Paramilitarisme
Le nouvel ordre urbain colombien
par Gary Leech
Article publié le 28 septembre 2007

L’année dernière, Sérgio Cabral, gouverneur de l’Etat de Rio de Janeiro au Brésil, louait le succès du gouvernement colombien dans la réduction de la violence à Bogotá. Autrefois une des villes les plus dangereuses du monde, Bogotá a vu ses taux de criminalité baisser considérablement ces cinq dernières années.

Cabral déclara qu’il essayait de transposer le modèle colombien à Rio de Janeiro, mais il a depuis changé d’avis. Il a dû se rendre compte que le nouvel ordre urbain à Bogotá, ne résulte pas de l’autorité de la loi mais de celle des milices privées d’extrême droite.

« Le problème ne peut pas être résolu en troquant les [gangs de trafiquants de drogue] contre des milices », a dit Cabral. «  Nous ne pouvons pas avoir cet État parallèle, que ce soit avec des trafiquants ou avec des milices.  »

D’autres politiciens brésiliens, dont le maire de Rio, César Maia, semble approuver le modèle des milices colombiennes. « Tout est mieux que le trafic de drogue  », a déclaré Maia au quotidien Jornal do Brasil.

L’évolution de la sécurité dans les grandes villes colombiennes est pourtant un succès total. Même si en 2005, les taux d’assassinats à Bogotá et Medellín ont chuté de plus de 60%, les gouvernements nationaux et locaux n’ont pas débarrassé les quartiers de tous les groupes armés et ont rétabli l’autorité de l’État. Les forces de sécurité ont plutôt pris le parti d’un groupe particulier : la milice d’extrême droite, connue sous le nom des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC).

Le processus a commencé début 2002, quand le président Andrés Pastrana a déployé l’armée et la police nationale dans les quartiers pauvres de Medellín - les comunas - avec pour objectif déclaré d’évincer les combattants et d’établir le contrôle policier. Le successeur de Pastrana, Álvaro Uribe, a intensifié la campagne de Medellín et a ensuite lancé l’Opération Orion, un siège de la Comuna 13, le dernier bastion de la guérilla à Medellín.

Fin 2002, il était évident que les opérations militaires avaient réussi à chasser les guérillas mais pas les paramilitaires. Alors que les forces publiques se retiraient de quelques comunas, elles ont laissé derrière elles les leaders des AUC pour régner sur les quartiers.

« L’opération Orion marquait le début de l’installation d’un nouveau pouvoir dans la Comuna 13, le même qui avait régné sur les autres comunas de la ville : celui des paramilitaires », a affirmé le journaliste et auteur colombien Ricardo Aricapa, cité dans un bulletin du Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD).

La démobilisation des AUC proclamée à maintes reprises par le gouvernement Uribe, qui débuta en 2003, a eu peu d’effets sur les opérations des milices à Medellín. D’après le rapport 2005 d’Amnesty International, « les groupes paramilitaires continuent à opérer comme une force militaire, à tuer et à menacer les défenseurs des droits humains et les militants d’associations locales, à recruter et à agir de concert avec les forces de sécurité  ». Le rapport ajoute qu’à la place de fonctionner au grand jour, ils « agissent de plus en plus sous le couvert de sociétés de sécurité privées ou à titre d’informateurs des forces de sécurité  ».

Bien que sans intervention militaire à grande échelle, un processus similaire s’est produit à Bogotá ces dernières années. De soi-disant paramilitaires démobilisés contrôlent actuellement plusieurs des plus grands quartiers pauvres de la capitale, particulièrement dans le sud de la ville. Il n’y a pas longtemps, des guérillas avaient une présence significative dans plusieurs de ces quartiers, dont Cazucá et Saocha.

« Il y a quatre ans, il y avait beaucoup de miliciens de la guérilla dans les environs, mais les paramilitaires les ont progressivement fait fuir ou tués  », dit Enrique Sanchez, un psychologue pour enfants qui travaille à Cazucá. « Le changement principal avec le gouvernement d’Uribe est que les paramilitaires et leurs clones dominent maintenant complètement cette communauté. » Dans les quartiers de Bogotá, ils rackettent les commerçants locaux en échange de protection et du maintien de la loi et de l’ordre, ce qui revient souvent au « nettoyage social » des gens perçus comme indésirables.

L’extension du contrôle paramilitaire sur les quartiers de Bogotá et de Medellín coïncide avec les élections de Sergio Fajardo et Luis Eduardo Garzón, les nouveaux maires de centre-gauche de ces deux villes. Contrairement au gouvernement national de droite qui s’est concentré sur la résolution des problèmes de la Colombie par la force militaire, les politiciens de centre-gauche comme Fajardo et Garzón ont mis au point des projets de travaux publics et des programmes sociaux.

L’historien Forrest Hylton a récemment fait remarquer, dans New Left Review, que le gouvernement de Medellín a consacré 1,6 milliards de dollars à la construction de parcs, de librairies et d’écoles. C’est «  la première fois que le gouvernement de la ville établit un présence non répressive dans les comunas longtemps disputées par les gangs, les milices et les narco-paramilitaires  ».

Pendant ce temps, l’administration Garzón a lancé deux programmes, Bogotá sin indiferencia (Bogotá sans indifférence) et Bogotá sin hambre (Bogotá sans faim), qui ensemble ont pour but de répondre aux besoins en matière de santé, d’éducation et de logement des plus pauvres.

Ces efforts, avec l’appui de facto du gouvernement national au contrôle paramilitaire, ressemblent à un mélange d’autoritarisme brutal et de programmes sociaux communément associé au régime fasciste de Benito Mussolini en Italie. Quelles que soient les statistiques des crimes en Colombie, les grandes villes restent un exemple inquiétant de comment la sécurité urbaine peut être « un succès » quand elle est bâtie sur la peur.

Source : North American Congress on Latin America - NACLA (www.nacla.org), Vol. 40, No. 4, juillet/août 2007.

Traduction : Hélène Benghalem, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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