Cuba
La succession √ la t√™te de la r√©volution sous le sceau de la continuit√©
par Jean Castillo
Article publiť le 2 mars 2007

Les acquis sociaux de la r√©volution cubaine de 1959 pourront-ils √™tre pr√©serv√©s ? Comment pr√©server une soci√©t√© non capitaliste ? Quels sont les dangers d’une restauration capitaliste ? L’enjeu cubain est essentiel pour les travailleurs du monde entier parce que la restauration capitaliste √ Cuba mettrait pour longtemps en cause la l√©gitimit√© de tous les projets de transformation socialiste.
Sans pr√©tendre pouvoir y apporter des r√©ponses d√©finitives, la revue Inprecor, dans son num√©ro de d√©cembre 2006/ janvier 2007, a d√©cid√© d’ouvrir le d√©bat sur l’analyse de la soci√©t√© cubaine et les orientations permettant d’en pr√©server et d’en d√©velopper les acquis. Cette revue a rassembl√© des contributions des socialistes critiques qui agissent √ Cuba, un reportage √©crit apr√®s un long s√©jour √ Cuba ainsi que des articles de contribution au d√©bat. Elle esp√®re poursuivre ainsi un d√©bat dans le but de mieux armer ceux qui sont attach√©s √ la d√©fense des acquis de la r√©volution cubaine. Le RISAL reproduit ci-dessous un premier texte de ce dossier. Les autres sont disponibles sur le site d’Inprecor : www.inprecor.org.

Pour la derni√®re g√©n√©ration d’adultes cubains, le socialisme est synonyme de p√©nurie, de bureaucratie et de relations de pouvoir verticales et autoritaires. Comment en est on arriv√© l√ apr√®s la victoire d’une r√©volution dont les mots d’ordre de justice sociale et de souverainet√© nationale ont √©t√© repris et mis en oeuvre par des millions de Cubains pendant pr√®s d’un demi-si√®cle ?

Ces quinze derni√®res ann√©es, le processus r√©volutionnaire a marqu√© le pas. Avec la chute de l’Union Sovi√©tique, Cuba a du s’ajuster au contexte international sans filet de protection. Cela a donn√© lieu √ un bouleversement des conduites, √ une recomposition des normes sociales, √ l’inversion de la pyramide sociale : avec l’apparition du tourisme la prostitution est revenue et les emplois de serveur ou taxi sont devenus bien plus lucratifs que ceux de professeur ou de m√©decin. La presque totalit√© de la population ne peut vivre de son seul salaire. Except√© l’envoi des ¬« remesas ¬ » des exil√©s, il reste peu d’alternatives pour survivre dans la p√©nurie. Les expressions cubaines ¬« inventer, r√©soudre, se d√©brouiller ¬ » [1] se traduisent aujourd’hui par ¬« voler, corrompre, suborner ¬ ».

De quelle l√©gitimit√© le processus r√©volutionnaire peut-il donc encore se pr√©valoir aujourd’hui alors que le socle de valeurs sur laquelle il repose s’effrite √ mesure que la double morale [2] s’infiltre dans la soci√©t√© cubaine et qu’on observe le retour de certaines valeurs capitalistes ? Dans ce contexte le leadership de Fidel Castro fonctionnait malgr√© tout comme une boussole. Alors que son chef historique passe la main sans toutefois quitter la direction des affaires et en se r√©servant une possibilit√© de retour, la population cubaine, en large partie d√©sorient√©e, s’est r√©solue √ l’attente.

Quel ancrage populaire de la r√©volution aujourd’hui ?

Quand on parcourt les rues de La Havane, hors des quartiers touristiques, ce qui se donne d’abord √ voir est la fatigue, le m√©contentement, la d√©ception. Si l’on s’aventure √ poser une question la r√©ponse est invariablement suivie de la petite ritournelle ¬« aah, no es facil ¬ » ou alors le l√©g√®rement plus dynamique ¬« es la lucha, compa√Īero ¬ » [3]. La lutte quotidienne, pas la lutte r√©volutionnaire. Car r√©ussir √ se procurer les denr√©es et produits n√©cessaires √ une vie ordinaire pourtant sans luxe est un v√©ritable combat de tous les jours. Certains ne sont plus disponibles qu’en devises, comme l’huile, dont le prix oscillait entre 2,10 et 2,30 CUC [4] le litre √ l’√©t√© 2006, quand le salaire d’un employ√© de l’ √‰tat est de 15 CUC par mois en moyenne. Le gouvernement le sait mais se refuse √ augmenter les salaires de peur de g√©n√©rer une spirale inflationniste. La plupart des Cubains vivent d√®s lors selon leur vieille maxime nationale ¬« l’√‰tat fait semblant de me payer, alors je fais semblant de travailler ¬ ». On ne peut donc que s’√©merveiller du chiffre de croissance (11,8 %) annonc√© par les autorit√©s cubaines pour l’ann√©e 2005 [5]. Puisque les revenus du travail sont devenus symboliques, les Cubains se ¬« d√©brouillent ¬ » donc pour survivre autrement.

Cette √©conomie de la p√©nurie g√©n√®re une perte de rep√®res id√©ologiques et une certaine recomposition des normes socialistes. Une anecdote circule selon laquelle un √©l√®ve aurait expliqu√© √ son professeur d’histoire lors d’un examen qu’il vivait actuellement dans un r√©gime socialiste puisqu’il y avait de la p√©nurie, alors qu’avant la chute du mur Cuba √©tait capitaliste : on ne manquait de rien. Pour pouvoir vivre alors que le seul salaire ne comble pas les besoins des familles, les Cubains sont contraints de s’absenter de leur travail pour aller chercher dans la rue les ressources n√©cessaires √ leur survie ou bien √ voler et corrompre sur leur propre lieu de travail, parfois source de revenus importants. Les salari√©s des fabriques de cigares, des raffineries, des entreprises de construction volent quotidiennement une partie non n√©gligeable de leur production. Un simple salari√© d’une fabrique de cigares estimait ainsi en juin 2006 ses gains quotidiens √ 1 500 pesos cubains tandis que le salaire mensuel que l’√‰tat lui verse pour son travail est d’environ 400 pesos mensuels. Les gains des contrema√ģtres et des g√©rants des fabriques sont, gr√Ęce √ leurs fonctions, nettement sup√©rieurs.

Pour tenter de rem√©dier √ cette situation, le gouvernement se bat sur le terrain des id√©es. En 1999 a √©t√© lanc√©e la ¬« Batalla de Ideas ¬ » dont l’objectif principal est de ramener dans le giron de la patrie socialiste aux id√©aux collectifs les brebis √©gar√©es sur le chemin du capitalisme et de l’individualisme triomphant. Deux erreurs graves minent cependant cette campagne : elle n’affronte pas le probl√®me √©conomique r√©el √ la source des d√©sillusions des Cubains par rapport au socialisme, elle a √©t√© lanc√©e par les v√©t√©rans de la r√©volution, vieux chefs de l’arm√©e r√©volutionnaire, peu √ m√™me de mobiliser largement et durablement autour de leurs figures des centaines de milliers de jeunes. Tant que le rapport probl√©matique entre prix √ la consommation et salaires n’aura pas √©t√© r√©solu et qu’il n’ y aura pas eu de r√©novation du fonctionnement bureaucratique et dogmatique du r√©gime, aucune tentative politique ne pourra r√©ellement convaincre les Cubains qu’il existe un socialisme valide, qui ne soit synonyme ni de p√©nurie, ni de r√©pression.

Le ¬« socialisme ¬ » ou le ¬« communisme ¬ » sont devenus des symboles de syst√®mes autoritaires, bureaucratiques, verticaux. Il est inqui√©tant de constater que, comme dans l’ancienne Union Sovi√©tique, la pratique d√©voy√©e de fonctionnaires au plus haut niveau a permis l’amalgame entre un type de r√©gime, des choix √©conomiques et politiques aux objectifs de justice sociale, et certaines pratiques dogmatiques et r√©pressives de tout ce qui n’est pas dans la ligne politique d√©finie. La jeunesse cubaine r√©pond aujourd’hui √ l’hyperpolitisation des espaces publics (panneaux sur les routes, m√©dias, r√©unions obligatoires au travail, sur les lieux de vie) par un d√©sint√©r√™t marqu√© pour le politique. Quant aux Cubains de la g√©n√©ration ant√©rieure, quand on leur demande de se d√©finir politiquement, ils se disent avant tout ¬« fid√©listes ¬ ». C’est le respect et l’admiration pour Fidel Castro, comme leader historique de la transformation sociale nationale, qui fait de ces Cubains des gens ¬« conformes ¬ » √ l’id√©ologie promue par les autorit√©s, et non leur adh√©sion √ un syst√®me d’id√©es, de valeurs et de pratiques ¬« socialistes ¬ ». C’est pourquoi le spectre de sa disparition prochaine est pr√©occupant pour la survie du r√©gime. Les √©lites dirigeantes l’ont bien compris qui ne cessent de r√©p√©ter que la passation de pouvoir √ Raul Castro appuy√© par le Parti Communiste Cubain (PCC) est parfaitement l√©gitime et se place dans la plus grande continuit√© r√©volutionnaire.

Stratégies du pouvoir en temps de crise politique non avouée

Le r√©gime cubain est b√Ęti depuis son av√®nement sur des cycles d’ouverture et de fermeture, de plus grande tol√©rance puis de plus forte r√©pression. Depuis 2003 un cycle r√©pressif s’est clairement ouvert, avec tout d’abord le lancement d’une campagne contre les petits trafics et commerces ill√©gaux d√©but 2003 puis l’arrestation des 75 dissidents au printemps. Depuis on observe une recentralisation de l’√©conomie, la mise en place de m√©canismes de contr√īle social renforc√©s avec la cr√©ation du corps des travailleurs sociaux qui regroupe 28 000 jeunes cubains et le d√©clenchement de la campagne contre la corruption en 2005.

Sur le plan √©conomique l’ouverture partielle au march√© et le droit pour 150 m√©tiers d’exercer plus ou moins librement leur profession sont remis en question. En effet les licences qui ouvrent le droit d’exercer ne sont pas toujours renouvel√©es et peu de licences nouvelles sont accord√©es. La fr√©quence des contr√īles augmente constamment bien qu’on puisse parfois douter de leur efficacit√© √©tant donn√© la pratique courante de la transaction collusive chez les Cubains, autrement dit du troc de faveurs : le chef ferme les yeux sur les trafics de ses subordonn√©s s’ils lui en r√©servent une part. La quasi totalit√© des Cubains gagnant une partie de leurs revenus par le commerce ill√©gal, il n’est pas de leur int√©r√™t de se d√©noncer entre eux car ce type de pratique pourrait bien se retourner contre le d√©lateur.

L’√©conomie continue d’√™tre duale : en monnaie nationale, le peso cubain, pour les marchandises vendues √ faible co√ »t, en peso convertible (en dollars US jusque fin 2004, date √ laquelle le dollar a √©t√© retir√© de la circulation au profit du nouveau peso) pour le commerce en devises. Il para√ģt probable qu’√ terme l’objectif du gouvernement est de fondre ces deux syst√®mes en un seul, avec une seule monnaie. Mais les choix strat√©giques actuels ne semblent pas confirmer cela. En effet la priorit√© donn√©e au tourisme et √ l’√©conomie de services (biotechnologies, services m√©dicaux de haut niveau, accueil de Latino-am√©ricains notamment pour des op√©rations chirurgicales simples non accessibles dans leurs pays) va de pair avec une segmentation territoriale et sociale de la soci√©t√© cubaine. Les espaces d√©volus √ l’√©conomie de march√© sont con√ßus et fonctionnent comme des enclaves au sein de l’√©conomie cubaine nationale. Certains quartiers p√©riph√©riques des grandes villes sont de nouveaux lieux d’accueil pour Latino-am√©ricains en attente du service m√©dical promis par l’op√©ration Milagro [6]. Ce sont des lieux consciencieusement coup√©s des centres de vie du reste de la population cubaine, excentr√©s et difficilement accessibles en transports en commun. Les centres touristiques ont de m√™me √©t√© d√®s le d√©part pens√©s comme des enclaves, le plus souvent c√īti√®res, g√©r√©es de fa√ßon √ ce que les contacts entre √©trangers et Cubains soient limit√©s au strict minimum.

Ces politiques ne sont cependant pas couronn√©es de succ√®s. De plus en plus de touristes, √©tudiants, journalistes, hommes d’affaires √©trangers frayent avec les Cubains dans les villes et particuli√®rement √ La Havane, ce qui a permis le d√©veloppement de la prostitution, des jeux et de nouvelles formes de petite criminalit√©. Une partie de la jeunesse cubaine ne travaille plus et attend le ¬« yuma ¬ », l’√©tranger, son gagne-pain. De nombreux salari√©s des autres g√©n√©rations ont fait des choix similaires : ils quittent leur emploi dans la fonction publique en tant que professeur, m√©decin, avocat, infirmier pour devenir serveur, taxi, guide de mus√©e ou de la ville, professions bien plus lucratives car pay√©es en devises. Pour rem√©dier √ l’exode inexorable des professionnels qualifi√©s vers le secteur marchand (formel et informel) de l’√©conomie cubaine, le gouvernement a lanc√© de grands projets de r√©cup√©ration des deux secteurs les plus sinistr√©s : la sant√© et l’√©ducation. Ce sont les ¬« maestros emergentes ¬ » et ¬« infirmieros emergentes ¬ ». ¬« Emergentes ¬ » peut se traduire par √©mergent mais aussi par urgent. Ces programmes sont donc devenus √ Cuba l’objet de blagues √ l’infini sur l’effective urgence √ former des professeurs et des infirmiers face √ la situation de forte p√©nurie √ laquelle le pays est confront√©. Soumis √ des formations courtes tourn√©es vers les aspects les plus concrets du m√©tier, ces jeunes, rapidement dipl√īm√©s, ne disposent pas du bagage de connaissances de leurs pr√©d√©cesseurs en poste et les Cubains se plaignent de la d√©gradation du service public dans les h√īpitaux et √ l’√©cole. Caut√®res sur des jambes de bois, ces programmes ne peuvent donc √™tre que des pis-allers et en aucun cas remplacer une v√©ritable remise en question de la distribution nationale des ressources humaines par branche. Si la population est dans l’attente, l’impression dominante est que le gouvernement et les hauts fonctionnaires le sont aussi et n’osent pas se lancer dans de v√©ritables programmes de r√©novation du projet de transformation sociale √ l’origine de la r√©volution cubaine, pourtant indispensables √ la sauvegarde des acquis sociaux conquis en pr√®s d’un demi-si√®cle.

Passation de pouvoir sous contr√īle

Lorsque le 31 juillet 2006, au soir, est tomb√©e la nouvelle de la maladie de Fidel Castro et de la cons√©quente passation de pouvoir √ son fr√®re Raul, les Cubains de Miami ont envahi les rues de leur ville en une grande f√™te spontan√©e. C√īt√© insulaire, les rues √©taient d√©sertes et silencieuses. Dans les jours qui ont suivi tr√®s peu d’entre eux se risquaient √ aborder le sujet dans une conversation publique, que ce soit au bureau, sur un chantier ou √ un arr√™t de bus. D√©pourvus de la moindre information concernant la sant√© de leur chef d’√‰tat, √©troitement contr√īl√©s par la police, la s√©curit√© de l’√‰tat et l’arm√©e renforc√©e pour l’occasion par des dizaines de milliers de r√©servistes et √©cart√©s de fait du processus de d√©cision politique g√©rant la passation de pouvoir, les Cubains se r√©solvaient √ attendre. Paradoxalement, alors m√™me que l’espace public cubain est extr√™mement id√©ologis√©, une partie des Cubains, qu’on ne peut mesurer exactement, semblent grandement d√©politis√©s. Parce qu’ils savent qu’ils ne seront pas consult√©s, parce qu’ils savent qu’ils ne p√®seront aucunement sur les choix strat√©giques faits au nom de la nation par des dirigeants d√©connect√©s des r√©alit√©s de la pr√©caire vie quotidienne. La passivit√© li√©e √ la d√©politisation est inqui√©tante car elle pourrait bien permettre √ terme une restauration capitaliste presque sans r√©sistance, comme cela a √©t√© le cas lorsque l’Union Sovi√©tique est redevenue la Russie.

Invoqu√© partout, le peuple cubain n’a donc d’existence r√©elle nulle part. Mythifi√©, encourag√©, harangu√© par les hauts cadres des organisations et du gouvernement, le peuple cubain est en r√©alit√© fragment√©, d√©courag√©, fatigu√©, dans une bataille de court terme avec les n√©cessit√©s du quotidien et de moins en moins en phase avec la grandiloquence des discours des dirigeants sur les ¬« sacrifices r√©volutionnaires ¬ » √ assumer pour l’avenir de la nation.

Face √ cette d√©saffection populaire pour le r√©gime et ses plus hauts repr√©sentants, dans ce moment extr√™mement d√©licat et dangereux qu’est la passation de pouvoir (pour l’instant officiellement provisoire) entre Fidel et Raul Castro, le gouvernement insiste fermement sur la continuit√©. La continuit√© entre les deux fr√®res Castro, la continuit√© du paradigme r√©volutionnaire et de ses valeurs, la continuit√© assur√©e par le r√īle d’avant-garde politique du PCC. Partout au mois d’ao√ »t ont √©t√© organis√©s des meetings de soutien √ Fidel invariablement cl√ītur√©s par des interventions de militants souhaitant un prompt r√©tablissement au Comandante. Des changements avaient d√©j√ eu lieu d√®s le mois de juillet sur le plan institutionnel : le Parti a √©t√© remis en avant, apr√®s avoir √©t√© des d√©cennies durant, un cadre de validation plus que de proposition politique. Son secr√©tariat permanent a √©t√© r√©activ√©. Dans les espaces publics, des pancartes vantant le Parti comme seul h√©ritier l√©gitime du processus r√©volutionnaire sont apparues.

La continuit√© politique est donc le programme politique actuel des h√©ritiers d√©sign√©s par Fidel Castro dans la proclamation lue par son secr√©taire personnel le 31 juillet 2006. Il est certes √©vident qu’il n’est pas de l’int√©r√™t des dirigeants de proposer de r√©former radicalement le r√©gime alors que le chef historique de la r√©volution vit encore. Il est l√©gitime qu’ils s’appuient sur le fragile statu quo qui pr√©vaut. Mais cette position ne sera pas tenable longtemps. A l’int√©rieur, Raul Castro ne dispose pas de l’autorit√© charismatique dont peut se pr√©valoir son fr√®re. A l’ext√©rieur, il n’a pas non plus son envergure politique. Il lui sera donc bien plus difficile de faire face aux pressions, qu’elles √©manent des Cubains insulaires, qui semblent souhaiter un changement, certes progressif, qui permette √ la fois de commercer plus librement et d’obtenir des libert√©s civiles et politiques tout en maintenant les acquis sociaux r√©volutionnaires ; ou bien de la communaut√© internationale et des Cubains de l’exil, lesquels poussent dans le sens d’un changement politique syst√©mique qui ferait na√ģtre √ terme une nouvelle soci√©t√© capitaliste n√©olib√©rale sur le mod√®le occidental.

Alors que Fidel Castro n’a pu finalement pr√©sider la d√©l√©gation cubaine au sommet des non-align√©s qui s’est tenu √ La Havane √ la mi-septembre 2006, les sp√©culations sur son √©tat de sant√© et la suppos√©e ¬« transition ¬ » qui aurait lieu √ Cuba vont bon train. Il est certain que le chef historique de la r√©volution est diminu√©. Il para√ģt difficile qu’il reprenne jamais ses fonctions au plus haut niveau et revienne sur la d√©l√©gation de pouvoir, quoique toujours provisoire, √ son fr√®re Raul. Il est cependant fort pr√©matur√© ou d√©j√ obsol√®te de parler de transition cubaine. Obsol√®te car cela fait quinze ans d√©sormais que les analystes croient d√©celer une ¬« transition ¬ » √ Cuba sans que rien ne change fondamentalement. Pr√©matur√© car il ne s’agit pas de projeter des sch√©mas politiques cr√©√©s lors des changements de r√©gime dans le c√īne sud-am√©ricain ou lors du passage du socialisme r√©ellement existant √ la d√©mocratie et √ l’√©conomie de march√© dans les pays de l’Est sur la r√©alit√© cubaine.

Il existe √ Cuba des forces progressistes qui cherchent √ faire √©voluer les structures ossifi√©es du socialisme h√©rit√© des Sovi√©tiques vers un socialisme qui puisse combiner √ la fois toutes les libert√©s civiles, politiques et sociales et maintenir un mod√®le √©conomique aux objectifs de justice sociale et de r√©elle participation citoyenne. Ces forces sont faibles. Il n’existe pas √ Cuba de force syndicale autonome ni de mouvements sociaux qui portent une voix distincte de celle du gouvernement dans l’espace public. Toutes les organisations de masse [7] sans exception sont en effet des organisations para-√©tatiques qui fonctionnent davantage comme des courroies de transmission des orientations donn√©es au plus haut niveau que comme structures de d√©fense des int√©r√™ts de leurs affili√©s. Certains membres tentent d’en r√©nover le fonctionnement interne par la base √ d√©faut de pouvoir changer les pratiques par le haut. D’autres essaient de construire √ l’int√©rieur de ces structures incontournables √ laquelle tous les Cubains sont cens√©s appartenir des espaces de r√©flexion sur la r√©volution comme processus politique. Il s’agit de petits groupes non organis√©s formellement. Il faut plut√īt parler de n√©buleuses plus ou moins √©lastiques selon les p√©riodes. Ces groupes ne constituent bien s√ »r pas une dynamique de r√©novation forte √ proprement parler √ Cuba mais ils se battent au sein de leur r√©alit√© pour sauvegarder les conqu√™tes r√©volutionnaires tout en r√©occupant les espaces politiques en partie confisqu√©s par une certaine √©lite dirigeante jouissant de nouveaux privil√®ges depuis la chute du mur. C’est sur ces forces qu’il faut parier pour que l’√ģle ne se retransforme pas en R√©publique banani√®re ou en annexe des √‰tats-Unis, √©conomiquement d√©pendante, politiquement inf√©od√©e et socialement injuste.

Notes :

[1Inventar, resolver, alcanzarse.

[2Soutenir publiquement les valeurs révolutionnaires pour ne pas avoir de problèmes avec les autorités tout en ayant des pratiques fort éloignées de ces valeurs (vols, mensonges, détournements, corruption, etc.).

[3¬« Ah ce n’ est pas facile ¬ » . ¬« C’ est la lutte camarade ¬ ».

[4CUC est le peso convertible. 1 CUC = 0,85 euros.

[5Granma, organe officiel de presse du PCC, du 22 décembre 2005.

[6Op√©ration Miracle, litt√©ralement, dont le but est de rendre la vue enti√®rement ou partiellement aux personnes afflig√©es par la cataracte par une op√©ration simple mais co√ »teuse dans les autres pays latino-am√©ricains.

[7Il s’agit de : CTC (Centrale des Travailleurs Cubains), FMC (F√©d√©ration des Femmes Cubaines), CDR (Comit√©s de D√©fense de la R√©volution), ANAP (Association Nationale des Petits Agriculteurs), FEU (F√©d√©ration des √‰tudiants Universitaires), FEEM (F√©d√©ration des √©tudiants de l’ Enseignement Moyen), Pionniers (√‰l√®ves du Primaire), PCC (Parti Communiste Cubain) et UJC (Union des Jeunes Communistes).

Source : Inprecor - correspondance de presse internationale (www.inprecor.org), n¬° 523/524, d√©cembre 2006 / janvier 2007.

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