Oaxaca : les agressions barbares
par Adolfo Gilly
Article publié le 13 mars 2007

Sur le RISAL, nous avons couvert à plusieurs reprises les événements insurrectionnels qui se sont déroulés dans le Sud du Mexique, dans l’état de Oaxaca précisément, au cours du second semestre de 2006. Ce processus unique et radical de lutte populaire, à la tête duquel se trouvaient les enseignants et les centaines d’organisations sociales regroupées au sein de l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca (APPO) a été très violement réprimé à la fin de l’an dernier. Suite à cette répression, une commission, la Commission Civile Internationale d’Observation des Droits Humains (CCIODH), s’est rendue sur place pour éclaircir la situation des droits humains. Le rapport est accablant pour les autorités.
Nous publions ci-dessous un article d’opinion du journaliste mexicain Adolfo Gilly qui rend compte largement du rapport préliminaire de la CCIODH.

Lors de l’acte de présentation du rapport préliminaire sur Oaxaca élaboré par la CCIODH, le samedi 20 janvier, l’écrivain Carlos Monsivais a posé la question suivante :

« Un point à débattre dans l’analyse culturelle du conflit : pourquoi n’y a-t-il pas eu une grande mobilisation nationale en défense de Oaxaca et de ses gens si largement agressés, frappés et attaqués comme c’est décrit dans ce document ? Pourquoi a-t-on décidé sans en débattre que c’était mieux de regarder du coin de l’œil ou de ne pas se renseigner sur les offenses barbares aux droits humains ? »

Pourtant, le rapport préliminaire de la commission, résultat d’un total de 420 interviews de tous les secteurs du conflit, y compris les autorités de l’Etat [d’Oaxaca] et fédérales, des organisations, des prisonniers et des citoyens de Oaxaca étrangers au conflit, est catégorique. Le premier point de ses conclusions dit :

« La commission considère que les faits qui se sont produits à Oaxaca sont un chaînon d’une stratégie juridique, policière et militaire avec des composantes psychosociales et communautaires dont l’objectif ultime est de réussir à contrôler et terroriser la population civile dans des zones où se développent des processus d’organisation citoyenne ou des mouvements sociaux non partisans. »

C’est-à-dire qu’il ne s’agit ni « d’excès » ni « d’actes isolés » mais bien d’une stratégie gouvernementale pour paralyser par la peur non pas les formations politiques existantes mais précisément ces processus et mouvements de la société.

Les morts et les disparitions documentées dans les cinq premières conclusions (1 à 5) du rapport convergent vers cet objectif : terroriser la population par le biais « d’attaques contre des civils appartenant dans leur immense majorité à des groupes indigènes  », précise le point 5.

Le document donne le chiffre provisoire de 23 morts avérés et identifiés, bien que la commission « ait la preuve de la mort d’autres personnes non identifiées ». De plus, il ajoute « qu’il existe des soupçons fondés de l’existence de personnes disparues » mais l’on manque de plaintes formelles déclarées. Les gens ont peur. « Ils m’ont fait disparaître un fils. Si je porte plainte, ils vont me faire disparaître l’autre », a dit une femme de Oaxaca à un membre de la commission.

******

Je reproduis ici, dans toute leur simple crudité, quelques points des conclusions de la CCIODH :

Point 8 : «  Les droits de grève syndicale, de liberté d’expression syndicale et de liberté d’enseignement du corps professoral ont été violés. La section 22 du Syndicat National des Travailleurs de l’Éducation (SNTE), représentée à l’Assemblée Populaire des Peuples de Oaxaca, a été le collectif le plus fortement et le plus cruellement affecté par le conflit. Il a subi dommages matériels, harcèlement, menaces, agressions, morts et disparitions, dans un nombre significatif de cas. »

Point 9 : « Les actions répressives se sont exercées de manière indiscriminée contre la population civile : hommes, femmes, enfants et personnes âgées, en utilisant des gaz lacrymogènes, des gaz au poivre, de l’eau avec des produits chimiques, des armes de moyen et gros calibre, des véhicules et hélicoptères militaires. Ont participé à ces actions des corps de police fédérale, municipale et d’Etat ainsi que des groupes d’élite, dont des effectifs militaires dans des tâches logistiques et de coordination. Des groupes de personnes en civil, mais armées de gros calibres, ont effectué des enlèvements, des arrestations illégales, des violations de domicile et ont tiré des coups de feu, quelquefois en utilisant des véhicules de police et avec la participation des fonctionnaires publics. »

Le point suivant du rapport est particulièrement significatif des méthodes qui sont en train de devenir la norme, d’Atenco [1] au Chiapas [2].

Point 10 : « Les forces de police de l’Etat [d’Oaxaca] et fédérales ont effectué des arrestations arbitraires et illégales, de façon récurrente et à de multiples occasions, contre la population civile. Quelques arrestations ont aussi été le fait de civils qui, par la force, ont mis les personnes arrêtées à la disposition des corps de police, avec le consentement de ceux-ci. Les arrestations se sont effectuées avec des violences physiques et psychologiques disproportionnées, quelquefois par le biais de l’enlèvement. Des agressions sexuelles ont été perpétrées contre les détenus, hommes et femmes. »

Ces agressions sexuelles, selon les procédés encore impunis utilisés en mai dernier contre les prisonnières d’Atenco, ont été commises durant les transferts, dans ce « no man’s land » que constituent les transports policiers. C’est ce que déclare le point 13 des conclusions de la commission :

« Durant les transferts, les droits ont été violés de manière particulièrement grave : tortures physiques (électrocutions, coups, blessures, brûlures, etc.) et psychologiques. La CCIODH possède des preuves fondées de viols d’hommes et de femmes selon des témoins et des marques physiques constatées. Ont participé à ces actes pendant les transferts des corps de police et occasionnellement des effectifs militaires et des groupes de personnes en civil mais armées qui escortaient les détenus jusqu’aux prisons. »

Vient ensuite, dans les points 14 à 24 du rapport, l’annulation de toutes les procédures garanties par la Constitution et les lois de la République, à quoi s’additionnent les conditions d’incarcération. Les points 19 et 21 mentionnent :

« Les conditions d’habitabilité, d’hygiène, de salubrité et d’alimentation constatées lors des visites dans plusieurs pénitenciers portent atteinte aux minima établis par la législation interne et par les traités internationaux en la matière signés par le Mexique. » (...) « Il y a des personnes qui ont été enfermées dans des prisons de moyenne et haute sécurité alors qu’elles n’étaient qu’en détention préventive et sans qu’il existe aucune étude ou certificat qui justifie la dangerosité des inculpés et l’adoption par conséquent d’une telle mesure. »

******

Le document de la commission détaille ensuite les effets psychosociaux de la répression sur laquelle, dit le rapport, « il existe des soupçons plus que fondés pour affirmer que des membres des corps de police sont entrés dans des hôpitaux pour appréhender des blessés », pratique abominable des corps répressifs au Mexique, au moins depuis l’époque de la guerre sale [3]. Certaines conclusions de la commission affirment :

Point 26 : « Des effets et symptômes caractéristiques de troubles de stress postraumatique et de traumatisme social ont été détectés. Les plus signalés sont : revivre en permanence les événements traumatiques, se réveiller brusquement en pleine nuit, terreur nocturne, peur de certains bruits ou sons, peur de la solitude, réactivité psychologique à des stimuli internes et/ou externes, sentiment d’hyper vigilance et de persécution. Il y a une perception d’aléatoire et d’injustice, d’être sans défense, de perte de contrôle sur la situation et sur sa propre vie. Nous constatons la difficulté d’exprimer avec des mots ce qui leur est arrivé. »

Point 29 : « Nous observons un impact important de la stratégie psychosociale de fabrication de la peur qui a de lourdes conséquences : le fait de ne pas dénoncer et la méfiance envers les personnes et les institutions, favorisés en plus par l’existence de signalements et d’accusations, de campagnes de haine, d’incitation à la violence et par les obstacles juridiques existants. »

Point 33 : « Au niveau social, nous constatons la grave détérioration des institutions et la méfiance que les gens ont envers elle, ce qui met en péril la participation démocratique. Étant donné le haut degré de violence sociale dominant, il est possible que la stratégie de contrôle social employée finisse par générer des réactions de plus grande intensité et de plus grande violence. Cette méfiance envers les institutions et l’impunité dont elles bénéficient dans les faits décrits dans ce rapport, rendent difficile le dialogue entre les parties en conflit. »

******

Le rapport note trois formes spécifiques et aiguës de la répression : envers les défenseurs des droits humains (« attaques sélectives, harcèlement, menaces, agressions, campagnes de diffamation, criminalisation de leurs actions »), envers les femmes et envers les personnes et peuples indigènes. Les conclusions de la commission mentionnent :

Point 39 : « La commission a pu documenter de nombreuses et diverses agressions verbales, physiques et sexuelles (viols, tontes de cheveux, obligation de se dénuder, de s’accroupir etc.) envers les femmes de par leur condition de genre. Les conséquences ont été particulièrement graves car elles ont impliqué, dans des cas avérés, des dommages physiques, psychologiques et sociaux comme, par exemple, des avortements traumatiques. »

Point 41 : « Dans les régions de Valles Centrales, Mixteca, Sierra Sur et Costa ainsi que dans la zone triqui, on a constaté une augmentation de la présence de corps militaires, des groupes de civils armés et de tueurs à gage, commandés dans certains cas par des caciques et des ‘présidents municipaux’, qui agressent, assassinent, enlèvent, harcèlent, et menacent de mort la population (y compris les femmes et les enfants) provoquant des déplacements dans certaines communautés ayant pour conséquence fracture sociale et désagrégation familiale. »

Sur les conclusions ici résumées, le rapport préliminaire de la Commission civile internationale d’observation des droits humains propose ses recommandations en 18 points sur les mesures nécessaires pour trouver une issue à cette situation. Ici, je vous renvoie à la lecture du rapport complet sur la page web de la commission : http://cciodh.pangea.org.

******

En page 28 du quotidien La Jornada du 21 janvier 2007, apparaissait l’information suivante, datée du 20 janvier, émanant du municipe de San Blas Atempa, Oaxaca :

« En présence de plus de 50 hommes des forces de police judiciaire et préventive, 200 habitants de la communauté de Tierra Blanca du municipe de San Blas Atempa ont lynché un assaillant présumé. "Ceci était une leçon et ceux qui viennent ici pour voler auront le même sort", ont affirmé les habitants. Selon les habitants, le sujet, identifié comme étant Joel Gallegos Jimenez, 30 ans, avait attaqué une épicerie, propriété d’Hector Escobar. » L’homme a été « frappé, traîné par terre et retenu dans la Maison de Santé où il a été dénudé. »

Les fonctionnaires judiciaires et une soixantaine d’agents de police sont arrivés à trois heures de l’après-midi pour récupérer le prisonnier. Pourtant, continue l’article : « Une heure plus tard, les habitants ont attaché une corde autour du cou de l’assaillant présumé et l’ont pendu. De l’extérieur de la Maison de Santé, on n’a entendu qu’un cri de douleur et les gens ont crié : "Maintenant qu’il est achevé, emportez-le." »

A la page 30 de la même édition de La Jornada, une autre information paraissait : le chauffeur Albano Ramirez Santos, arrêté à la station de métro Indios Verde, a été transporté dans une antenne du Ministère public par une patrouille du secrétariat à la Sécurité publique du District fédéral [México]. Indemne lors de son arrestation selon le personnel du métro, Albano Ramirez a été frappé dans le véhicule durant le trajet, il a perdu connaissance et est décédé avec quatre côtes cassées : cause de la mort, selon cette information, traumatisme crânien et thoracique. Un autre mort dans le « no man’s land ».

Deux nouvelles, en un seul jour, d’une guerre larvée entre des autorités et la population dans la vie quotidienne de cette société. Contre cette toile de fond, il est nécessaire de lire le rapport alarmant de la Commission civile internationale.

******

A titre absolument personnel, je me tourne vers l’écrivain Carlos Monsivais, vers la sénatrice Rosario Ibarra, vers le peintre Francisco Toledo et vers l’évêque émérite Samuel Ruiz qui ont donné leur appui au rapport de la CCIODH, pour leur demander, grâce à l’autorité dont ils jouissent sur certains secteurs significatifs de notre société, de voir quels pourraient être les manières, les formes et les urgences afin de lancer une campagne de mobilisation pour la défense inconditionnelle des droits humains dans notre pays et pour la diffusion massive des conclusions de la Commission civile internationale.

Notes :

[1[NDLR] Les 3 et 4 mai 2006, une violente répression policière s’est abattue sur la petite ville mexicaine de San Salvador Atenco, faisant deux morts et terrorisant des milliers d’habitants. Plus de 200 personnes ont subi des traitements inhumains et dégradants - et des actes de torture - aux mains des policiers. Comble de l’horreur : en quelques heures, une trentaine de femmes ont été violées par les forces de l’État. L’affaire trouve son origine immédiate dans la ville voisine de Texcoco où, le 3 mai au petit matin, huit vendeurs de fleurs, tous membres du Front des villages pour la défense de la terre (FPDT), s’installent « illégalement » sur la place du marché. Une intervention policière musclée pour les évincer provoque la résistance des habitants d’Atenco (qui bloquent une autoroute), résistance qui sera matée le 4 mai, dans le sang et les larmes, par l’invasion sauvage de plus de 4 000 policiers à Atenco.
La genèse de cette affaire remonte au mois de novembre 2001, au moment où le gouvernement de Vicente Fox décrète l’expropriation de 4 000 hectares de terres appartenant aux paysans de la région d’Atenco-Texcoco pour y construire le nouvel aéroport international de la ville de Mexico. Ce fut l’époque de la création du Front des Peuples en défense de la Terre (FPDT) et de la résistance des habitants expropriés, qui sera radicale et acharnée, avec des marches de milliers de paysans brandissant leurs machettes en plein cœur de Mexico. Devant l’entêtement des habitants bénéficiant du soutien d’une large partie de la population, le président Fox avait été obligé d’annuler purement et simplement le projet d’aéroport. L’humiliation de la classe politique mexicaine devant la résistance de « ceux d’en bas » est certainement à l’origine de la véritable expédition punitive dont a été victime Atenco au début de mois de mai 2006.
Détentions illégales, violations de domicile, vols, assassinats, actes de torture et humiliations, viols massifs de femmes (et aussi de deux jeunes hommes) et autres atteintes à la liberté sexuelle, déni de la présomption d’innocence : la liste est longue de tous les crimes auxquels se sont livrées les forces de sécurité de l’État, avec pour résultat une ville terrorisée, alors que des policiers et leurs supérieurs jouissent de l’impunité la plus totale.

[2[NDLR] Contre l’Armée zapatiste de libération nationale et ses communautés.

[3[NDLR] On parle de la « guerre sale » pour la période (les années 70 et 80) durant laquelle des opposants au régime du Parti Révolutionnaire Institutionnel (PRI), au pouvoir durant 70 ans au Mexique, ont été tués ou ont disparu.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), Mexique, 22 janvier 2007.

Traduction : The Narco News Bulletin (http://www.narconews.com/). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info