Guerres froides dans les Andes
Pérou, fidèle reflet de l’Amérique du Sud
par Maurice Lemoine
Article publié le 30 janvier 2007

Pourquoi revenir, quatre mois après [1], et hors temps médiatique, sur l’élection qui, le 4 juin dernier, a permis à M. Alan García de battre le candidat dit « populiste » Ollanta Humala, et d’accéder à la présidence du Pérou ? Parce que l’affrontement de ces deux hommes et des forces qu’ils représentent n’est nullement terminé. Et parce que leur opposition illustre bien les divergences politiques, économiques et sociales qui traversent l’Amérique latine.

En matière de démocratie, il y a l’idéal et il y a la loi du ring. Au Pérou, en mai dernier, à une semaine du second tour de l’élection présidentielle du 4 juin, les médias multiplient les coups bas. Ainsi : « Envoyés par [Hugo] Chávez », quatre-vingt-sept Vénézuéliens sont entrés dans le pays par l’aéroport international de Tacna ; ils font partie d’un plan visant à provoquer des violences pour favoriser le candidat « populiste » Ollanta Humala. Parti de l’autre prétendant à la magistrature suprême, M. Alan García, l’Alliance populaire révolutionnaire américaine (APRA) fait chorus. Le ministre de la défense Marciano Rengifo confirme l’inquiétante information.

Ce mauvais roman sera ultérieurement démenti. Le fameux vol ramenait au pays, outre leurs huit accompagnateurs, soixante-dix-neuf paysans péruviens ayant séjourné à Caracas pour y être opérés de la cataracte et d’autres affections de la vue, dans le cadre de l’« Opération miracle », l’un des programmes de santé internationalistes du gouvernement bolivarien. Qu’importe... Sur les plateaux de télévision, des personnalités, toujours les mêmes, développent-analysent-expliquent ce qu’elles ont déjà développé-analysé-expliqué des centaines de fois : des choses terribles vont se produire, qui donneront rétrospectivement à la crise actuelle une apparence de bon vieux temps.

Déjà, le premier acte du scrutin, le 9 avril, avait provoqué une abrupte sensation de désastre. Soutenue par les Etats-Unis, le patronat et les transnationales, Mme Lourdes Flores (Unité nationale) n’était arrivée qu’en troisième position (23,56 % des voix), éliminée du second tour par l’inattendu García (24,35 %) et l’incontestable vainqueur, M. Humala (30,84 %), du Parti nationaliste - Union pour le Pérou (PN-UPP).

Tout ce que le Pérou compte de bon milieu et d’enviable aisance déteste M. García. Social-démocrate, radical dans sa jeunesse, président de la République de 1985 à 1990, il a, au début de son mandat, appliqué des mesures courageuses : réduction unilatérale du paiement de la dette extérieure, nationalisation de la banque, opposition aux « forces du marché »... Milieux d’affaires nationaux et étrangers, administration américaine (de Ronald Reagan) et Fonds monétaire international (FMI) se liguent à l’époque pour lui « faire la peau ». Cinq années - et aussi pas mal d’erreurs - plus tard, son mandat se termine en déroute, sapé par l’hyperinflation (7 000 %) et la violence de la guérilla maoïste du Sentier lumineux. Un désastre ti-ta-nesque !

Accusé de corruption par le régime de M. Alberto Fujimori, l’ex-président s’exile en Colombie, puis à Paris entre 1992 et 2000, année de la chute du dictateur, qui s’enfuit au Japon. Lorsque M. García revient au Pérou, l’image de « corrompu » lui colle à la peau. Très sévère. Sans doute trop. Il a été déclaré innocent de certaines accusations. « Le problème, c’est que, pour les autres, il s’est abrité derrière la prescription, considère M. Pedro Coronado, ancien directeur de la Banque centrale, qui ne lui est en rien hostile. Il n’a été ni jugé, ni condamné, ni innocenté. En droit, on peut renoncer à la prescription et demander à être jugé. »

Qui plus est, l’ancien chef de l’Etat a suscité pas mal de rancœurs. Le Pérou pratique un rituel : lyncher le président sortant. « Pour García, ç’a été pire, sourit Enrique Zileri, directeur de l’hebdomadaire Caretas. Il était jeune, sympathique, bon orateur, il a été considéré à l’époque comme le messie. La déception n’en a été que plus forte. »

Seulement, face à M. García, se profile désormais l’« antéchrist », l’ancien lieutenant-colonel Humala. Avec une cinquantaine de soldats, et son frère Antauro (également officier), celui-ci s’est soulevé en octobre 2000, dans le sud du pays, contre la politisation et la corruption de l’armée, que commandait M. Vladimiro Montesinos, l’âme damnée du président Fujimori. Emprisonné, amnistié à la Noël 2000, M. Humala se rend en tant qu’attaché militaire à Paris, puis à Séoul. C’est de là qu’il entre en politique par procuration, porté par son frère Antauro et par les réservistes de l’armée. Ex-soldats, souvent indigènes, recrutés de force pour la guerre contre l’Equateur (1995) ou le Sentier lumineux, ils ont été abandonnés à leur triste sort par l’Etat. Lorsque son frère se soulève à nouveau, à Andahuaylas, le 1er janvier 2004, M. Humala, depuis Séoul, l’appuie par un communiqué. Il est définitivement écarté de l’armée.

Sans véritable parti [2], ne disposant que d’un faible niveau d’organisation dans le pays, M. Humala se présente comme le leader d’« une équipe de patriotes et de gens nouveaux, qui n’ont aucun engagement avec le pouvoir politique ou économique, et qui veulent mener à bien une grande transformation du pays ». Il veut nationaliser le gaz naturel, le pétrole et l’électricité, sortir de la Constitution de 1993 - camisole de force qui empêche l’Etat d’intervenir dans l’économie -, réglementer les investissements étrangers, donner la priorité à l’agriculture vivrière et à l’industrie nationale. Il s’oppose à la signature, avec les Etats-Unis, du traité de libre commerce (TLC) que le président Alejandro Toledo négocie à marche forcée (lire « Limites du libre commerce »).

Dans les sierras farouches et désolées de la cordillère des Andes, dans l’entrelacs des bidonvilles, les déshérités font de M. Humala leur champion. On ne l’appelle plus que par son prénom : « Ollanta ». Devenu pragmatique avec l’âge, M. García se prononce, lui, pour un « changement responsable ». C’est-à-dire peu ou pas de changement.

En fonction de qui l’emportera, le Pérou renforcera l’axe « raisonnable » formé par le Brésil, l’Argentine et le Chili ou le bloc « radical » qu’incarnent le Venezuela, la Bolivie et Cuba. Pour les médias qui, quelques semaines auparavant, le vomissaient, M. García devient soudain le sauveur de la patrie. Une féroce campagne médiatique crée un nouveau parti politique : « Tous contre Humala ».
On lui reproche sa famille (quelque peu encombrante, il est vrai). Son père Isaac, créateur et idéologue de l’ethnocacérisme [3], rêve, sur une douteuse base ethnique, de ressusciter le Tahuantinsuyo - Empire inca qui s’étendit complètement ou partiellement sur les actuels territoires du Pérou, de la Colombie, de la Bolivie et du Chili. Son frère emprisonné, Antauro, a pris quelques distances et ne semble pas trop soucieux de respecter la démocratie. Sa mère se prononce à l’occasion pour l’exécution des homosexuels ou l’expropriation des médias. M. Humala se défend : « J’ai 43 ans et je n’ai pas à être tenu pour responsable de ce que disent mes parents ou mes frères. Ils n’appartiennent pas à mon parti, je ne partage pas leurs positions. » Sans succès.

« Ollanta » est antisémite. Immédiatement après, on lui reproche d’être financé par la « ploutocratie juive ». Il doit préciser que, s’il a participé à une réunion avec un groupe d’entrepreneurs juifs - parmi lesquels MM. Isaac Galsky, Salomon Lerner et Isaac Mekler -, c’est pour leur expliquer... qu’il n’est pas antisémite.

« Ollanta » est un assassin. On l’accuse d’avoir commis des atrocités lorsque, en 1992, engagé dans la lutte contre le Sentier lumineux, il commandait la base antisubversive Madre de Díos. Possible, mais curieux. Son nom n’apparaît pas dans le rapport final de la Commission vérité et réconciliation [4], dont un ancien membre, M. Carlos Tapia, est son porte-parole de campagne. En revanche, l’un des héritages les plus funestes de la présidence de M. García fut l’apparition d’escadrons de la mort. Liés à certains secteurs de l’APRA et comptant avec la tolérance du gouvernement, ils firent de la disparition forcée une pratique systématique de la lutte antisubversive.

Par ailleurs, tous n’ont pas oublié, ici, les massacres d’El Frontón et de Lurigancho. Dans ces deux prisons (de même que dans celle de Santa Barbara), le 17 juin 1986, des détenus du Sentier lumineux se révoltent et prennent des otages. A El Frontón, la marine intervient. Bilan : trois membres des forces armées, un otage et cent trente-cinq prisonniers sont tués. A Lurigancho, où les mutins n’ont aucune arme, cent vingt-quatre sendéristes meurent, assassinés un par un, d’une balle dans la nuque. Au lieu d’ordonner une enquête, le président García félicite le commandement et interdit l’accès des lieux aux juges et aux civils. Etablissant que la force mise en œuvre dans l’attaque des mutinés a été totalement disproportionnée par rapport au danger réellement existant, une commission d’enquête nommée un an plus tard attribuera la responsabilité du massacre aux officiers chargés de l’opération, au conseil des ministres et au président. Sans conséquence aucune.

« Ollanta » est un fasciste, il s’apprête à constituer un gouvernement militaire. « On cherche à tromper la population, s’insurge l’intéressé. Je viens de l’armée, mais je suis désormais un homme politique. Si je suis élu, les militaires exerceront le rôle constitutionnel qui leur revient : défense de la souveraineté et du territoire. Je ne vois pas pourquoi ils occuperaient des fonctions civiles. »

« Ollanta » est nationaliste - il le revendique - et antichilien. Antichiliens, tous les Péruviens le sont peu ou prou, au même titre que les Boliviens. Alliés lors de la guerre du Pacifique (1879-1883), contre le Chili, ces deux peuples n’ont pas oublié la perte des provinces d’Arica, Tarapacá et Antofagasta (les Boliviens s’étant vu privés de leur accès à la mer - plaie toujours béante - à cette occasion). Par ailleurs, Lima n’a jamais pardonné que, en pleine guerre du Pérou avec l’Equateur, en 1995, Santiago ait vendu secrètement (mais les secrets sont faits pour être éventés) des armes à Quito.

Sans revenir outre mesure sur ce passé, M. Humala souligne : « Nous avons salué la victoire de Michelle Bachelet. Elle aidera à la consolidation d’une Amérique latine intégrée politiquement, socialement et économiquement. J’espère travailler avec les forces progressistes du Chili, la main dans la main. » Même s’il estime nécessaire d’imposer des limites aux investissements de Santiago dans les secteurs stratégiques [5]. « Pas parce que je suis antichilien, mais parce que, par exemple, il y a une concurrence commerciale entre les ports de Mejillones [Chili] et Callao [Pérou] pour le marché du bassin du Pacifique. »

Pendant ce temps, prétendant battre la « droite militariste » qui « prône la haine, la violence et la confrontation », le « non-nationaliste » García parsème sa campagne de tonitruants : « Dans peu de temps, nous dépasserons le Chili en matière de développement économique et social. Le Pérou sera plus grand que le Chili ! »

« Ollanta », avance-t-on, est financé par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC). Pis : il est soutenu par « Chávez » ! Plus que la situation critique de millions de Péruviens, le thème devient l’axe de campagne de M. García. Un grand classique désormais. La droite bolivienne ne procède pas autrement face à M. Evo Morales. En cent jours, celui-ci a nationalisé les hydrocarbures, lancé une réforme agraire et convoqué une Assemblée constituante. A la veille de l’élection à cette assemblée, le 2 juillet, le parti Podemos de l’ex-président Jorge Quiroga se paie des pages entières de publicité : « Les troupes de Chávez occupent la Bolivie [6] ».

Pour M. Humala, le « crime » a commencé le 2 janvier 2006. Invité à Caracas par le Mouvement pour la Ve République (MVR), parti du président vénézuélien, il apparaît dans une conférence de presse donnée par ce dernier et par M. Morales, récemment élu. Présenté à M. Chávez, le dirigeant du PN-UPP est chaleureusement accueilli. Considérant ce banal épisode comme une ingérence, la droite péruvienne s’enflamme, Lima rappelle son ambassadeur pour consultation.

Piqué au vif, M. Chávez qualifie la candidate Flores de « représentante de l’oligarchie ». Ce qui n’est pas faux, mais a peu à voir avec les pratiques classiques de la diplomatie... « Chávez n’est pas le président de l’Amérique latine, s’emporte M. Toledo. Il peut avoir tous les pétrodollars qu’il veut, cela ne lui permet pas de déstabiliser la région. » Sollicitant l’intervention de l’Organisation des Etats américains (OEA), il se fait, depuis Caracas, traiter de « pleurnicheur » par son homologue. Du coup, au nom de la dignité nationale, M. García plonge dans la mêlée. M. Chávez rétorque en le traitant de « voleur » et de « truand », annonçant imprudemment qu’il rompra les relations diplomatiques avec Lima si M. García est élu président.

Comme il se doit, les Etats-Unis s’en mêlent et dénoncent la fameuse « ingérence » du Venezuela [7]. Oubliant au passage deux ou trois faits beaucoup moins anodins que les écarts de langage du président bolivarien. Ainsi... Au Nicaragua, devant la possible victoire en novembre prochain du sandiniste Daniel Ortega [ce dernier a finalement gagné l’élection, ndlr], l’ambassadeur américain, M. Paul Trivelli, s’est entretenu avec les principaux dirigeants de droite pour les inciter à former une alliance ; dans le même registre, les Etats-Unis ont créé un bureau de la transition au... Venezuela ; de même qu’une commission d’aide à un Cuba libre destinée à piloter le destin de l’île [8]...

Exit les grands problèmes du Pérou. Le meeting clôturant la campagne de M. García, le 30 mai, s’intitule « Avec Chávez ou avec le Pérou ». Emphatique, grandiloquent, théâtral, le candidat lance à la foule et aux caméras : « Le pays doit savoir qu’il fait l’objet d’une stratégie internationale, golpista [9], noire, droitière, qui va arracher ses droits au peuple, et qu’impulse le satrape Hugo Chávez, depuis le Venezuela. » Ménageant ses effets, il ajoute que celui-ci a déclaré la guerre au Pérou et que M. Humala est le chef d’une « cinquième colonne »...

Ambiance tendue. Incertitude. « Qu’est-ce que vous feriez, vous, si vous aviez à choisir entre un voleur et un assassin ? » Pour les uns, le pays va bien. Pour les autres, il va mal. Pourtant, l’économie surfe sur un véritable boom (la Chine se rue sur les matières premières - or, argent, cuivre, zinc), l’industrie pétrolière réalise des bénéfices fabuleux. Cette rente ne profite qu’à une minorité vivant dans les grandes villes. Une complaisance extrême pour le capital étranger, les multinationales et leurs partenaires locaux (les groupes Benavides, Romero, Grana & Montero, Mohme, Miro Quesada, Delgado Parker...). Un affaiblissement programmé des entreprises publiques. En un mot, la continuation des politiques néolibérales de M. Fujimori.

En 2005, les exportations ont doublé par rapport à 2001. Dans le même temps, faute de redistribution, le taux de pauvreté n’a été réduit que de 53,4 % à 51,6 % [10]. Le pays vit sur un baril de poudre, tout le monde le sait. Même au sein de l’APRA. « Nous ne pouvons pas nier que la présence d’“Ollanta” ait mis sur la table des thèmes que les candidats du premier tour ne se hasardaient pas à aborder de front », admet M. Abel Salinas, coordinateur technique du plan de gouvernement de M. García.

Lima contre le Pérou ! Vote « pour le moindre mal ». Le 4 juin, M. García gagne (52 % des suffrages) grâce à la capitale et à quelques poches du nord du pays (La Libertad, Piura, Lambayeque...). Tout à son plaisir, il ne peut s’empêcher de continuer son affrontement avec Caracas : l’unique vaincu de ce scrutin est... « Chávez ».

Certains, d’ailleurs, s’interrogent. Cette identification de M. Humala à la vague révolutionnaire ne lui a-t-elle pas coûté la victoire [11] ? Douteux. Elle explique même sans doute que, malgré la diabolisation dont il a été l’objet, il ait accru ses votes de 17 % entre le premier et le second tour, pour obtenir finalement, après seulement huit mois d’existence politique, 48 % des suffrages.

Réaction contre les politiqueros incompétents, menteurs et corrompus, M. Humala l’emporte avec des scores phénoménaux dans quinze départements sur vingt-cinq, surtout dans la sierra centre et sud, à très forte majorité indigène - Huancavelica (78,9 % des voix), Ayacucho (83,9 %), Cuzco (73,1 %), Apurimac (70,9 %), etc. Là règnent les plus hauts indices de pauvreté. Ce qui lui permet de déclarer, serein, au soir du scrutin, avoir obtenu une « victoire sociale et politique ».
A son résultat prometteur s’ajoute celui de son parti, le PN-UPP : avec quarante-cinq députés (dont dix-neuf femmes), il devient la première force politique, devant l’APRA (trente-six représentants), aucune formation n’obtenant la majorité [12].

Reste que les régions où s’impose M. Humala sont celles qui, plus par frustration que par conviction idéologique, ont traditionnellement porté au pouvoir des outsiders : « l’honnêteté et la technologie » du chinito Fujimori (1990-2000), « les millions d’emplois » du cholito Toledo (2001-2006) [13]. Le Pérou n’a rien à voir avec la Bolivie des puissants secteurs sociaux, des syndicats, des mineurs organisés. Terreur du Sentier lumineux et violence de la lutte antisubversive y ont déstructuré et détruit les mouvements populaires. Les militants de gauche se sont réfugiés dans les organisations non gouvernementales. Aujourd’hui, certains ont rejoint M. Humala. D’autres, leur ennemi traditionnel, l’APRA.

Lucide, M. Humala n’ignore pas qu’il a bénéficié d’un vote protestataire. « Les organisations indigènes péruviennes ne sont pas aussi unies que leurs équivalentes boliviennes, autour de revendications structurées. Ce sera notre défi, à moyen terme : rassembler tous ces mouvements et essayer d’ouvrir un espace politique. » Dès le soir de sa défaite, il appelle à la formation d’un Front nationaliste démocratique et populaire.

Pour réussir son pari, il peut s’appuyer sur la dynamique régionale. Sur les hauts plateaux que balaient les vents froids, la victoire de l’« indien » Morales n’est pas passée inaperçue. A force d’agiter l’épouvantail « Chávez », la droite lui a fait beaucoup de publicité. Pour que les riches en disent autant de mal, ce « Chávez » ne doit pas être vraiment mauvais ! Les bidonvilles ont tressailli. A Caracas - faut-il le préciser ? -, on considère M. Humala avec sympathie. En Bolivie, un proche du président Morales confie : « Je crois que les peuples du continent veulent le changement. Il aurait été plus marqué si “Ollanta” avait gagné, mais il a pris l’engagement de continuer. C’est un allié des politiques qui se font en Bolivie et dans d’autres pays. » Mais, au bout du compte, le meilleur allié de M. Humala pourrait bien être... le président García.

La veille de l’élection, M. Coronado exprimait une inquiétude. « Si García gagne, beaucoup de ses votes viendront de la droite, et ces gens ne souhaitent aucune évolution. S’il bouge, ils le lâcheront. Et ce sont eux qui tiennent l’économie. Mais, en même temps, les pauvres et les désespérés ne veulent pas attendre davantage... »

Le 28 juillet, le nouveau président abat son jeu. Elu grâce aux voix « prêtées » par Mme Flores, il ne se sent pas le droit d’ajouter à l’inquiétude de ceux qui, glacés d’incertitude, frappent à la porte de son bureau. Lors de son discours d’investiture, il demande aux entreprises minières, qui font des bénéfices fantastiques avec à l’augmentation des prix des minéraux, de comprendre la grave situation que traverse le Pérou et d’offrir « volontairement », à travers une « table des donateurs », quelques millions de dollars « pour financer la lutte contre la pauvreté ». Mendier une aumône plutôt que renforcer l’impôt ! D’ailleurs, entendant se rapprocher de Brasília, Santiago et Washington, il désapprouve la nationalisation des hydrocarbures en Bolivie.

Ceci induisant cela, il annonce un programme drastique d’austérité publique. Oubliant sa promesse de revenir à la Constitution de 1979, suspendue, puis réformée en 1993 par M. Fujimori, il ne mentionne pas plus le processus d’extradition de ce dernier (en arrêt domiciliaire au Chili). Faute de disposer d’une majorité au Congrès, compte-t-il ainsi amadouer les partisans de l’ancien dictateur ? Possible. Le groupe parlementaire fujimoriste Alliance pour le futur (treize députés) annonce qu’il exercera une « opposition constructive [14] ». Tout comme Pérou possible, de M. Toledo. Il est vrai que ce dernier et Mme Flores ont rapidement obtenu des gages. M. García inclut dans son cabinet des membres de l’ancien gouvernement, ouvertement néolibéraux. Parmi eux, le ministre de l’économie, M. Luis Carranza Ugarte, la ministre des transports et des télécommunications, Mme Verónica Zavala, le ministre de la production, M. Rafael Rey Rey...

Avec un tiers du Congrès, une implantation dans les zones les plus pauvres et un discours qui évoque ceux de MM. Chávez et Morales, M. Humala n’a nullement l’intention d’accorder une trêve au gouvernement. « Les circonstances détermineront le terrain de l’opposition, a-t-il averti. Le choix du Congrès ou de la rue sera fonction de la réalité politique, des forces sociales organisées, et également de l’action du gouvernement. » L’élection des présidents de région et des maires, en novembre prochain, constituera un premier test, tant pour le dirigeant nationaliste que pour M. García. Comme par hasard - et sans préjuger des résultats de l’enquête -, c’est le moment où, le 1er septembre, la juge Miluska Cano, sur la base de témoignages très contestés, inculpe M. Humala pour violations des droits humains, en 1992...

Notes :

[1[NDLR] Cet article a été publié dans l’édition du mois d’octobre du Monde diplomatique.

[2Son Parti nationaliste (PN) ayant rencontré de nombreuses difficultés pour être reconnu légalement, il a dû passer une alliance avec l’Union pour le Pérou (UPP), fondée par M. Javier Pérez de Cuéllar, ancien secrétaire général de l’Organisation des Nations unies, pour lutter contre la dictature de M. Fujimori.

[3Ce courant s’inspire du maréchal Andrés Avelino Cáceres, qui, à la tête de troupes majoritairement indigènes, résista à l’occupation chilienne du Pérou pendant la guerre du Pacifique (1879-1883).

[4Le rapport a conclu que plus de soixante-neuf mille personnes sont mortes, victimes de la violence du Sentier lumineux ou des forces de sécurité, entre 1980 et 2000.

[5Au cours des dernières années, le Chili a investi 5 milliards de dollars au Pérou (pêche, agriculture d’exportation, banques, transport aérien, grands magasins).

[6La Razón, La Paz, 18 juin 2006.

[7Le 4 juin, le secrétaire général de l’OEA, M. Miguel Insulza, a repoussé ces accusations : « Il faut distinguer entre ce que nous pourrions appeler une intervention purement verbale, c’est-à-dire déclarer “j’aime celui-ci”, “je ne sens pas cet autre”, “celui-là me déplaît”, et les interventions qui signifient des actions concrètes pour altérer les résultats d’une élection. » (La República, Lima, 5 juin 2006.)

[8Lire « Demain, Cuba... », Le Monde diplomatique, septembre 2006.

[9De golpe : coup d’Etat.

[10D’après l’Institut national de statistique et d’informatique (INEI), La República, Lima, 6 juin 2006.

[11L’inauguration d’un centre ophtalmologique à Copacabana (Bolivie), sur le lac Titicaca, à proximité du Pérou, dans le cadre de l’« Opération miracle » (financement vénézuélien, médecins cubains, patients boliviens et... péruviens), a fourni l’occasion d’une rencontre entre MM. Morales et Humala, le 9 mai.

[12Pérou possible, le parti du président Toledo, comptait quarante-sept députés : il ne lui en reste que deux.

[13Chinito : petit chinois. Cholito (ou cholo : métis ou indigène occidentalisé. Tant M. Fujimori (d’ascendance japonaise) que M. Toledo (métis) ont joué sur leur appartenance ethnique pour capter les votes indigènes.

[14El Comercio, Lima, 7 juin 2006.

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), octobre 2006.

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