Bolivie
La première année d’Evo Morales
par Raúl Zibechi
Article publié le 15 mars 2007

Si la première année d’un gouvernement est une période suffisante pour établir les tendances et les chemins qu’il s’apprête à suivre, alors, pour le gouvernement d’Evo Morales - qui est entré en fonction le 22 janvier 2006 -, on peut dire qu’il se trouve à mi-chemin entre le changement et la continuité.

Un bonne synthèse est celle d’Oscar Olivera, dirigeant de la Coordination de l’eau (Coordinadora del Agua) de Cochabamba, qui indique que c’est un gouvernement composé d’«  un mélange de toutes sortes de courants : membres de partis traditionnels, de mouvements sociaux émergeants et d’arrivistes qui se sont faufilés à la dernière minute  » [1].

Même s’il est encore trop tôt pour savoir comment évolueront les quatre principaux acteurs boliviens, chacun d’eux a déjà laissé son empreinte au cours de ces douze mois. Il s’agit donc de suivre l’évolution de l’État bolivien, dirigé maintenant par le Mouvement vers le Socialisme (MAS) ; des grands groupes d’entreprises installés à Santa Cruz [dans l’est du pays, ndrl] ; des investisseurs étrangers et des mouvements sociaux.

Un État qui se renforce

Même si l’État bolivien continue à être aussi colonial qu’il y a un an, il a gagné en légitimité face à la population et tend à se renforcer à moyen terme. La légitimité provient, en grande mesure, du fait qu’une nouvelle forme de gouverner a été instaurée, par des personnes autres que celles qui ont gouverné jusqu’à maintenant : une bonne partie des ministres, conseillers et parlementaires viennent « d’en bas », de ceux qui ont été exclus pendant cinq siècles. Mais ce changement ne signifie pas que les modes et manières de faire aient changé. Tout indique que les styles de la politique « d’en haut » se maintiennent et que, dans certains cas, se sont renforcés. La façon dont le MAS est en train d’aborder les négociations dans l’Assemblée constituante [2] en est une preuve.

Toutefois, l’État bolivien tend à dépasser quelques-unes de ses faiblesses historiques. Grâce au succès de la négociation des nouveaux contrats avec les dix entreprises multinationales pétrolières qui opèrent dans le pays, les revenus du pétrole, que l’État perçoit, passeront de 282 millions de dollars annuels entre 1998 et 2002, à 1,3 milliard en 2006 [3]. Selon Evo Morales, ce montant atteindra les 4 milliards de dollars annuels en 2010, ce qui représente environ 100% du Produit Intérieur Brut (PIB) annuel et permettra au gouvernement du MAS de disposer d’énormes ressources pour des investissements sociaux [4].

À long terme, le thème est plus complexe parce que, en réalité, il n’y a pas eu nationalisation des hydrocarbures et les entreprises multinationales n’ont pas été expropriées. Ce sont plutôt de nouveaux contrats qui ont été signés. Ils augmentent les royalties de l’Etat en inversant les proportions appliquées auparavant aux entreprises dont la production de gaz est supérieure aux 100 millions de pieds cubiques par jour : 82% pour l’État et 18% pour les entreprises [5]. Le problème réside dans le fait qu’en ne nationalisant pas les hydrocarbures, la refondation de l’entreprise d’Etat, Yacimientos Petrolíferos Fiscales de Bolivia (YPFB, Gisements pétroliers fiscaux de Bolivie) n’est pas réelle. Les nouveaux contrats établissent que YPFB ne fera aucun investissement et n’assumera pas de risques ou de responsabilités mais qu’elle agira comme superviseuse des entreprises qui exploitent les hydrocarbures. En ayant réalisé « une nationalisation sans expropriation », l’entreprise publique ne dispose pas des ressources pour être compétitif sur le marché et les critiques ont raison de déclarer que «  le discours du gouvernement qui dit que la “nationalisation” implique le contrôle de la fixation des prix, des volumes et des destinations est un leurre, puisque celui qui fixe les prix, les volumes et les destinations est le marché mondial dominé par les compagnies transnationales pétrolières  » [6].

Il s’agit d’une question clé parce que toute la politique des ressources naturelles du gouvernement d’Evo, qui comprend non seulement le gaz mais aussi les mines, « consolide le modèle primaire [7] exportateur », en laissant de côté l’industrialisation et le marché interne, comme l’affirme une analyse du Centro de Estudios para el Desarrollo Laboral y Agrario (Cedla). L’accord signé avec l’Argentine, qui augmente le prix du gaz vendu à ce pays, et l’approvisionnement en gaz du Brésil, qui ravitaille 30% de la puissante ceinture industrielle de São Paulo, impliquent une augmentation considérable des revenus de l’Etat mais consolident l’exportation du gaz sans industrialisation. En somme, des bénéfices importants à court terme et des problèmes à long terme.

Même si l’État bolivien gagne en légitimité et en force, il doit atteindre à coup sûr les objectifs fixés par la convocation de l’Assemblée constituante, c’est-à-dire la refondation effective du pays, une étape indispensable pour conduire le gouvernement d’Evo sur la voie de transformations réelles. Sur ce terrain, la situation s’est embourbée. La polarisation extrême avec les élites de Santa Cruz a conduit le pays au bord de la rupture et de la confrontation ouverte. Cependant, le problème de fond est que le style imposé dans l’Assemblée constituante reproduit les modes traditionnels de la politique bolivienne : négociation et accords entre les chefs des partis, dérobant le débat à la population. La Constituante représente le principal échec du gouvernement du MAS au cours de cette première année. Les deux faits mentionnés (« nationalisation » des hydrocarbures et échec de la refondation de l’État) vont entraîner des problèmes à moyen et long terme pour le gouvernement d’Evo Morales.

Les problèmes avec l’oligarchie de Santa Cruz

La seule force sociale capable de tenir tête au gouvernement du MAS est l’oligarchie de Santa Cruz. Non seulement il s’agit de la région la plus prospère du pays mais elle dispose aussi de l’unique classe dominante qui a des intérêts spécifiques différents de ceux du reste des Boliviens, y compris les élites du reste du pays.

Une bonne partie du pouvoir de cette oligarchie se base sur la terre obtenue de façon frauduleuse pendant les dictatures militaires successives. L’agrobusiness est la principale source d’accumulation des élites locales liées, semble-t-il, à des affaires illicites comme le narcotrafic et la contrebande. Mais Santa Cruz est aussi, avec Tarija, la région la plus riche en hydrocarbures. Sur le plan politique, c’est la région la plus conservatrice d’où sont partis plusieurs coups d’État décisifs comme celui de Hugo Banzer en 1971, avec, dans ce cas, le soutien non dissimulé de la dictature militaire brésilienne.

Les classes dominantes de Santa Cruz sont en train de monter un projet autonomiste pour empêcher que les luttes sociales du pays ne perturbent le processus d’accumulation de capital et ne mettent des limites à leur pouvoir. Selon certaines analyses, il est possible que soit déclenchée une guerre interne à caractère séparatiste, dirigée par l’oligarchie de Santa Cruz. Plusieurs informations de médias indépendants rendent compte de l’existence de camps d’entraînement de groupes paramilitaires à Santa Cruz, avec l’appui de mercenaires colombiens. Il semble évident qu’une fraction des classes dominantes de cette région est en train de miser sur la guerre.

La crise dans la ville et le département de Cochabamba s’inscrit dans ce scénario. Le gouverneur Manfred Reyes Villa, un ex-militaire allié au néolibéral Gonzalo Sánchez de Lozada, y a été élu avec près de 55% des voix. Dans le conflit sur les autonomies, il a décidé de s’aligner sur les positions de Santa Cruz mais, dans sa province, plus de 63% de la population a rejeté l’autonomie lors du référendum de l’an dernier. Les mouvements sociaux, en particulier les cultivateurs de coca, cocaleros, et les regantes [8], qui sont des alliés historiques d’Evo Morales, ont bloqué la ville au début de cette année, pour exiger la démission du gouverneur autonomiste. La violente bataille de rue initiée par des jeunes de l’ultra droite qui soutiennent la position de Santa Cruz, révèle l’existence de fortes tendances vers la militarisation du conflit puisque ces groupes ont agi de la même façon que des bandes paramilitaires. Les plus pessimistes croient percevoir dans ces événements les prémisses d’une possible guerre civile. Cependant, Evo essaie de détendre la situation en acceptant que la Constitution soit approuvée par les deux tiers des votes, ce qui représente une concession à l’oligarchie de Santa Cruz. En tout cas, les couteaux sont tirés et une radicalisation du conflit ne doit pas être exclue.

Cependant, les choses ne sont pas si simples. L’augmentation des revenus de l’État lui permettra de satisfaire quelques-unes des demandes autonomistes, parmi lesquelles le retour à Santa Cruz d’une partie des impôts payés par ce département. Le fait même que l’État soit plus fort et les mouvements sociaux plus dispersés, désactive certaines des craintes de ces secteurs. Parallèlement, les mouvements sociaux de Santa Cruz sont en train de se renforcer et les groupes dominants ne sont plus assurés de leur hégémonie politique, comme le montre la croissance du MAS lors des élections pour l’Assemblée constituante, qui est devenue la première force politique de ce département.

En dernier lieu, les facteurs internationaux jouent contre la croissance de la tension autonomiste. En Bolivie, ce ne sont pas les Etats-Unis qui ont le plus grand poids politique mais le Brésil. Le triomphe de Luiz Inacio Lula da Silva au deuxième tour des présidentielles, à la fin octobre, permet à Evo Morales de compter sur un allié appelé à stabiliser la région - malgré leurs différends sur la question du prix du gaz. La situation indique alors que les négociations avec les classes dominantes de Santa Cruz pour une répartition de quotes-parts de pouvoir peuvent arriver à bon port, favorisant ainsi la gouvernabilité et la paix sociale.

Multinationales et mouvements sociaux

Même si le gouvernement de George W. Bush fait pression sur Evo Morales dans des domaines comme la politique au sujet de la coca et dans d’autres affaires internes de la Bolivie, les États-Unis n’ont plus la même capacité d’influence sur le pays qu’il y a quelques décennies. Rien que l’entreprise brésilienne Petrobras est responsable de 20% du Produit Intérieur Brut (PIB) bolivien et contrôle 46% des réserves d’hydrocarbures du pays ; tandis que la multinationale Repsol-YPF en contrôle 23%. Le gaz, principale richesse bolivienne, est vendue majoritairement au Brésil et à l’Argentine, deux pays qui ne peuvent se passer du gaz bolivien pour leurs industries et leur consommation domestique. En somme, la Bolivie a prioritairement des relations économiques et politiques avec des pays de la région. Ce lien privilégié avec ses voisins a été une victoire du peuple bolivien qui, pendant ladite « guerre du gaz » [octobre 2003, ndlr], a empêché que cette ressource stratégique ne soit vendue aux Etats-Unis via le Chili.

L’impression dominante est que le contexte international est favorable au gouvernement actuel du MAS. Il a réussi à établir des accords fermes avec les grandes multinationales qui exploitent les hydrocarbures en Bolivie. Elles ont accepté de réduire leurs profits en échange de la stabilité commerciale à long terme. Une politique de déstabilisation comme celle que semble souhaiter l’administration Bush ne pourrait s’appuyer que sur l’alliance avec les élites de Santa Cruz, qui sont décidées à attenter à l’intégrité territoriale de la nation bolivienne. Mais si nous nous référons à l’histoire récente, une aventure de ce type peut difficilement réussir sans l’appui actif du Brésil. Pour le moment, cette perspective ne semble pas être possible, ce qui ne veut pas dire que les élites de Santa Cruz ne continueront pas d’essayer de déstabiliser pour négocier avec La Paz dans de meilleures conditions.

Finalement, les mouvements sociaux qui ont joué un rôle décisif dans la configuration du paysage bolivien actuel ne pourront pas continuer d’agir comme avant. Il semble évident que l’État sera dorénavant co-administré par du personnel provenant des mouvements, parmi lesquels le président lui-même et son entourage immédiat, ainsi qu’une partie de son gouvernement et des cadres dirigeants du MAS. Cela implique qu’une partie considérable des cadres des mouvements occupent, à partir de 2006, des espaces institutionnels. À en juger par ce qui s’est passé en Bolivie depuis la Révolution nationale de 1952, de même que dans d’autres pays où des processus similaires se sont produits, l’impression est que pendant les premières années du gouvernement du MAS il y aura un affaiblissement important des mouvements, surtout des mouvements ruraux (cocaleros, regantes, comunarios [9] de l’Altiplano).

Mais le MAS, n’a pas le même impact sur tous et sur chacun des mouvements sociaux. Oscar Olivera fait une distinction entre ce qui se passe dans les régions rurales et dans les régions urbaines : dans les premières, l’appui au MAS et à Evo est solide et organique. Dans les villes, la situation est bien différente et, depuis le début de la première année, on entend des critiques de ceux d’en bas sur les actions du gouvernement. Cependant, cela peut changer si Evo trouve sa voie et son projet politique - alimenté en partie par les revenus des hydrocarbures - et va dans une direction qui pourrait être similaire à celle du gouvernement d’Hugo Chavez.

En tout cas, les mouvements ne seront plus ceux d’avant. Certains sont appelés à s’institutionnaliser, comme cela s’est passé après 1952 avec les paysans ; d’autres peuvent rester plus indépendants des instances gouvernementales (comme c’est arrivé, dans le passé, avec les mineurs). Les candidats appelés à occuper la première place sont sans doute les cocaleros - pour des raisons historiques, politiques et même affectives - suivis d’une grande quantité de mouvements qui sont déjà fortement institutionnalisés, comme les paysans-colons. La deuxième place de choix pourrait être occupée par les quartiers d’El Alto [10] et la Coordination de l’Eau, ainsi que les nouveaux mouvements urbains qui trouvent en elle des références. C’est possible mais ce n’est pas certain. Il semble que le lieu le plus conflictuel sera encore El Alto, mais il ne faut pas perdre de vue ce qui arrivera à Santa Cruz (où vit un large secteur de migrants provenant de l’ouest du pays), à Cochabamba (où l’on débat pour la première fois de la question de l’indianité et de l’identité) et dans d’autres villes importantes.

Comme on peut le voir, la première année d’Evo comporte des ombres et lumières. Les premières sont nombreuses que ce à quoi l’on pouvait s’attendre à la fin de 2005. Puisqu’il s’agit d’un gouvernement naissant, des précautions s’imposent. Même si on le répète encore et encore, tout dépendra de ce que feront les mouvements, ces sociétés autres, différentes de la dominante, qui sont à l’origine des événements décisifs en Bolivie depuis le soulèvement de Tupac Katari contre les colonisateurs espagnols, en 1781.

Sources :

— Andrés Soliz, Rada, « Los hidrocarburos en el 2007 », 3 janvier 2007, en www.bolpress.com.

— Cedla (Centro de Estudios para el Desarrollo Laboral y Agrario), « La estructura agraria se mantiene intacta », www.bolpress.com.

— Econoticias, « Evo consolida la política neoliberal del gas », 3 janvier 2007, www.argenpress.info.

— Federico Bernal, « La tercera es la vencedora », Le Monde Diplomatique , Buenos Aires, décembre 2006.

Notes :

[1Interview d’Oscar Olivera par l’auteur, Montevideo, 30 octobre 2006.

[2[NDLR] En juillet 2006 ont été tenues des élections en vue de former une Assemblée constituante. Elles se sont soldées par une victoire importante du MAS. Au mois d’août, les délégués nouvellement élus ont entamé la tâche de réécrire de fond en comble la constitution actuelle. Mais la constituante est vite devenue paralysée par des questions de procédure. L’une de celles-ci est la décision concernant la modalité d’approbation des articles de la nouvelle loi fondamentale qu’elle est censée produire. Mais, après de nombreux conflits, il semble que majorité et opposition soient parvenues à un accord. Les articles n’ayant pas été approuvés par une majorité des deux tiers, seront transmis à une commission spéciale. Si le désaccord persiste, ils seront soumis à un référendum populaire.

[3Federico Bernal, « La tercera es la vencedora », Le Monde diplomatique, Buenos Aires, décembre 2006.

[4Un bon exemple est la mise en place de l’allocation « Juancito Pinto » (qui permettra à 1,2 million d’écoliers de recevoir 20 euros annuels, un chiffre considérable en Bolivie) grâce aux ressources provenant de la « nationalisation » des hydrocarbures. Le taux d’absentéisme scolaire est de 46 % ; dans les régions urbaines seulement 67 % des écoliers finissent leurs études secodnaires et dans les régions rurales, à peine 43 %.

[5Alfredo Serrano Mancilla, La película de los hidrocarburos en Bolivia, 1er novembre 2006, www.rebelion.org.

[6Econoticias, Evo consolida la política neoliberal del gas.

[7[NDLR] Le secteur primaire est le secteur économique qui concerne la collecte et l’exploitation directe de ressources naturelles (matériaux, énergie et certains aliments).

[8[NDLR] Paysans organisés en communauté, région, département et nation, dont la culture millénaire est basée sur la sagesse et l’eau. C’est la force la plus importante de la région, capable de mobiliser des dizaines de milliers de personnes comme lors de la « Guerre de l’eau ». Ils gèrent les systèmes d’irrigation de l’eau.

[9[NDLR] Paysans qui exploitent des terres en commun.

[10[NDLR] Ville banlieue voisine de La Paz. Ses habitants furent les principaux protagonistes entre autres de la guerre du gaz d’octobre 2003.

Source : IRC Programas de las américas (www.ircamericas.org), 18 janvier 2007.

Traduction : Le Jouet Enragé (http://lejouetenrage.free.fr/). Traduction revue par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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