Quand l’organisation du crime surpasse celle de l’Etat
Prisons brésiliennes, du désastre social aux mafias
par João de Barros
Article publié le 21 mai 2007

La réélection de M. Luiz Inácio Lula da Silva à la présidence du Brésil, le 29 octobre, permettra à ce pays de rester un acteur-phare dans la recherche d’une plus grande intégration de l’Amérique du Sud. A ce défi s’en ajoute un autre pour le chef de l’Etat : attaquer les racines de la pauvreté. Car, malgré les programmes sociaux qui lui ont valu le soutien des déshérités, le pays demeure confronté à d’énormes difficultés.

Trois vagues d’assauts nocturnes à main armée. Des cocktails Molotov et des bombes artisanales lancées contre des commissariats de police et des édifices publics, des agences bancaires, des supermarchés. Plus de cent bus urbains incendiés... Les mille quatre attaques lancées à São Paulo par l’organisation criminelle Premier commando de la capitale (PCC) en mai, juillet et août de cette année ont été d’une telle ampleur que, certains jours, elles ont paralysé cette ville, cœur économique et financier du Brésil, une des mégapoles les plus peuplées du monde avec ses vingt millions d’habitants. Les commerces ont fermé, la circulation s’est arrêtée, cinémas, théâtres et restaurants ou bars ont bouclé leurs portes. En juillet, deux millions de personnes se sont retrouvées du jour au lendemain sans transports publics [1]. Les gens s’enfermaient chez eux, terrorisés.

Le bilan officiel des trois épisodes fait état de trente-quatre policiers en civil ou en uniforme et de onze gardiens de pénitencier tués, ainsi que de cent vingt-trois civils exécutés en représailles par des groupes d’extermination qui seraient liés à la police de São Paulo [2].

Cela a été, jusqu’à présent, l’épisode le plus sanglant d’une guerre ouverte que se livrent depuis la dernière décennie l’organisation criminelle (le « parti », comme le désignent ses membres) et les pouvoirs publics de l’Etat de São Paulo, le PCC dominant à l’heure actuelle cent trente des cent quarante-quatre unités carcérales de cet Etat.

Le PCC est né en août 1993, dans un établissement pénitentiaire de Taubaté, à l’intérieur de l’Etat de São Paulo. Un régime d’une extrême rigueur : cellules individuelles, à peine deux heures de sortie à l’air libre par jour, interdiction des appareils de radio ou de télévision, des journaux, revues, livres ainsi que des visites dans l’intimité ; bains froids, vidange des toilettes actionnée depuis l’extérieur par des gardiens ne le faisant que lorsque l’air est déjà irrespirable ; repas ne méritant pas ce nom car agrémentés de cafards vivants... Qu’un prisonnier ose protester à voix haute, et il sera agressé à coups de tuyaux de fer.

Cela commence par un pacte

Le directeur de ce bagne, José Ismael Pedrosa, ferme alors les yeux sur les mauvais traitements infligés par les geôliers. Il est connu pour avoir assuré la direction de Carandiru, en 1992, quand se produisit dans ce pénitencier de São Paulo la fameuse tuerie de cent onze détenus par une troupe de choc de la police militaire (Pedrosa allait être assassiné treize ans plus tard, en octobre 2005, dans une embuscade attribuée au PCC).

Mais, ce 31 août 1993, à Taubaté, après un an de demandes refusées, Pedrosa finit par autoriser un championnat de football entre les détenus. Seulement, le match programmé entre le Commando Caïpira - équipe de prisonniers originaires de l’intérieur même de l’Etat - et le PCC - nom adopté en opposition à celui de l’adversaire - n’a pas lieu. Quand les deux équipes se rencontrent à l’entrée de la cour où doit se dérouler la partie, le détenu José Márcio Felicio, « Geleiao » (« le gélatineux »), un mètre quatre-vingt-dix, cent trente kilos, saisit à deux mains la tête d’un rival et la fait pivoter pour lui briser le cou et le tuer sur-le-champ. La rixe générale qui s’ensuit ne prendra fin qu’après la mort d’un autre détenu, également de la main de « Geleiao ».

C’est alors que, sachant qu’ils seraient soumis à des représailles, « Geleiao » et sept autres détenus scellent un pacte : « Quiconque attaquera l’un de nous, nous attaquera tous - nous sommes l’équipe du PCC, les fondateurs du Premier commando de la capitale. » L’« idéologie des frères » ne va pas tarder à se répandre dans tous les pénitenciers.

« Geleiao », « Cesinha » (M. César Augusto Roriz da Silva) et « Mizael » (M. Mizael Aparecido da Silva) dirigent les premières actions du PCC, principalement « Cesinha », au tempérament très violent, et « Mizael », qui jouit d’un niveau intellectuel supérieur à celui des autres membres du groupe. C’est à lui qu’on attribue la rédaction d’un statut pour l’organisation naissante. Ce statut comporte seize articles que l’« affilié » doit respecter religieusement. Le premier article stipule : « Loyauté, respect et solidarité par-dessus tout vis-à-vis du parti. » Les suivants parlent d’« union contre les injustices dans les prisons », de la contribution de ceux qui sont à l’extérieur pour les « frères » emprisonnés, du respect et de la solidarité entre les détenus, de la condamnation du vol, du viol et de l’extorsion pratiqués entre les prisonniers eux-mêmes, spécifiant que le châtiment pour le non-respect des préceptes établis peut être la mort. Le document se termine par l’exhortation suivante : « Nous connaissons notre force et celle de nos ennemis. Ils sont puissants, mais nous sommes prêts, unis ; et un peuple uni jamais ne sera vaincu. Liberté, justice et paix ! »

Baptisés par un des fondateurs du « parti », les nouveaux participants obéissent directement à ses ordres. L’organisation se développe rapidement. En moins de trois ans, elle dispose déjà d’une armée de « généraux » qui diffusent le statut, organisent la masse pénitentiaire autour de la confrérie et punissent de mort les opposants. Dès leur baptême, les novices se voient promus au poste de « pilote de rayons » (les ailes des bâtiments où se trouvent les cellules du pénitencier). Les « pilotes », à leur tour, baptisent les autres prisonniers, qualifiés de « frères ». Nul n’est contraint de faire partie de l’organisation. Les simples sympathisants sont appelés « cousins ».

Fruit de la politique répressive des dix dernières années - augmentation des longues peines, criminalisation des petits délits, diminution des garanties de la défense -, on compte cent quarante et un mille prisonniers dans le seul Etat de São Paulo : cent vingt-quatre mille dans les unités carcérales - 35 % en attente de jugement - et dix-sept mille dans les cellules des districts policiers de la mégapole et à l’intérieur de l’Etat. Ils représentent le double des capacités d’accueil des établissements [3].

La quasi-totalité de cette population appartient désormais ou est liée au PCC. Pour commander à distance ce développement, « Cesinha » et « Geleiao » ont tiré parti du téléphone portable en créant les premières « centrales » téléphoniques de l’organisation criminelle. Sur l’ensemble de l’Etat, on en compte rapidement plus de mille cinq cents, fonctionnant vingt-quatre heures sur vingt-quatre, suffisamment sophistiquées pour organiser des téléconférences entre les « militants » emprisonnés et ceux de l’extérieur [4].

Le gouvernement de São Paulo ne perçoit qu’en 2001 l’importance du téléphone portable. Stupéfiant le pays, une gigantesque rébellion éclate, provoquée par le déplacement de certains prisonniers vers le redoutable bagne de Taubaté. Ce transfert rompait un des pactes implicites entre les leaders du PCC et les autorités de l’Etat. Pour éviter des soulèvements qui finiraient par mettre en évidence les conditions médiévales de prisons surpeuplées, le gouvernement avait concédé certains avantages aux détenus, reconnaissant implicitement que toutes les unités carcérales étaient sous le contrôle du « parti ».

Le déplacement de ce groupe de prisonniers modifiait les règles du jeu, et l’ordre de virar (« se soulever ») fut transmis par les portables aux « pilotes » des pénitenciers. En peu de temps, vingt-neuf prisons, dans dix-neuf villes, et principalement dans São Paulo, déclenchaient une mutinerie de trente mille détenus. Retransmis en direct et de façon spectaculaire par la télévision, le soulèvement assura définitivement la célébrité du PCC et révéla le pourrissement du système carcéral. Le « parti » obtint ainsi ce qu’il avait souhaité : faire la « une » des médias au Brésil et à l’étranger.

Les mesures prises par le gouvernement pour éviter de nouveaux soulèvements s’avérèrent désastreuses. En répartissant les chefs entre plusieurs pénitenciers, il les transforma, au lieu de les affaiblir, en propagandistes des « avantages » obtenus par les prisonniers appartenant au « parti ». Les adeptes se multiplièrent. On estime aujourd’hui à cinquante mille le nombre des seuls « affiliés ».

Toutefois, mélange des genres, le combat légitime contre l’oppression à l’intérieur du système pénal pauliste sert également de couverture à un négoce lucratif : celui du trafic de stupéfiants, estimé, pour le seul « marché » de São Paulo, à 300 millions de dollars par an. Pour gérer, depuis les prisons, sa part de gâteau, le PCC a divisé l’Etat en régions, qu’il a confiées aux « pilotes de rue ». Ceux-ci négocient avec un réseau de trafiquants de l’échelon intermédiaire agissant au service des « gérants » des maîtres du business, les « patrons » [5].

« Ces patrons, constate le commissaire Cosmos Stikovitz Filho, du département d’enquêtes sur les stupéfiants, agissent comme les chefs mafieux des films. Ils donnent seulement les ordres, sans s’impliquer directement. Ce sont des personnes à la position sociale élevée, qui circulent en BMW et en Mercedes, des personnalités au-dessus de tout soupçon. Si je vous donnais le nom de quelques-uns d’entre eux, vous tomberiez sur les fesses... »

Le grand sédatif du détenu

Ramenant le calme dans certains quartiers, où il a mis un terme aux innombrables guerres entre une multitude de bandes, le PCC n’a guère de mal à séduire de nombreux jeunes, dealers à la petite semaine, qui se battent pour survivre au milieu de la pauvreté. Fût-ce au niveau le plus bas, ils sont ravis d’appartenir à une organisation d’un tel poids.

Le commerce de la drogue se pratique également à l’intérieur des prisons. Rencontré au pénitencier d’Hortolandia, un détenu donne une explication : « Tout directeur sait que la maconha [cannabis] est le grand sédatif du prisonnier ; elle lui permet de “voyager” et de construire des châteaux en Espagne. Quand elle vient à manquer, la violence augmente. C’est pour cela que son usage est toléré. »

Pour sa part, un autre détenu fait l’éloge du PCC : « Le nombre de morts a baissé parce qu’il contrôle les prisonniers. Personne ne tue sans autorisation. Les portables et la drogue entrent grâce à la corruption et aux visites. Et le PCC aide ceux qui ont le moins de moyens : il subvient aux besoins, il paie le bus pour les visiteurs qui viennent de loin, il organise des tirages au sort pour des ballons et des bicyclettes lors du jour des enfants. Qui en fait autant ? Seulement le parti ! »

Il oublie néanmoins de préciser que tout « affilié » est tenu de payer une mensualité. Aussi bien celui qui a été libéré que la famille de celui qui est emprisonné. Pour qui se soustrait à l’obligation, le châtiment peut être la mort. Peu importe qu’il n’ait pas eu de chance lors des agressions menées ou des trafics dont il s’occupe, et qu’il n’ait pas réussi à réunir la somme suffisante. « Le PCC est omniprésent, constate le procureur Márcio Christino. Il commande dans les prisons. Il organise des évasions. Il tue ses ennemis ou les oblige à se suicider. Il commet des attentats à la bombe. Il corrompt les représentants du pouvoir public. Il défie les autorités. »

Un nom est devenu mythique dans le monde du crime, dans les milieux policiers et dans les médias : « Marcola » - alias M. Marco Williams Herbas Camacho, pilleur de banques, condamné à trente-neuf ans de prison - il en a purgé dix-neuf - et soupçonné d’avoir planifié la mort d’un juge corregidor [6], en 2003. Faisant profil bas, passant pour un individu cultivé - la légende prétend qu’il a lu plus de deux mille livres -, il n’a jamais parlé à la presse. Il existe peu de photographies de lui dans les archives des journaux, et on n’en connaît que ce qu’il veut bien dire lorsque, conduit aux interrogatoires, il est disposé à répondre aux questions.

Tant la police que le ministère public considèrent « Marcola » comme le cerveau de l’organisation. Lui déclare systématiquement : « Il n’y a pas de preuve de mon appartenance au PCC. Ceux qui me désignent, ce sont la presse et même les prisonniers. Je ne suis le chef de rien du tout. Je me bats pour mes droits. Si la masse des détenus se retrouve dans ma lutte, je n’y peux rien. »

Avec ou sans preuves, il vit sous régime disciplinaire spécial (RDD) : cellule individuelle de six mètres carrés, avec une petite lucarne pour aérer. Lit en ciment, tinette et douche d’eau froide. En été, la température dépasse les 40 °C. Deux heures quotidiennes de soleil et deux heures pour les visites hebdomadaires de deux personnes, sans contact physique, empêché par des barreaux, des rideaux ou des vitres. Ni radio ni télévision, seule la lecture est permise.

Interrogé par les députés fédéraux membres de la Commission parlementaire d’enquête (CPI), qui s’occupe du trafic d’armes, « Marcola » a répondu, selon l’un d’entre eux : « Cherchez-vous à combattre le crime ici ? Mais il est à l’extérieur ! Allez combattre le crime en col blanc. Je ne veux pas vous manquer de respect, mais je suis en train de payer pour ce que j’ai fait, et pour ce qu’on dit que j’ai fait. Mais les députés, suceurs de sang rémunérés et absous ? Les politiciens ne sont jamais responsables de leurs erreurs, de leurs carences, alors que moi, je dois en répondre. »

La répercussion des événements de São Paulo a conduit le gouvernement fédéral de Brasília à proposer de l’aide [7]. Il a même songé à envoyer les forces armées. Le gouverneur de l’Etat, M. Cláudio Lembo, du Parti du front libéral (PFL), opposant au président Luiz Inácio Lula da Silva, a refusé la proposition, déclarant la situation sous contrôle. A quelques mois du premier tour de l’élection présidentielle du 1er octobre 2006, l’accepter eût été une démonstration de l’échec de sa police, qui, avec cent cinquante mille hommes, est souvent présentée comme la mieux préparée du pays. D’autant que l’adversaire du président Lula n’était autre que M. Geraldo Alckmin, ex-gouverneur de São Paulo...

Violence, rage et rancune

M. Lembo n’a pas changé d’attitude après qu’un reporter (Ghillerme Poetanova) et un technicien (Alexandre Calado) de la Globo, la plus puissante chaîne de télévision du pays, eurent été séquestrés, le 12 août 2006. En échange de leur libération, le PCC exigeait que la chaîne présente une vidéo dans laquelle un de ses membres, dûment encapuchonné, lirait un manifeste réclamant « un traitement digne des prisonniers, conformément à la loi d’accomplissement des peines ».

Malgré l’avis contraire de la police, la chaîne de télévision accepta. La vidéo fut diffusée, le journaliste et le technicien réapparurent quelques heures plus tard. Mais une question demeure en suspens : quand et comment cette guerre se terminera-t-elle ? Nul ne se risque à avancer une réponse.

Les violations des droits humains, les humiliations et les nombreuses bavures, dénoncées régulièrement par les familles des détenus, permettent aux gangs de se présenter comme les défenseurs des prisonniers. « Si on ne discute pas les questions de fond, s’insurge la sociologue Vera Malaguti Batista, le problème peut se régler par un bain de sang, mais il resurgira dans un mois ou un an. La police a peur, les gens ont peur, et ils ont raison d’avoir peur. Mais si la manière stupide d’affronter le problème perdure, cela empirera. La violence, la rage, la rancune croîtront encore plus. (...) Il faut que les gens sachent qui est la population carcérale, comment elle vit à l’intérieur des prisons [8].  »

Présent à Vienne, où il assistait au sommet Union européenne - Amérique latine et Caraïbes, en mai 2006, pendant les émeutes, le président Lula a déclaré que la racine des événements se trouvait dans le manque de dépenses sociales, ajoutant : « Il coûte moins cher d’avoir un enfant à l’école jusqu’à l’université qu’un jeune en prison [9]. » La mise en application de ce sage précepte sera-t-elle l’un des objectifs de son second mandat ?

Notes :

[1Les pertes des douze compagnies locales s’élèvent à environ 4 millions d’euros.

[2Amnesty International, « Brésil. Nouvelles attaques criminelles à São Paulo », AMR 19/025/2006, EFAI, Paris, 14 juillet 2006.

[3Lire Mario Osava, « La situation explosive des prisons du Brésil », InfoSud, Genève, 17 juillet 2006 ; et « Les prisons sont occupées à 132 % de leur capacité », El País, Madrid, 30 septembre 2006.

[4Depuis les derniers soulèvements, ce système de communication a été abandonné, la police utilisant des équipements d’écoute. Les ordres sont transmis par des proches des détenus, voire, accusent certains, des avocats.

[5Outre son affrontement avec les autorités, le PCC mène une guerre contre un groupe rival, le Commando rouge. Les deux organisations se disputent tant le contrôle des prisons que celui des activités délictueuses, principalement le trafic de drogue à São Paulo.

[6Autorité judiciaire de contrôle des dysfonctionnements de la justice.

[7Notamment le déblocage d’une somme de 40 millions d’euros, destinés en partie à la reconstruction des prisons détruites pendant les rébellions.

[8Pagina 12, Buenos Aires, 16 mai 2006.

[9El País, Madrid, 15 mai 2006.

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), décembre 2006.

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