Avec le Brésil, le Nicaragua et le Venezuela
Equateur : une victoire à consolider
par Maurice Lemoine
Article publié le 20 mars 2007

Ce n’est pas du Venezuela qu’a surgi la surprise en cette fin d’année 2006. Même la presse internationale, qui ne lui manifeste aucune sympathie, avait prévu la réélection de M. Hugo Chávez. Appuyé sur un ensemble de programmes sociaux, c’est avec 62,89 % des voix qu’il a remporté l’élection du 3 décembre. Mais qui aurait parié sur la victoire du candidat de gauche Rafael Correa en Equateur ? Qui même le connaissait ?

Equateur, terre de volcans, dans tous les sens du mot. C’est en juin 1990 qu’un puissant courant indigène y est entré en éruption, à l’occasion de manifestations sans précédent de la Confédération des nationalités indigènes d’Equateur (Conaie). Ce mouvement demeurera la seule force sociale ayant une réelle capacité de mobilisation dans un pays qui, au long d’une décennie d’instabilité, va voir se succéder huit chefs de l’Etat.

Ainsi... Le 21 janvier 2000, le mécontentement populaire et une mobilisation indigène appuyée par un groupe d’officiers - parmi lesquels un certain colonel Lucio Gutiérrez - font tomber le président Jamil Mahuad. Pour résoudre une banqueroute financière de 7 milliards de dollars et sauver les établissements financiers, celui-ci a purement et simplement gelé les dépôts bancaires des épargnants [1]. L’espace d’un instant, un gouvernement populaire se profile. Le 22 janvier, le haut commandement militaire s’interpose et remet le pouvoir au vice-président Gustavo Noboa. Qui remplace la monnaie nationale, le sucre, par le dollar, en guise de remerciements [2].

Malgré son dénouement, le soulèvement de 2000 a renforcé le poids des indigènes et du parti politique qu’ils ont créé - Pachakutik - avec certains secteurs métis. Dans la perspective de l’élection présidentielle du 22 octobre 2002, se prétendant « nationaliste, progressiste, humaniste, révolutionnaire » le colonel Gutiérrez parle de la nécessité de « forger une seconde indépendance ». Pachakutik abandonne la perspective d’un candidat indien et se rallie à l’ex-militaire. Celui-ci gagne au second tour, le 25 novembre. Inclut des indigènes dans son gouvernement [3]. Puis trahit tout son monde : accord avec le Fonds monétaire international (FMI), programme d’ajustement structurel, alignement sur Washington et Bogotá, pacte avec la droite dure - le Parti social-chrétien (PSC).

Moins soucieux de défendre un projet politique que de passer les accords nécessaires à l’occupation de postes au sein du pouvoir, Pachakutik n’a pas fait pression pour empêcher la nomination de ministres ouvertement néolibéraux. Ses dirigeants se coupent de leurs bases, qui les qualifient de « ponchos dorés ». Dès cette époque, l’économiste Rafael Correa s’inquiète : « Sur le plan économique, [cette participation] légitime la honteuse signature de la lettre d’intention avec le FMI [4]. » Alors que M. Gutiérrez neutralise le mouvement indigène par la cooptation, la division et la répression, il faut attendre juillet 2003 pour que celui-ci prenne ses distances en retirant ses militants du gouvernement. Les accords signés avec le FMI et la Banque mondiale conduisent notamment à l’arrêt des subventions pour le gaz à usage domestique et à la privatisation des entreprises nationales d’électricité et de télécommunications. En attendant le secteur pétrolier [5]...

En Amérique latine, pourtant, des impondérables réduisent souvent à néant les intentions des décideurs. Le 20 avril 2005, M. Gutiérrez est à son tour renversé par la rue. La participation des jeunes aux manifestations se révèle impressionnante. « Dans les années 1970, explique Mme Wilma Salgado, de l’université andine Simón Bolívar Toledo, l’exploitation pétrolière a créé des sources de travail. Ma génération a profité de l’ascenseur social, mes parents étaient beaucoup plus pauvres que moi. Mes enfants ne peuvent avoir le même espoir. On a investi dans leur éducation, ils arrivent sur le marché de l’emploi, il n’y a plus rien ! » Des images importunes dansent sous les paupières de l’universitaire. « Nous vivons une crise profonde, la dollarisation n’a pas fonctionné comme ses promoteurs l’avaient imaginé. Elle a fait augmenter les coûts de production locaux, désormais plus élevés que ceux des pays voisins. Nos entreprises ont été liquidées. Et, plus qu’ailleurs, dans l’agriculture. Nous consommons des pommes de terre américaines, des pastèques colombiennes et péruviennes, des... » Ayant créé un segment de forte consommation, l’économie se concentre sur la sphère liée à l’importation et, en faible proportion, sur le secteur exportateur, mais sans capacité d’activer l’appareil productif et l’emploi. « Si vous voulez un crédit pour acheter une auto, se plaint un paysan, vous l’avez en quarante-huit heures. Si vous en demandez un pour semer trois hectares de pommes de terre, vous ne l’obtenez pas. »

Exit donc l’ancien colonel Gutiérrez. Toutefois, estime le sociologue Werner Vásquez, « cette insurrection des forajidos [6] a plus été un regroupement de certains secteurs des classes moyennes considérant que le président se comportait de manière immorale qu’un véritable mouvement social. Au bout d’un mois et demi, celui-ci s’est dilué sans propositions politiques ». Selon un schéma désormais bien rôdé, le vice-président Alfredo Palacio hérite du pouvoir. Il offre le ministère de l’économie à M. Correa.

Issu de la classe moyenne, éduqué dans des collèges catholiques, M. Correa a poursuivi ses études supérieures dans les universités de Louvain (Belgique) et de l’Illinois (Etats-Unis) après avoir passé une année militante dans une communauté indigène de la province de Cotopaxi. Se réclamant d’une gauche « humaniste et chrétienne », il négocie avec le président Hugo Chávez la vente de 500 millions de dollars de bons de la dette extérieure et l’éventuel raffinage au Venezuela du pétrole équatorien. A son initiative, le gouvernement décide de revoir l’utilisation des ressources pétrolières. Au lieu de servir au remboursement de la dette - 40 % du budget national -, une partie d’entre elles sera destinée aux dépenses sociales.

Du côté de Washington, quelques visages prennent la couleur du plomb. S’il y a quelque chose qui fait du tort aux pauvres, c’est bien que d’autres pauvres ne veuillent pas payer leurs dettes, n’est-ce pas ? M. Correa raconte l’épisode : « J’ai essayé de changer radicalement la politique économique parce que les vingt dernières années de néolibéralisme ont été un véritable désastre. Pour défendre leurs privilèges, la banque, les maîtres du pétrole, les Etats-Unis, le FMI, la Banque mondiale, la Banque interaméricaine de développement ont fait pression sur le président, et j’ai perdu sa confiance, son appui. » Plutôt que de se renier, M. Correa démissionne.

Les mains libres, M. Palacio purge l’aile « nationaliste-forajida » de son gouvernement, passe un pacte avec le patronat, joue la réconciliation avec Bogotá [7], normalise les relations avec les organismes financiers multilatéraux et négocie un traité de libre commerce (TLC) avec les Etats-Unis. En mars 2006, routes bloquées, arbres abattus, pneus qui brûlent provoquent la décision d’imposer l’état d’urgence dans onze provinces (sur vingt-deux) paralysées par les multiples manifestations indigènes qui, au cri de « Nous ne voulons pas être une colonie américaine », s’opposent au TLC.

Gauche divisée, droite dure

Déjà, le 15 mai 2005, pour réduire la pression, le président intérimaire n’a eu d’autre remède qu’expulser la multinationale américaine Occidental Petroleum (Oxy) et confisquer ses actifs (780 millions d’euros) pour non-respect du contrat la liant au gouvernement. La mesure provoque la suspension par Washington des négociations sur le TLC, mais, dans la perspective de l’élection présidentielle du 15 octobre 2006, elle coupe l’herbe sous le pied du mouvement social, et particulièrement indigène, dont l’expulsion d’Oxy constituait l’une des principales revendications.

Face à la droite dure et à la gauche passablement frelatée des partis traditionnels, surgit Alliance Pays, un amalgame de différentes tendances progressistes nouvellement créé par M. Correa. Son discours, nationaliste, reflète sur de nombreux points ce qui se passe au Venezuela.

Pour l’emporter, M. Correa a besoin du soutien du mouvement indigène. Il se heurte à un refus poli. Echaudés par la terrible erreur qu’a constitué l’alliance avec M. Guttiérrez, qui les a divisés et affaiblis, les Indiens, doutant des métis, se repliant sur eux-mêmes, ne veulent plus d’« homme politique de location » : « Ce sera notre candidat ou aucun. » Pachakutik écarte la proposition de M. Correa de réaliser une enquête dans diverses provinces pour définir l’ordre d’un possible binôme - président, vice-président - avec M. Luis Macas, fondateur de la Conaie. Après une forte présence dans les années 1990, ce dernier s’est fait plus discret avant de resurgir lorsque M. Gutiérrez l’a nommé ministre de l’agriculture. Décidant de se lancer sur le terrain politico-électoral, il n’envisage que la candidature à la fonction de chef d’Etat. Conseiller politique de M. Correa, M. Ricardo Patino soupire : « Rafael a dit qu’il se sentirait très honoré d’être le candidat à la vice-présidence d’un compañero représentant le mouvement indigène, à condition que ce soit une option ayant un maximum de chances. »

On ne sait pas combien le pays compte d’Indiens. Pour la droite, ils seraient 10 % ; pour la gauche, 25 % ; pour l’Unesco, 45 %. Malgré leur rôle dans le succès des luttes contre le TLC et l’Oxy, il apparaît improbable qu’un de leurs leaders puisse être reconnu par l’ensemble de la société comme son représentant. De notoriété publique, un ticket « Macas-Correa » n’a aucune chance de l’emporter. La formule « Correa-Macas », oui. Pachakutik se déchire. « On considère Luis Macas comme un dirigeant social, précise M. Delfín Tenesaca, président du Mouvement indigène du Chimborazo (MICH), pas comme un leader politique, donc ça entraîne des discussions. » Le 23 juin, durant le conseil politique de Pachakutik, treize coordinations provinciales (sur vingt-deux) se rallient à M. Correa. Les autres appuient la candidature de M. Macas.

Une atomisation totale. Même les militants métis des mouvements sociaux doutent de M. Correa. « D’où vient-il ? D’une classe sociale haute. Il n’a aucun contact avec les bases. » On lui reproche d’avoir été doyen de la faculté d’économie de l’université privée San Francisco - la plus chère de Quito. Pour ajouter à la confusion, depuis Caracas, M. Chávez exprime implicitement sa sympathie pour son « ami » Correa. De passage en Equateur, le président bolivien Evo Morales encourage son « frère indigène » Macas. Dont le discours, au demeurant, ne diffère guère de celui de M. Correa : exigence d’une réforme agraire et d’une Assemblée constituante, rejet du plan Colombie et de l’impérialisme, solidarité avec le Venezuela, la Bolivie et Cuba, refus des TLC, appui au Forum social mondial... « Notre mouvement, explique-t-il, s’est rendu compte qu’il faut élaborer un agenda global. Si on ne s’occupe que des indigènes, on court le risque d’être dans l’enfermement absolu. Cela ne résoudra ni les problèmes indigènes ni les problèmes nationaux. »

Campagne sale du candidat du Parti rénovateur institutionnel action nationale (Prian), M. Alvaro Noboa, magnat de la banane, l’homme le plus riche du pays : instrument de M. Chávez et des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), M. Correa « n’obtiendra jamais que le peuple vote en faveur du communisme, du terrorisme, de Cuba... ». Division, dispersion des votes... Le 15 octobre, peut-être grâce à une fraude, M. Noboa remporte le premier tour devant M. Correa. Pachakutik et M. Macas s’effondrent : l’Equateur n’est pas la Bolivie. Les autres partis font de la figuration.

Fin de la récréation. A ce moment, il paraît clair qu’il existe dans le pays un consensus sur le fait que le système politique doit changer. Un ample mouvement citoyen se rallie à M. Correa au second tour - Pachakutik, Mouvement populaire démocratique (MPD), Parti socialiste (PS), Gauche démocratique (ID) et deux cents organisations sociales, dont la Conaie. Le 26 novembre, le candidat de gauche l’emporte avec 56,67 % des voix.

Durant l’administration de M. Palacio, une réforme de la loi des hydrocarbures a permis à l’Etat de percevoir davantage d’impôts des multinationales pétrolières. Pour M. Correa, ce n’est pas suffisant. « Nous ne pouvons pas permettre que, sur cinq barils produits, les multinationales en emportent quatre et nous en laissent un. Nous allons revoir la participation de l’Etat dans ces contrats. » Comme l’ont fait Caracas et La Paz. Opposé au TLC, M. Correa refuse d’impliquer l’Equateur dans le plan Colombie et de considérer les FARC comme un mouvement « terroriste ». Sans force parlementaire pour soutenir son action - son parti n’a présenté aucun candidat à la députation -, il compte en appeler directement à l’électorat pour « refonder la République » à travers une Assemblée constituante, dans six ou sept mois.

« Nous ne sommes ni “chavistes”, ni “bachelettistes”, ni “kirchnéristes” [8], déclarait-il en juin 2006. Mais nous sommes partie prenante du socialisme du XXIe siècle, qui cherche la justice sociale, la souveraineté nationale, la défense des ressources naturelles et une intégration régionale reposant sur une logique de coordination, de coopération, de complémentarité. »

Un projet qui ressemble fort à celui de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), chère aux présidents Chávez, Morales et Castro...

Notes :

[1L’Etat ne les restituera que partiellement.

[2Le sucre devait son nom au maréchal Antonio José de Sucre qui, avec Simón Bolívar, libéra l’Amérique du Sud du joug espagnol au XIXe siècle.

[3Pour la première fois, un pays latino-américain a une ministre des affaires étrangères indigène, Mme Nina Pacari.

[4Kintto Lucas, El Movimiento indigena y las acrobacias del coronel, Tintaji, Quito, 2003.

[5L’Equateur est le cinquième producteur latino-américain de pétrole.

[6« Hors-la-loi » ; terme employé par le président pour insulter les opposants et qu’ils se sont réapproprié.

[7La position neutre de Quito dans le conflit qui déchire le pays voisin, ses protestations face aux incursions de l’armée colombienne sur le territoire équatorien et son refus de qualifier les rebelles de « terroristes » ont provoqué des tensions avec Bogotá au début du mandat de M. Palacio.

[8Des président(e)s de gauche et de centre gauche Chávez (Venezuela), Michelle Bachelet (Chili), Néstor Kirchner (Argentine).

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), janvier 2007.

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