Argentine
Maristella Svampa : « les fissures du modèle se voient d’abord dans les provinces »
Article publié le 20 septembre 2007

L’auteure et chercheuse sur le néolibéralisme, les mouvements piqueteros et la vie dans les countries [1], s’est arrêtée à l’Université nationale de Cordoba et s’est entretenue avec la revue Hoy en la Universidad (Aujourd’hui à l’Université), sur les droits humains en Argentine, la précarisation de la classe moyenne, les exclus et les formes de recomposition sociale.

Elle raconte que, malgré ses voyages constants, elle revient toujours à la Casa de Trejo (Maison de Trejo) où elle trouve « un des campus les plus beaux du pays ». C’est dans cette Cité universitaire qu’elle a étudié la philosophie avant de compléter sa formation en France. Dans son trajet qu’elle définit comme « une vie nomade », elle s’est dédiée à l’étude des brèches que le neolibéralisme a ouvertes dans les sociétés latinoaméricaines et a été le témoin de deux de ses manifestations les plus éloquentes : les mouvements collectifs et les organisations territoriales, en particulier les piqueteros, et l’irruption des ’countries’.

C’est pour ces raisons que, invitée à la Faculté de Philosophie et des Humanités pour parler des recherches en sciences sociales, humanités et arts, elle souligne la nécessité de former des scientifiques sociaux qui identifient les processus solidaires face à la consolidation de deux autres archétypes intellectuels : l’expert et l’ironique. « Aujourd’hui prédominent l’expert ou le spécialiste, distancié de la réalité et extrêmement autoréférentiel, lu par la seule Académie. Ce n’est pas négatif quant au développement de la science, mais du point de vue politique, les résultats sont néfastes par manque d’engagement sur les problèmes sociaux ». Elle ajoute : « L’intellectuel qui se définit par rapport à son engagement public et sa vocation, doit affronter le travail d’entrelacement, de recherche de passerelles entre ces mondes qui ne se connaissent déjà plus. »

Selon Svampa, cettte figure de l’intellectuel non seulement a été abandonnée mais a été durement délégitimée par l’apparition de « l’intellectuel ironique, postmoderne, sans engagement et sceptique ». Elle précise que ce n’est pas un thème mineur parce que ce type d’intellectuel a une plus grande capacité de séduction auprès des étudiants qui sont les chercheurs du futur.

— Comment mène-t-on une recherche sur l’action en matière de droits humains d’un gouvernement qui a fait sien ce type de discours ?

Cela n’a pas été facile parce que le gouvernement de Kirchner s’est approprié toute la lutte qu’ont menée les organisations, et beaucoup d’entre elles se sont incorporées au gouvernement suite à cette appropriation. Il n’a dés lors pas été possible d’ouvrir un espace où dénoncer les violations aux droits humains aujourd’hui parce que l’efficacité symbolique de tout ce processus a été grande et parce que les propres organisations historiques des droits humains ont abandonné, d’une certaine façon, la bataille en cette matière.

— Ces organisations ont-elles des difficultés à critiquer Kirchner ?

Je dirais qu’il n’y a pas de remise en question chez beaucoup d’entre elles. C’est douloureux, pour diverses raisons. Ce sont des groupes qui, pour la première fois, reçoivent l’appui, le soutien et la reconnaissance d’un gouvernement. Ce n’est pas facile pour qui a travaillé 30 ans sans être écouté. Surtout parce que Kirchner a demandé pardon au nom de l’Etat argentin. Mais toutes ces luttes qui mettent le modèle politique de domination actuelle et les violations des droits humains à l’épreuve, se sont retrouvées désemparées.

— Cette situation continue ?

Je crois qu’il y a une plus grande conscience de ce qui se passe, si on fait une comparaison avec les luttes des organisations piqueteras qui ont été stigmatisées, réprimées et contrôlées. C’était un acteur qui n’avait jamais été accepté par la société argentine et qui, en tant que tel, n’intéressait personne. Aujourd’hui, les conflits avec les enseignants et les travailleurs de la santé ont une efficacité symbolique différente et mobilisent plus les gens.

— Comment se différencient les protestations des piqueteros de celles des fonctionnaires de l’Etat ?

Il y a plusieurs niveaux. Le premier et l’essentiel, est que la lutte des organisations des chômeurs renvoie directement au monde des exclus et la relation du gouvernement avec ce monde a été très claire : maintenir les allocations d’assistance, multiplier les politiques clientélistes et stigmatiser et disqualifier les opposants. En définitive, il y a continuité avec les gouvernements antérieurs. Je dirais même plus, l’objectif du gouvernement est que les exclus intériorisent le rôle qu’ils jouent dans la société d’aujourd’hui.

De l’autre côté, les manifestations d’enseignants et de médecins mettent en relief la profondisation de la dynamique de précarisation actuelle : il y a plus de travail au noir, les conditions de travail ont empiré et la distribution de la richesse ne s’est pas améliorée. Je crois que le gouvernement de Kirchner a fermé la porte aux discussions avec les exclus : ils sont là, dehors, et il n’est pas possible de les intégrer. Aujourd’hui, ce dont on parle c’est de la place des salariés, qu’ils soient publics ou privés. C’est une autre différence par rapport aux années 90 parce que nous sommes dans un contexte de croissance économique et qu’il y a de nouvelles possibilités d’obtenir des augmentations salariales.

— Si, dans ce contexte, on ne pose pas la question de la redistribution de la richesse, est-ce que demander de la mobilité sociale a encore du sens ?

La lutte est ouverte, bien qu’il faille en voir la portée. Je ne dis pas que le concept de mobilité sociale est exclu, mais il est devenu plus confus après les transformations de ces dernières années. Lorsque j’insiste sur la grande asymétrie dans la société, je met l’accent sur la distance qui existe aujourd’hui entre les secteurs de classe moyenne et les secteurs populaires et leurs opportunités de vie, surtout pour ces derniers. Ce qui s’est passé ces dernières années, c’est une augmentation de la capacité de consommation, surtout pour les secteurs de classe moyenne aisée et haute. C’est en ces termes que se mesure la mobilité, pas par rapport à l’accès à un meilleur travail, une meilleure éducation, santé ou sécurité. C’est le triomphe du modèle du citoyen consommateur installé dans les années 90.

L’opposition des organisations

Maristella Svampa admet que, avant d’enquêter sur le monde des piqueteros, elle avait une vision très déterministe et pessimiste sur la société argentine. Elle y a vu la possibilité de penser en termes d’ouvertures, de brèches et de luttes, elle reconnaît pourtant que l’incapacité d’articuler positivement les oppositions au système est une caractéristique de nombreux mouvements sociaux du pays. « La tendance en Argentine est d’accepter le paradigme dominant de manière acritique ; aujourd’hui on nous fait passer pour fondamentalistes parce qu’on dit non aux mines toxiques, à la soupe transgénique ou aux biocombustibles », dit-elle.

Malgré cette difficulté, elle se consacrera cette année à la réalisation d’une étude comparée sur les mouvements sociaux et collectifs culturels en Argentine, au Brésil et en Bolivie, où elle constate de nouvelles formes d’articulation. « Chaque système provincial d’organisations est très important, dit-elle, parce que c’est dans les provinces qu’apparaissent les premières fissures du modèle, et après elles arrivent à Buenos Aires ». Elle ajoute : « Les protestations des années 90 avaient commencé dans les provinces et il fallut attendre plusieurs années pour qu’elles deviennent nationales. C’est dans les provinces qu’on voit le contour des nouvelles luttes… »

— C’est là que l’on distingue les mouvements instituants et destituants ?

En Argentine, il existe une multiplicité de luttes sociales qui ont créé des formes de contrepouvoir importantes, de nouvelles identités et un tissu solidaire et communautaire, mais qui n’ont pas réussi à se mettre en lien avec le système institutionnel. C’est pour cela que je les appelle destituantes, par rapport à la Bolivie par exemple, où les mouvements sociaux ont réussi à s’articuler et à mener le processus qui a intronisé Evo Morales.

En Argentine, le mouvement péroniste, qui a une grande expérience et qui sait gérer les relations politiques, a réussi à coopter et intégrer des mouvements dans les vieux moules de la domination.

Le moment instituant permet de rompre ces moules. C’est ce qui est le plus difficile à obtenir.

Notes :

[1[NDLR] Maristella Svampa est l’auteure de plusieurs travaux sur le développement des quartiers « fermés », les « countries », des ensembles résidentiels sécurisés et réservés aux classes supérieures. Voir : http://www.maristellasvampa.net/.

Source : revue Hoy en la Universidad (http://www.hoyenlauniversidad.unc.edu.ar), juin 2007.

Traduction : Jac Forton, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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