Religions
La théologie de la libération n’a pas dit son dernier mot
par Rachad Armanios
Article publié le 14 mars 2007

Le 19 janvier, s’est achevé à Nairobi le 2e forum mondial sur la théologie de la libération. Le point sur ce courant avec le Brésilien Odair Pedroso Mateus.

Avant le 7e Forum social mondial, qui s’ouvre à Nairobi aujourd’hui [le 20 janvier], s’est tenu dans la capitale kenyane le 2e Forum mondial de théologie et libération, qui a réuni de mardi à hier quelque 300 personnes autour du thème « Spiritualité, pour un autre monde possible ». A Genève, la théologie de la libération, apparue dans les années 1970 et fondée sur la solidarité avec les pauvres, est également au coeur d’un cycle de conférences organisé par la Faculté de théologie. [1] Le théologien brésilien Odair Pedroso Mateus, secrétaire de l’Alliance réformée mondiale et professeur à l’Institut oecuménique de Bossey, estime que la théologie de la libération est plus que jamais d’actualité. Fondée au départ sur l’espoir révolutionnaire socialiste, cette théologie se veut désormais déclinée dans une multitude de champs, allant de la théologie indigène au féminisme ou à l’écologie. Interview.

La théologie de la libération est-elle toujours d’actualité ?

Elle garde toute sa pertinence et son originalité. Car les défis auxquels elle cherche à répondre existent toujours : pauvreté, exclusion sociale, inégalités grandissantes, entre le Nord et le Sud, mais aussi en Afrique, en Asie, en Amérique latine ou même à Genève. Ces défis interpellent la foi chrétienne, car le Dieu de la Bible prend le parti des pauvres. Pour aller au-delà de l’assistancialisme, il faut tenir compte des racines de la pauvreté au coeur du système mondial dominé par une constellation de forces économiques, culturelles, politiques et militaires.

Cette théologie a tout de même évolué ?

Le langage pour la formuler a changé. Quand elle est apparue dans les années 1960-70, il était très marqué par la théorie de la dépendance - selon laquelle la pauvreté de la périphérie du monde est intrinsèque à la richesse de son centre -, la lutte politique et la révolution socialiste, donc par un vocabulaire marxiste. Cet héritage est resté, mais on parle désormais d’une critique théologique du messianisme et de l’idolâtrie du système néolibéral, et toujours d’une foi vécue dans la solidarité avec les pauvres.

Mais au-delà du langage ?

Il y a eu un éclatement des champs de cette théologie. Dans les années 1970, elle était perçue comme un corps méthodologique uniforme, avec une idée très claire de son point de départ : la participation des chrétiens à l’avènement d’une société socialiste afin de porter le témoignage de l’espérance dans le Royaume de Dieu. Le moyen le plus efficace pour vaincre la pauvreté en Amérique latine était la révolution socialiste, qui a permis aux enfants cubains de ne pas mourir comme ailleurs dans le continent. Aujourd’hui, nous ne sommes plus dans un monde bipolaire, on ne peut se permettre une vision unifiée, irréaliste du point de vue de l’utopie et de la pratique politiques. Même s’il existe une transversalité des luttes sociales, on doit poursuivre le travail de la théologie de la libération en tenant compte des différents acteurs politiques et sociaux en Amérique latine. Je pense à la lutte pour la terre au Brésil, ou à la question de la citoyenneté. Prenons le cas de la communauté afro-brésilienne, confrontée au cumul des problèmes de racisme et de pauvreté ; ou celui des femmes, victimes de violences dans des sociétés très patriarcales. Je pense encore à la lutte des indigènes. Dans un monde unipolaire, les voies pour sortir de la pauvreté doivent rester multiples sans s’opposer. C’est le message de Samir Amin, économiste égyptien, au Forum social mondial.

La théologie de la libération s’est donc émancipée du discours marxiste ?

C’est vrai, elle a souvent fait appel aux catégories marxistes, mais jamais comme des vérités absolues, et d’abord pour nous aider à comprendre une société où les gens mouraient avant le temps de mourir, pour paraphraser Gustavo Gutiérrez. L’accusation faite à la théologie de la libération d’être un cheval de Troie du KGB était une hypocrisie, au nom de la civilisation chrétienne occidentale systématiquement nourrie de colonialisme, comme on le voit encore aujourd’hui avec l’agression impériale étasunienne en Irak.

La théologie de la libération a-t-elle eu une influence au-delà de l’Amérique latine ?

Certainement. Elle a aidé les théologiens européens à prendre conscience de la nature contextuelle, voire coloniale, de leur style universaliste. Elle a inspiré les théologies africaines qui se sont opposées à l’Apartheid en Afrique du Sud et à sa légitimation théologique réformée. Elle a aussi inspiré la théologie populaire dite minjung en Corée. Sa transgression méthodologique continue à porter des fruits non conformistes.

A-t-elle joué un rôle déterminant dans la victoire ces dernières années de la gauche dans de nombreux pays d’Amérique latine ?

Les femmes et les hommes qui l’incarnent y ont certainement contribué. Ce qui s’y passe peut se résumer dans cette citation d’Ignacio Ramonet [directeur de la rédaction du Monde diplomatique, ndlr] : « L’Amérique latine est la seule région du monde qui a réussi à rester rebelle.  » Pour autant, en Amérique latine, aucun modèle économique alternatif n’est proposé.

Justement, quels rapports entretiennent les tenants de la théologie de la libération avec les pouvoirs de gauche ?

Frei Betto [dominicain brésilien, ndlr], qui jusque récemment faisait partie du gouvernement brésilien, l’a quitté. Leonardo Boff [théologien brésilien, ndlr] a écrit des textes très critiques contre le gouvernement de centre gauche de Lula. Alors qu’ils soutiennent les pouvoirs de gauche en Amérique latine, ces gens restent lucides sur les très faibles marges de manoeuvre de ces pouvoirs.

Et comment la théologie de la libération s’insère-t-elle dans le mouvement altermondialiste ?

Au fondement du Forum social mondial, on trouve des mouvements très identifiés avec l’engagement chrétien pour une transformation sociale. Je donnerais un nom, celui du Brésilien Chico Whitaker, qui incarne cette symbiose. Fondateur du Parti des travailleurs et du FSM, il reste très fidèle à l’option pour les pauvres lorsqu’il estime que l’avenir de l’altermondialisme « repose sur la mise en réseau de ceux qui, dans leur pratique, privilégient l’humain par rapport au profit financier en combinant changement social et changement personnel ».

« Les pauvres ont choisi le pentecôtisme »

La théologie de la libération est-elle ressortie indemne de la répression du Vatican et des pouvoirs en place à l’époque ?

Pas du tout. La répression s’est abattue aussi bien sur les fidèles engagés que sur les intellectuels. La répression a été menée par les pouvoirs militaires en place sous leadership étasunien. La Congrégation pour la doctrine de la foi [l’ancienne Inquisition, ndlr], alors dirigée par Joseph Ratzinger, a voulu freiner ce qui était tenu comme un risque de contamination de la foi par le marxisme. Cela l’a menée à des tensions avec des conférences épiscopales et des théologiens comme Leonardo Boff, poussé hors de l’Eglise. C’est un cas de figure parmi d’autres. Récemment encore, la Brésilienne Ivone Gebara [théologienne écoféministe, ndlr] a été poussée vers la porte. Plus fondamentalement, ce qui a affaibli les luttes populaires liées à l’Eglise catholique fut la substitution des évêques progressistes, à l’heure de la retraite, par des conservateurs. Dans le monde protestant, des fidèles ont été dénoncés comme communistes par leur propre Eglise pour la simple raison qu’ils militaient en faveur des droits humains.

Vu les succès des mouvements pentecôtistes en Amérique latine, on peut se demander quelle est l’influence de la théologie de la libération auprès des chrétiens de base.

« On a choisi les pauvres, mais les pauvres ont choisi le pentecôtisme », selon des paroles attribuées à Gustavo Gutiérrez ! Ces trente dernières années en Amérique latine, le secteur chrétien qui a le plus crû est le néopentecôtisme. Celui-ci véhicule le message d’une sortie individuelle - et non collective et solidaire - de la pauvreté. En ce sens, il représente un défi pour notre compréhension de l’Evangile et de l’engagement critique qu’il inspire.

Que peut enseigner la théologie de la libération aux théologiens d’autres continents, en particulier en Suisse ?

Dans quelle mesure ma foi, ma pratique en tant que chrétien, la vie, l’organisation et le travail de mon Eglise se laissent-ils interpeller par l’ordre du monde et la pauvreté qui s’y développe ? Telle est la question la plus pertinente posée aux chrétiens et aux Eglises, notamment de Suisse, où le risque de diabolisation de l’immigré est aggravé par la « blochérisation » [référence à Christoph Blocher, leader de la droite wxénophobe suisse]ambiante. Par ailleurs, on aime pratiquer un « oecuménisme des Blancs », en faisant peu de cas des Eglises issues de l’immigration. Pourtant, c’est surtout par là que passe l’avenir du christianisme en Europe. Enfin, en Suisse comme ailleurs, les Eglises se sentent menacées institutionnellement. Aussi bien les catholiques que les protestants adoptent des réflexes de survie et de repli identitaire qui limitent leur force d’engagement, de réconciliation et de travail oecuménique.

Notes :

[1Commencé fin novembre, ce cycle se poursuit le 15 mars avec une conférence d’Odair Pedroso Mateus (Après la théologie de la libération, quels enjeux, quels défis aujourd’hui ?), de 18h à 20h, Uni-Bastions, s. B012, 5, r. de Candolle. www.unige.ch/theologie/actualites/c...

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch/), Genève, 20 janvier 2006.

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