Chili
Augusto Pinochet : épitaphe pour un tyran
par Mario Amorós
Article publié le 5 février 2007

En janvier 1978, un tribunal italien condamnait Eugenio d’Alberto, policier de son état pour avoir proféré une « offense impardonnable » à l’encontre de ses supérieurs hiérarchiques : ils les avaient appelé « Pinochet ». Le juge a considéré la « qualification injurieuse », puisque l’accusé dénonçait un commandement usant de « méthodes de nature autoritaire et répressive » (Azócar, Pablo : Pinochet, epitafio para un tirano. Cuarto Propio, Santiago de Chile, 1998).

A sa mort, 33 ans après le coup d’Etat qui instaura un pouvoir illégitime et brutal, Pinochet est répudié comme un des symboles universels de lâcheté et trahison. Au Chili, il a perdu de nombreux soutiens suite à la découverte de vols de fonds publics se montant à des millions de dollars, en plus d’être le responsable de violations massives des droits humains.

Cependant, son « héritage » nous révèle les clés qui expliquent la situation actuelle du Chili. Précédant largement Margaret Thatcher et Ronald Reagan dans l’application du modèle néolibéral, la dictature de Pinochet a condamné à la misère de larges secteurs de la population : au moment où il cédait le pouvoir au président Patricio Aylwin en 1990, après avoir perdu le référendum de 1988, 45 % de la population vivaient dans des conditions misérables.

Même aujourd’hui, malgré la réduction de l’extrême pauvreté, le Chili est l’un des pays où la brèche sociale est la plus accentuée et où le manque de défense des travailleurs face au pouvoir économique est le plus important, puisque c’est le Code du Travail de 1980 qui est encore appliqué. De même, les multinationales du cuivre, de la pêche et du bois saccagent les principales ressources naturelles du pays en vertu de son « ouverture » économique si appréciée, alors que des secteurs comme l’éducation et la santé ont subi les conséquences d’un véritable « tsunami » néolibéral.

Malgré des avancées notables liées à la détention de Pinochet à Londres le 16 octobre 1998, l’impunité continue, essentiellement due au maintien du décret loi de 1978 instaurant une amnistie qui laisse jouir une grande majorité des assassins et tortionnaires d’une totale liberté. Durant la transition chilienne, seules 46 personnes ont été jugées et condamnées à la prison ferme pour violations de droits humains et 24 d’entre elles ont recouvert la liberté parce que leurs peines avaient été très légères. Les trois gouvernements antérieurs à l’actuel de Michelle Bachelet ont promu l’élaboration de trois rapports sur les crimes de la dictature, mais n’ont pas fait en sorte que les principaux responsables soient jugés, bien au contraire ils se sont obstinés - et s’obstinent encore - à garantir leur impunité, ceci depuis le retour du tyran de Londres jusqu’à, entre autre, l’amnistie en 2005 (lors du gouvernement de Ricardo Lagos) de Manuel Contreras Donaire, un des assassins du syndicaliste Tucapel Jiménez en 1981.

En plus du modèle néolibéral et de l’héritage abominable de l’impunité, Pinochet lègue des Forces armées avec des privilèges inadmissibles pour un régime démocratique et, même si quelques-uns de ces privilèges ont été annulés par des réformes constitutionnelles, elles s’approprient toujours 10 % des bénéfices de la vente du cuivre (la plus importante richesse économique du pays) et conservent une capacité considérable d’intervention sur la scène politique. Jusqu’à ce jour, les militaires n’ont pas davantage admis leur grave responsabilité dans la destruction de la démocratie le 11 septembre 1973 et dans la répression du mouvement populaire qui a soutenu le gouvernement constitutionnel du président Salvador Allende. Le sociologue Tomas Moulian soutient qu’ « ils n’ont pas conscience du mal qu’ils ont causé, qu’ils croient que ces assassinats ont été nécessaires, qu’ils ont participé à la guerre pour la civilisation, contre le marxisme, qui était le mal ».

Cependant, Pinochet est mort à l’âge de 91 ans de façon bien différente de celle à laquelle il avait rêvé : dispensé de se présenter devant les tribunaux pour démence, abandonné par la majeure partie de ses fidèles, répudié par la conscience démocratique de l’humanité et accusé dans différentes causes judiciaires pour violations des droits de l’homme.

La dictature qu’il a dirigée a été un des chapitres les plus sombres de l’histoire latino-américaine du 20e siècle. Parce qu’il a détruit un processus rempli de l’espérance d’un changement social impulsé par la voie de la démocratie, parce qu’il a refondé le pays à partir de dogmes néolibéraux et parce que, de façon cruelle, il a massacré des milliers de personnes et institutionnalisé la torture. Le 13 novembre 1974, le tyran avait assuré aux évêques Fernando Ariztía et Helmut Frenz en parlant du prêtre espagnol Antonio Llidó, séquestré par la Direction des Renseignements Nationaux (DINA, Dirección de Intelligencia Nacional) le 1er octobre et disparu trois semaines plus tard : « Ce n’est pas un prêtre, c’est un marxiste et les marxistes il faut les torturer pour qu’ils parlent. La torture est nécessaire pour en terminer avec le communisme ».

La géographie de la mémoire historique au Chili comporte deux visites obligatoires. D’une part, l’impressionnant Mémorial érigé dans le Cimetière général de Santiago en souvenir des 3 197 personnes officiellement assassinées ou que la dictature a fait disparaître. Et d’autre part, Villa Grimaldi, un nom qui à lui seul concentre l’indescriptible horreur de la dictature de Pinochet, un lieu où 5000 « prisonniers de guerre », de la guerre que le tyran a inventé, ont été torturés de façon atroce et d’où on a fait disparaître 226 personnes, probablement en lançant les corps dans l’océan Pacifique, grâce à des hélicoptères militaires pilotés par des agents de la DINA.

Alexandra Holzapfel, militante du Mouvement de la Gauche Révolutionnaire (MIR, Movimiento de Izquierda Revolucionaria) qui a été torturée et violée à la Villa Grimaldi quand elle a été arrêtée à l’âge de 19 ans, dit avoir pu reconstruire sa vie : « Maintenant, nous qui sommes passés par là, nous sommes sains, nous avons des vies et des familles « normales », nous avons des enfants et des petits-enfants, nous travaillons. Mais je ne perds toujours pas l’espoir, le moment viendra où nous allons pouvoir construire une société plus juste, plus solidaire, pleine d’amour ».

Des témoignages comme celui là et la lutte de la gauche chilienne pour la construction d’une alternative socialiste au modèle néolibéral (modèle imposé par la dictature et maintenue de manière acritique par la Concertation des partis politiques pour la démocratie) constituent l’authentique échec historique de Pinochet et de son héritage.

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Augusto Pinochet (1915-2006)

- 1915 : Naissance à Valparaiso. Fils d’une famille de 6 enfants, le père est fonctionnaire douanier.
- A 18 ans, intègre l’Ecole Militaire du Chili et sera longtemps simple soldat d’infanterie.

- 1943 : Epouse Lucia Hiriart Rodriguez, fille d’un membre influant du Parti Radical. Le couple aura 5 enfants.

- Juin 1973 : Pinochet est nommé Chef des Armées intérimaire, suite à la nomination du Général Carlos Prats au poste de ministre de l’Intérieur du gouvernement Salvador Allende.

- 11 septembre 1973 : Pinochet prend la tête de l’organisation du cup d’Etat militaire, qui renverse le gouvernement démocratique de Salvador Allende.

- Octobre 1973 : création de la police politique Direction des Renseignements Nationaux (DINA, Dirección de Intelligencia Nacional).

- 1974 : Pinochet est proclamé « Chef suprême de la Nation »

- 1998 : Le juge espagnol Baltasar Garzon obtient la mise en arrêt de Pinochet à Londres alors qu’il s’y était rendu pour subir une intervention chirurgicale. Après 503 jours d’un épisode judiciaire, le Royaume Uni n’accorde pas l’extradition demandée par le juge espagnol et Pinochet retourne au Chili.

- 2006 : Le dictateur décède à l’age de 91 ans sans avoir été jugé.

Source : Rebelión (www.rebelion.org), 11 décembre 2006.

Traduction : Renata Molina, pour l’association France Amérique Latine : (www.franceameriquelatine.org). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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