Pérou
Limites du libre commerce
par Maurice Lemoine
Article publié le 30 janvier 2007

Alors qu’il est élu mais n’a pas encore pris ses fonctions, le futur président péruvien Alan García affirme, le 11 juin, qu’il ne s’oppose pas à la signature d’un traité de libre commerce (TLC) avec les Etats-Unis. Il était, durant sa campagne, demeuré dans le flou sur cette question. Au même moment, M. Luis Zúñiga, président de la Convention nationale de l’agriculture (Conveagro), s’insurge : l’exécutif (M. Alejandro Toledo) prétend imposer le TLC « à n’importe quel prix » afin de favoriser quelques importateurs de maïs, de blé et de riz, ainsi que quelques transnationales.

Le 28 juin, le Congrès sortant - dont seulement vingt et un députés sur cent vingt et un ont été reconduits - n’en approuve pas moins le TLC, à une large majorité, avec les voix de l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) et l’appui de M. García. La séance est marquée par les incidents que provoquent, depuis les tribunes, des congressistes élus du Parti nationaliste de M. Ollanta Humala, fort à propos écartés du débat : ils n’assumeront leurs fonctions que le 28 juillet.

Outre ses conséquences pour le pays, l’initiative ne fait qu’ajouter à la crise régionale. En effet, le 22 avril, le Venezuela a abandonné la Communauté andine des nations (CAN) [1], déjà moribonde, précisément à cause de la signature des TLC - effective pour la Colombie, envisagée en Equateur, à venir pour le Pérou. Ses partenaires regrettent la décision de Caracas, plus ou moins diplomatiquement. Des incidents éclatent entre le Venezuela et le Pérou, puis entre le Pérou et la Bolivie, après une déclaration de M. Evo Morales mettant en cause Bogotá et Lima : « La CAN est en crise parce que l’intérêt des entreprises et des gouvernements a davantage pesé que celui des peuples. »

M. García s’en prend au président vénézuélien : contrairement à ce qu’il prétend, il rompt l’« idéal bolivarien ». Indirectement, la réponse vient de Quito, de la bouche de M. Rafael Correa, l’un des candidats de gauche à l’élection présidentielle du 15 octobre prochain. « Ce qu’a fait le Venezuela en se retirant de la CAN n’a été que signer l’acte de décès. La Colombie, l’Equateur et le Pérou l’ont tuée. Comment est-il possible que trois des cinq nations d’une supposée communauté négocient, chacune de son côté, un traité bilatéral de commerce avec les Etats-Unis ? Assez d’hypocrisie ! » De fait, en permettant l’entrée de capitaux et de marchandises qui utiliseront les pays signataires comme tremplin pour pénétrer les voisins, ces accords pulvérisent les règles internes des économies de la région.

Tout en demeurant dans la CAN, la Bolivie rejette ce type de traité. Avec de bonnes raisons. Par exemple... elle exporte cinq cent mille tonnes de soja par an en Colombie, pour un montant de 160 millions de dollars. Grâce au TLC, les Etats-Unis, qui subventionnent fortement leurs agriculteurs, pourront l’exclure de ce marché.

Le cas de l’Equateur est plus « amusant ». Favorable à la signature du traité, Quito a été « puni » par les Etats-Unis pour avoir expulsé la compagnie pétrolière américaine Occidental Petroleum, et confisqué ses avoirs (la multinationale avait violé le contrat la liant au gouvernement). Mesure de rétorsion, Washington a immédiatement suspendu les négociations du TLC (pour le plus grand plaisir des mouvements sociaux !).

Toutefois, au-delà de ce traité, qui entend les placer sous domination totale, tant la Bolivie que l’Equateur commercent avec les Etats-Unis, dans des conditions relativement favorables, en vertu de la loi de promotion commerciale andine et d’éradication de la drogue (ATPDEA, en anglais). Ce programme leur permet d’exporter certains produits, avec des droits de douane réduits à zéro, comme compensation pour l’éradication de la coca. Mais il se termine le 31 décembre 2006.

Le 10 juin, lors du sommet présidentiel de la CAN, sous présidence bolivienne, La Paz et Quito, souhaitant solliciter du président George W. Bush une prolongation de l’ATPDEA, demandent à la Colombie et au Pérou de se joindre à leur initiative diplomatique pour lui donner plus de force. « Après des négociations difficiles, raconte un membre de la délégation bolivienne, on a obtenu une déclaration commune. Mais ce qui nous a surpris, c’est la position du président péruvien Toledo [encore en exercice à ce moment]. Une position très ambivalente, totalement dépendante des Etats-Unis. »

Washington a fait savoir que la gestion de la demande sera complexe, qu’il faudra attendre quatre ou cinq mois pour en connaître les résultats, et qu’il est probable qu’elle n’aboutisse pas. A l’origine, l’ATPDEA était liée à la signature ultérieure d’un TLC.

Notes :

[1Jusque-là : Bolivie, Colombie, Equateur, Pérou, Venezuela.

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), octobre 2006.

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