Venezuela
Du capitalisme rentier ... à quel socialisme pour le XXIe siècle ?
par Margarita Lopez Maya
Article publié le 11 juillet 2007

Le mercredi 21 mars, à l’Ecole de sociologie de l’Université Centrale du Venezuela (UCV), un groupe de professeurs a ouvert un atelier-séminaire sur le thème : « Socialisme du XXe et du XXIe siècle en débat ». Nous nous sommes fixé les objectifs suivants : ouvrir un lieu de discussion responsable, pédagogique et critique sur le socialisme du XXIe siècle... Nous avons souhaité que participent à cet espace de discussion un ensemble divers d’intellectuels, de politiques, d’étudiants, de militants des droits humains, de fonctionnaires et de conseillers techniques du gouvernement, afin d’échanger information et réflexion théorique et d’avoir un débat d’idées... Et enfin, nous avons voulu que le thème soit abordé et discuté en faisant un bilan des socialismes du passé, en particulier des modèles du XXe siècle, bilan qui permettrait d’envisager ensuite le type d’avenir que nous voulons construire au Venezuela et dans le reste de l’Amérique latine sous la dénomination de « socialisme ».

Lors de la première session, différents arguments ont été avancés sur le sens et la pertinence d’un socialisme au XXIe siècle. Des idées ont également été développées sur les faiblesses et les contradictions du capitalisme, tels que son irrationnel désir de profit, au dessus de toute considération pour l’être humain, et sa tendance structurelle à l’inégalité et à l’injustice sociale. Ont également été évoquées quelques-unes des faiblesses du socialisme du XXe siècle, à savoir son autoritarisme, son manque de pluralisme et sa faillite en tant que modèle économique. Au-delà de ces points, la nécessité de rechercher un type de société qui transcende le caractère destructeur de la nature même de ces deux « modèles » a également été discuté. L’humanité a besoin de s’épanouir dans une société qui soit égalitaire, juste, plurielle et écologiquement durable. Mais ce qui me semble central pour le Venezuela, dans le cadre de cette discussion, c’est d’analyser le capitalisme tout à fait particulier qui est le nôtre au cours de l’histoire du XXe siècle, un capitalisme qui conditionne tout changement que nous essayerons d’opérer au XXIe siècle.

Nous savons que le Venezuela actuel est une société portée par une économie pétrolière-rentière. Il s’agit donc d’un capitalisme paradoxal, puisqu’il ne se nourrit pas prioritairement du travail productif et du profit, mais d’une rente qui est captée sur le marché international.

Au milieu du XXe siècle, on avait obtenu dans notre pays un consensus social et politique pour essayer de construire un modèle industriel dont le moteur serait initialement cette rente pétrolière. Ce modèle dit de « substitution des importations » a cherché, comme dans d’autres pays d’Amérique latine, à créer une économie capitaliste. Nos gouvernements, à travers des plans nationaux, ont utilisé la rente pour établir les conditions nécessaires pour commencer à produire dans le pays ce qui jusqu’alors était importé. On a commencé par des biens de consommation durables, puis par des biens de consommation intermédiaires, puis, finalement, par des biens de capitaux. On supposait qu’à un certain moment, l’industrie n’aurait plus besoin de l’appui de la rente pétrolière et qu’elle décollerait alors vers la croissance auto soutenue.

Ce modèle industriel s’est développé jusqu’à son entrée en crise au cours des années 1980. Selon les analystes d’alors, le modèle présentait une faille profonde, puisqu’il ne parvenait pas à ce que l’appareil productif industriel devienne indépendant des rentes produites par le secteur primaire exportateur. Le premier gouvernement de Carlos Andrés Pérez (1974-1979), en raison du boom des prix pétroliers sur le marché mondial, s’est obstiné à injecter de l’argent dans une industrie et dans un modèle qui avait déjà fourni la preuve dans d’autres pays - et ce bien avant que cela ne se passe chez nous - qu’il était incapable de se soutenir. La rente pétrolière a créé une économie aux pieds d’argile, mais de cela nous avons pris beaucoup de temps à nous rendre compte. Et, au-delà de l’économie elle-même, la rente pétrolière a aussi modelé une société, une culture, un type d’Etat et un système politique rentiers.

Notre capitalisme étant un capitalisme sui generis, de quelle manière influencera-t-il le socialisme que l’on cherche à construire ? La rentre pétrolière a permis qu’en quelques décennies seulement, nous soyons passés d’une société rurale et arriérée à une société urbaine et très moderne en apparence. Cette rente nous a dotés d’une classe moyenne ayant des modèles de consommation et un pouvoir d’achat comparables à ceux des Etats-Unis : voitures, appareils électroménagers, voyages, alimentation sur base de « délicatesses » importés. Ces habitudes de consommation se sont généralisées à tous les secteurs sociaux.
On nous a inculqué, par exemple, une alimentation centrée sur le blé : pain, spaghetti, et cachitos ; cela pour nous qui vivons dans un pays tropical incapable de produire efficacement cette céréale !

D’autre part, le pétro-Etat n’a jamais eu besoin de convaincre la population de la nécessité de payer des impôts comme contribution des intérêts privés à des projets publics de bien commun, quelque chose qui est crucial pour les capitalismes qui ont érigé lesdits Etats-providence en Europe. Nous, nous finançons les services publics avec les revenus de la rente pétrolière.

Cela a conduit au fait que des normes d’efficience, de responsabilité, de prudence et d’obligation de rendre des comptes soient des faiblesses notoires de nos gouvernements et de notre société en général.

Cela a également créé dans notre culture une difficulté à faire clairement la distinction entre ce qui est public et ce qui est privé, entre ce qui est à soi et ce qui est à l’autre. Cela a eu des répercussions importantes sur le comportement tant de fonctionnaires d’Etat que de citoyens privés. En termes de système politique, notre démocratie s’est construite en se basant sur des pactes et des concertations, et personne, sauf les coffres de l’Etat, n’a sacrifié ses intérêts particuliers. Cela a créé des élites égoïstes et extrêmement insensibles.

Le socialisme, ou la société alternative, qui commence à faire l’objet de discussion au Venezuela, doit passer par la compréhension des mécanismes profondément enracinés que ce capitalisme rentier a incrustés dans l’économie, la culture et la politique. Il suffit de regarder autour de nous pour percevoir ce « rentisme » présent partout : dans nos valeurs et nos habitudes de consommation ; dans l’inefficacité galopante de l’administration publique et privée ; dans l’incapacité des fonctionnaires de l’Etat à faire la différence entre l’argent public - qui appartient à tout le monde - et leur argent privé ; dans la facilité avec laquelle on croit que l’on peut avancer vers une transformation intégrale de notre société parce qu’on a beaucoup d’argent.

La rente pétrolière est un bien précieux qui, si elle avait été administrée avec prudence, nous aurait peut-être permis de parvenir à une société démocratique et égalitaire au cours du siècle passé. Mais ce que nous avons atteint est bien au-dessous de nos attentes. Maintenant, nous sommes à nouveau en train de faire l’effort pour utiliser cette rente au service d’une société juste et libre pour le XXIe siècle. Cependant, dans beaucoup de stratégies et de routines quotidiennes de l’Etat, du gouvernement, des politiciens et des citoyens, la mentalité rentière continue à prédominer, mentalité selon laquelle tout peut trouver une solution avec de la volonté et de l’argent, sans que personne n’ait à se sacrifier. Débattons donc de la manière de profiter de la rente pour qu’un socialisme « rentier » ne déçoive une fois de plus nos attentes.

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Qui a payé ?

Samedi 24 mars, dans ce même journal (Miradas Criticas), et sur cinq pages différentes, une publicité d’un tiers de page appelait à la fondation du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV). Qui a payé ces annonces publicitaires ? L’Etat, le gouvernement, les citoyens fondateurs de ce parti ? Lors des élections de décembre 2006, diverses instances nationales et internationales d’observation ont attiré l’attention sur l’utilisation flagrante, illégale et illégitime de deniers publics dans la campagne des deux candidats à la présidence. La publicité de ce parti naissant a-t-elle été payée avec l’argent de tous les Vénézuéliens ?

Source : Aporrea (http://www.aporrea.org), 1er avril 2007.

Traduction : revue A l’Encontre (www.alencontre.org), Traduction par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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