etats-Unis maintiennent différentes formes de présence militaire ; un phénomène dont on ne discute même pas dans les forums régionaux et qui n’apparaît pas comme prioritaire dans les débats sur l’intégration.

Cette invisibilité a été manifeste lors du deuxième Sommet de la Communauté Sud-américaine des Nations (CSN), qui s’est tenu, les 8 et 9 décembre 2006, dans la ville bolivienne de Cochabamba. Le projet de CSN est fortement appuyé par le Brésil qui compte pour presque 40% de l’économie régionale.

Aucun mandataire n’a évoqué ces questions. Les déclarations finales de cette rencontre n’y font aucune allusion.
Même la déclaration du Sommet social pour l’intégration des peuples (Cumbre Social por la Integración de los Pueblos) - qui s’est tenu du 6 au 9 décembre à Cochabamba - animé par des mouvements sociaux et populaires parallèlement à la réunion des mandataires de la CSN n’a pas fait référence à ces problèmes dans le programme principal de la rencontre et les a relégués en second plan.

L’économiste brésilienne Sandra Quintela, de l’organisation « Politiques alternatives pour le Cône Sud », dont le siège est à Rio de Janeiro, affirme : « Je comprends la logique de la position brésilienne, même si je ne suis pas d’accord avec elle. Le Brésil n’affronte pas la politique extérieure des Etats-Unis et n’a pas de base étrangère sur son territoire. C’est la raison pour laquelle il ne fait pas allusion à cette question.  » Par contre, se demande-t-elle, « je ne comprends pas pourquoi [le président bolivien Evo] Morales et Hugo Chavez n’abordent pas ce thème ».

Quintela fait partie d’une campagne internationale pour le retrait des troupes internationales d’Haïti et pour l’annulation de la dette extérieure de ce pays.

La professeure Maria Regina Lima, de l’Institut universitaire de recherches de Rio de Janeiro, est d’accord qu’« il est très délicat pour le Brésil d’aborder la question (des bases militaires), dans la mesure où il n’est pas directement affecté ».

Mais le problème se pose différemment en ce qui concerne Haïti. Le Brésil y dispose de 1 200 soldats et y dirige la Mission des Nations Unies pour la Stabilisation en Haïti (Minustah), dont les effectifs s’élèvent à 6 700 hommes, déployés depuis juin 2004, c’est-à-dire quelques mois après le renversement du président constitutionnel, Jean-Bertrand Aristide, par un coup d’Etat auquel a pris part un commando franco-états-unien.

La Minustah a un mandat jusqu’au 30 juin 2007, mais les Nations Unies pourraient le prolonger en février.

Selon Camille Chalmers, professeur d’économie et de planification sociale à l’Université d’Etat d’Haïti, et animateur du réseau Plateforme haïtienne de plaidoyer pour un développement alternatif (PAPDA), dont le siège est à Port-au-Prince, « des 20 membres de l’état-major de la Minustah, il y a à peine deux Sud-américains. Les autres sont états-uniens, français, italiens et canadiens  ». Il ajoute : « Les Etats-Unis contrôlent les renseignements militaires et ne partagent pas les informations, même avec le commandement général de la Mission.  »

Alors, pourquoi le Brésil s’épuise-t-il politiquement à maintenir dans les Caraïbes ce que l’Argentin et prix Nobel de la Paix Adolfo Pérez Esquivel appelle « une intervention sous-traitée par les Etats-Unis » ?

« Si nous n’étions pas là, ce serait pire », a l’habitude de dire le diplomate Antonio Patriota, nommé récemment ambassadeur brésilien aux Etats-Unis.

« L’agenda du Brésil pour le continent est essentiellement économique, c’est la raison pour laquelle il ne traite pas la question de la militarisation », explique la journaliste brésilienne Maria Luisa Mendonça, du Réseau social d’organisations non gouvernementales de justice et de droits humains.

En ce qui concerne la dissémination de la présence militaire états-unienne en Amérique du Sud, le ministère des Affaires étrangères brésilien considère qu’il s’agit d’un problème interne, propre à chaque pays. « Il n’existe qu’une seule base militaire, Manta », réplique le diplomate Joel Sampaio.

Le Centre d’Information de l’Armée (CIE, Centro de Informações do Exército) du Brésil estime que « près de 6 300 militaires états-uniens, sans compter les soldats des agences non gouvernementales engagés par le gouvernement des Etats-Unis, ont été mobilisés ou ont réalisé des opérations dans la région amazonienne entre 2001 et 2002 », a divulgué l’agence d’information du gouvernement brésilien.

Selon le CIE, les Etats-Unis maintiennent une présence sous différentes formes, tant par le biais de bases militaires conventionnelles que par un nombre imprécis d’officiers, de radars et de pistes d’atterrissage. En tout, le nombre de ces « bases non conventionnelles » s’élèverait à 23. Il y en aurait huit rien qu’au Pérou, et six en Colombie.

Ce dernier pays vit depuis près d’un demi-siècle une guerre civile, qui implique aujourd’hui deux grandes guérillas de gauche (les Forces Armées Révolutionnaires de Colombie - FARC, et l’Armée de Libération Nationale - ELN), des paramilitaires d’extrême droite engagés dans un polémique processus de démobilisation et l’armée régulière, qui a reçu plusieurs milliards de dollars de Washington sous le couvert du programme anti-drogues et contre insurrectionnel, le Plan Colombie.

Pendant le gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (Brésil, 1995-2002), Washington a tenté d’installer une base dans la ville d’Alcantara, dans l’Etat de Maranhão, dans le nord-est du pays, où se trouve la base de lancement des satellites brésiliens. Cette région est considérée comme étant la mieux placée sur toute la planète pour ce type d’activités, du fait de sa proximité avec l’équateur.

Mais, à cause du large rejet social, l’accord entre les deux pays pour construire la base n’a jamais été signé.

Selon l’économiste Ana Esther Ceceña, professeure de l’Université Nationale Autonome de Mexico (UNAM), cette présence militaire couvre une zone qui englobe les régions où se trouvent les ressources naturelles stratégiques comme l’eau, la diversité biologique, le gaz naturel et le pétrole.

L’agence Inter Press Service a pu vérifier qu’il existe une coïncidence entre la carte des ressources naturelles, celle de la présence militaire états-unienne et celle des projets de l’Initiative pour l’Intégration de l’Infrastructure Régionale Sud-américaine (lIRSA), qui est techniquement et économiquement coordonnée par la BID.

L’IIRSA vise à imposer des normes légales communes pour le commerce des 12 pays de la région et développer plus de 300 projets de voies fluviales, de centrales hydroélectriques et de routes, surtout dans la région amazonienne.

Source : IPS Noticias (http://ipsnoticias.net/), décembre 2006.

Traduction : A l’Encontre (www.alecontre.org). Traduction revue par l’équipe du RISAL (http://risal.collectifs.net).

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