Cuba : la vie ¬« n’est pas facile ¬ »
par Dalia Acosta
Article publiť le 10 avril 2007

Une √©trange sensation de normalit√© semble dominer la vie quotidienne √ Cuba, avec quelques touches de tensions isol√©es, de doutes sur l’avenir et d’un silence officiel et m√©diatique sur des aspects d√©termin√©s de la r√©alit√© qui, lorsqu’ils surgissent, semblent compl√®tement √©trangers √ une bonne partie de la population...

¬« Ce n’est pas facile ¬ », la phrase popularis√©e lors des pires moments de la crise √©conomique des ann√©es 90 a refait surface avec toute sa vari√©t√© de sens et de nuances. Rien n’est facile quand on parle du pr√©sent, du futur, des temp√©ratures √©lev√©es, des probl√®mes de transports, des prix de l’alimentation ou des programmes de la t√©l√©vision.

Les ¬« chameaux ¬ » (camellos), une variante de transport urbain qui arrive √ acheminer plus de 300 personnes par voyage, sont toujours en nette voie d’extinction, les prix de l’alimentation restent √©lev√©s et les augmentations salariales d√©cr√©t√©es en 2005 sont √ peine suffisantes pour couvrir les besoins les plus √©l√©mentaires.

Obispo, l’art√®re principale de La Habana Vieja (La Vieille Havane), se r√©veille toujours pleine de gens qui font les boutiques de vente en devises, qu’ils aient ou non de l’argent pour y faire des achats, ou de gens qui la parcourent pour aller d’un bout √ l’autre du centre historique. Rien ne semble troubler le chaos provoqu√© par les milliers de passants quotidiens.

Un homme vend deux chiots dalmatiens, un vieux monsieur offre le journal du jour √ un groupe de touristes, une infirmi√®re fait ses visites de routine aux personnes √Ęg√©es du quartier, des enfants en uniforme s’attroupent face √ l’√©cole, des dizaines de personnes font la queue pour envoyer un courriel depuis l’un des rares sites habilit√©s pour ce faire dans la capital cubaine.

¬« Tout continue √ l’identique ¬ », affirme le propri√©taire d’une galerie priv√©e d’arts plastiques. Apr√®s avoir √©t√© oblig√©, il y a quelques ann√©es, de fermer en vertu d’une d√©cision officielle, le galeriste a rouvert il y a quelques mois, tout comme d’autres espaces semblables qui prolif√®rent le long de la rue Obispo avec la permission ou la tol√©rance des autorit√©s locales.

¬« Parfois je pense une chose et d’autres fois je me surprends √ penser exactement son contraire. Ici, personne ne sait ce qui peut se passer dans le futur ¬ », commente-t-il √ IPS.

Six mois apr√®s sa derni√®re apparition en public, la presse nationale continue √ ne pas donner d’information sur la sant√© du pr√©sident Fidel Castro, d√©clar√©e ¬« secret d’Etat ¬ ». En g√©n√©ral, elle ne reproduit pas non plus, sur cette affaire qui pr√©occupe tout le monde, les d√©clarations isol√©es d’autorit√©s, que ces autorit√©s soient en faveur ou contre le mandataire de 80 ans.

Dans une ¬« proclamation au peuple ¬ », Castro a annonc√© le 31 juillet que, apr√®s une op√©ration de l’abdomen, il √©tait dans l’obligation de transf√©rer ¬« provisoirement ¬ » ses fonctions √ la t√™te du pays √ son fr√®re et ministre de la D√©fense, Raul Castro. De la m√™me mani√®re, il a charg√© un groupe de dirigeants, qui b√©n√©ficie de sa plus grande confiance, du suivi des travaux prioritaires.

Des informations provenant de la presse √©trang√®re assurent que le pr√©sident a subi plus d’une op√©ration ces mois-ci, qu’il souffre de probl√®mes de cicatrisation et qu’il aurait choisi lui-m√™me la m√©thode chirurgicale qui a √©t√© utilis√©e et a provoqu√© ce probl√®me. Mais aucun de ces d√©tails n’a √©t√© officiellement confirm√©.

Apr√®s sa discr√®te activit√© diplomatique autour du XVIe Sommet du Mouvement des Pays Non-Align√©s, en septembre, apr√®s son apparition √ la t√©l√©vision le 28 octobre et son message de fin d’ann√©e, Fidel Castro est rest√© absent jusqu’au mardi 30 janvier, sans d√©mentir ou accepter les informations contradictoires sur sa sant√© et son possible retour au pouvoir.

La nouvelle vid√©o, diffus√©e dans l’√©mission de t√©l√©vision Mesa Redonda, montre des images d’une visite rendue par le pr√©sident du Venezuela, Hugo Chavez, √ son ami cubain, dans l’apr√®s-midi du 29 janvier.

Sur ces images, on y voit Castro debout, en train de discuter et, m√™me s’il n’est pas compl√®tement r√©tabli, il est en bien meilleure forme que lors de sa derni√®re apparition devant les cam√©ras.

D’apr√®s ce qu’a dit Chavez √ la fin de l’enregistrement, au cours d’une conversation de deux heures sur des sujets comme le changement climatique ou la crise √©nerg√©tique mondiale, il a trouv√© son ami de ¬« bonne humeur ¬ », avec une ¬« bonne mine ¬ » et la ¬« lucidit√© de toujours ¬ ».

La derni√®re information √©tait aussi arriv√©e sur l’√ģle de la bouche du dirigeant v√©n√©zu√©lien. Quelques jours auparavant, le 24 janvier, il avait lu une lettre de Castro et, pour preuve de son authenticit√©, avait montr√© la signature de l’exp√©diteur aux cam√©ras de t√©l√©vision lors de la c√©r√©monie de signatures de 16 nouveaux accords de coop√©ration entre les deux pays.

¬« Nous sommes extr√™mement heureux, Fidel, des nouvelles de ton r√©tablissement qui nous arrivent ¬ », dit-il ce jour-l√ et, avec un optimisme prononc√©, il a assur√© qu’ ¬« il n’est plus dans son lit de malade ¬ » et qu’il marche ¬« presque en trottant ¬ ».

Pour sa part, le vice-ministre des Affaires √©trang√®res cubain, Bruno Rodriguez, a assur√© le 26 janvier alors qu’il √©tait au Guatemala, que Castro ¬« continue de se tenir au courant des √©v√©nements essentiels ¬ » du pays, ¬« il est consult√© pour les d√©cisions les plus importantes ¬ » et il reprendra ¬« le plein exercice de ses fonctions au gouvernement d√®s que les m√©decins le jugeront appropri√© ¬ ».

Alors que la presse √©crite et la t√©l√©vision s’ouvrent √ des sujets comme l’inefficacit√© √©conomique ou la discrimination de la communaut√© homosexuelle, elles ne se font pas l’√©cho des nouvelles sur Castro ni d’un d√©bat intense men√© par un groupe d’intellectuels sur la politique culturelle du pays.

¬« Et √ßa, o√Ļ √ßa s’est pass√© ? Je ne comprends rien ¬ », a r√©agi un ing√©nieur de 37 ans √ une d√©claration de l’Union Nationale des Ecrivains et Artistes de Cuba (Uneac) qui, publi√©e le 18 janvier par le journal officiel Granma, laissait clairement entendre la position de l’organisation sur la pol√©mique, dont les d√©tails n’ont jamais transparu dans la presse nationale.

¬« C’est comme s’ils vivaient sur une √ģle et nous sur une autre ¬ », a comment√© l’ing√©nieur √ IPS ; il a en m√™me temps revendiqu√© son droit √ √™tre inform√©, ¬« m√™me si je ne suis pas un intellectuel et qu’il semble que ce ne sont pas mes affaires ¬ ».

L’√©change, qui a suivi son cours apr√®s la d√©claration officielle de l’Uneac, approfondit la r√©flexion sur les cons√©quences d’une politique culturelle erron√©e qui, √ la fin des ann√©es 60 et pendant une bonne partie des ann√©es 70, a provoqu√© la censure d’Ň“uvres, la fermeture de collectifs artistiques et la mise √ l’√©cart de brillants √©crivains.

Mais, au-del√ du d√©bat, peut-√™tre le plus important enregistr√© depuis l’annonce du retrait temporaire de Castro, au-del√ des tensions renouvel√©es avec les Etats-Unis et du nouvel √©lan donn√© √ l’alliance avec le Venezuela, l’¬« √ģle r√©elle ¬ » semble √™tre celle de tous ces gens qui, soir apr√®s soir, s’assoient chez eux pour regarder la telenovela br√©silienne ou cubaine du jour.

¬« La vie continue, on ne peut pas attendre √©ternellement ¬ », dit une employ√©e d’Etat qui, √ la fin de l’ann√©e derni√®re, a re√ßu l’information qu’on lui accordait une licence pour louer une chambre de sa maison aux touristes √©trangers, autorisation qu’elle avait demand√©e ¬« depuis on ne sait pas combien de temps ¬ ».

¬« Je pensais que ma demande appartenait au pass√©, que le gouvernement n’allait plus donner de licence √ personne et, tout √ coup, ils m’ont surprise ¬ », a reconnu cette femme de 44 ans, habitante du centre historique de la capitale cubaine, qui pourra dor√©navant contribuer √ l’√©conomie domestique gr√Ęce aux gains rapport√©s par cette activit√© ind√©pendante.

Le gel, que l’on a observ√© depuis 2000, dans l’octroi de licences pour l’exercice d’un travail √ compte propre, selon des modalit√©s d√©finies, n’a pas √©t√© annonc√© officiellement √ l’√©poque, tout comme aujourd’hui on ne parle pas, non plus, d’une possible r√©activation.

S’il s’agit d’une tendance et non de cas isol√©s, ce qui est tr√®s difficile √ confirmer officiellement dans le contexte actuel, la mesure pourrait √™tre un signe du pragmatisme, surtout en mati√®re √©conomique, que de nombreux observateurs attribuent √ l’actuel pr√©sident en fonction.

Dans la m√™me lanc√©e s’inscriraient les tentatives pour affronter la s√©v√®re crise des transports urbains, particuli√®rement √ La Havane qui compte plus de 2,2 millions d’habitants. ¬« Si le gouvernement r√©sout le probl√®me du transport, il √©limine un foyer de tensions permanent ¬ », a dit √ IPS une cadre d’une entreprise mixte, qui a demand√© √ rester anonyme.

Des sp√©cialistes estiment que ¬« les eaux pourraient √™tre maintenues √ leur niveau ¬ » dans cette √ģle des Cara√Įbes si le gouvernement, sous la conduite de Raul Castro, r√©ussit √ augmenter l’efficience √©conomique, √ freiner l’inflation, √ r√©nover le transport urbain, √ flexibiliser quelques r√©glementations √©conomiques et √ maintenir ou √©largir les espaces pour l’initiative priv√©e.

D’autres signalent que les transformations s’imposent aussi dans la sph√®re politique, dans le domaine de la garantie de certains droits individuels comme la libert√© d’expression et d’association et l’ouverture de plus grands espaces permettant l’action des acteurs les plus divers de la soci√©t√© civile cubaine.

Alors que des analystes √©trangers assurent que le ¬« transfert de pouvoir ¬ » a d√©j√ eu lieu √ Cuba, de nombreuses personnes, dans l’√ģle, ne cherchent qu’√ survivre, sans laisser de c√īt√© l’incertitude quant √ ¬« ce qui viendra ¬ ». Ceux qui veulent des changements, aussi bien √©conomiques que politiques, ne manquent pas, mais ils ne veulent pas renoncer aux progr√®s des derni√®res d√©cennies.

¬« Voil√ la grande contradiction des Cubains. Moi-m√™me je voudrais vivre mieux, avoir une maison avec ma famille et ne pas vivre avec mes beaux-parents, avoir la possibilit√© de quitter mon emploi et d’ouvrir un commerce, mais je ne veux pas renoncer √ certains droits comme l’√©ducation, le cong√© maternit√©, l’acc√®s √ l’avortement. Ce n’est pas facile ¬ », dit la fonctionnaire.

Source : IPS Noticias (www.ipsnoticias.net), janvier 2007.

Traduction : Emmanuelle Chapon, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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