Venezuela
Socialisme du XXIe siècle ?
par Guillermo Almeyra
Article publié le 7 mars 2007

Pardonnez-moi, mais, à mon avis, cette expression [« socialisme du XXIe siècle »], tout comme le terme « populisme », est une des innombrables superficialités auxquelles recourent ceux qui ne savent pas définir les concepts et croient dire quelque chose de profond, très profond, mais qui, en réalité, ne disent rien.

De quel socialisme parle-t-on ? Du système ou de l’idéal des socialistes ? Un système, quand il naît, le fait, par définition, toujours en son temps, en son siècle. Aussi l’expression Socialisme du XXIe siècle est-elle une lapalissade ou, au mieux, l’expression du désir de voir le socialisme triompher dans le siècle où nous vivons. En outre, dans quelle partie du XXIe siècle envisage-t-on de le construire ? Parce qu’il est évident qu’avec le système actuel, en 2060, l’environnement et la société seront dans un état infiniment pire que maintenant et, dans ces conditions, ce ne sera pas le socialisme qui nous préoccupera, mais bien, avec beaucoup de chance, notre survie au milieu de la barbarie généralisée. Et le socialisme, où ça ? Au Burundi, en France, à Caracas ; ou sera-t-il le même partout ?

D’autre part, s’il est qualitativement différent du socialisme des XIXe et XXe siècles, pourquoi ne pas le dire, pourquoi ne pas faire une évaluation de ce qui n’est pas, de ce qui n’a pas été du socialisme, ni comme système ni comme idéal ? C’est-à-dire tant du nationalisme étatiste, intégré au système capitaliste et à ses institutions ; des épigones sociaux-démocrates de Marx, ces fondateurs anti-marxistes du « marxisme » comme dogme et système ; que du totalitarisme nationaliste et également étatiste de Staline et de ses partisans, inventeurs du « marxisme-léninisme » comme nouvelle religion de l’appareil bureaucratique contre-révolutionnaire qui a usurpé le pouvoir en enterrant les soviets et les communistes. Comment penser qu’un nouveau système social, qui n’a pas de précédents, puisse être construit comme un architecte construit une maison, en partant de l’idée que tout est déjà là et qu’il y a des normes, sans étudier l’histoire des autres tentatives, des échecs, sans analyser les conditions auxquelles devra faire face ladite « construction » et les matériaux dont on dispose, entendez par là la structure sociale de chaque pays, les rapports de force, la conscience de classe des « constructeurs », etc. ?

Il n’y a pas d’idée plus antisocialiste que de dire que le socialisme naît dans un bureau, de l’idée et de la volonté de quelques-uns qui présenteront ensuite le projet aux travailleurs. Le socialisme naîtra, s’il naît, de la créativité, de l’expérience, de la volonté, de la conscience et de la participation de ceux-ci ou bien il sera une caricature paternaliste et bureaucratique. Un pays n’est pas socialiste parce qu’il apprend par la radio que son dirigeant le déclare ainsi, sans discussion préalable. Le socialisme ne se fait pas par décret et en s’appuyant sur l’appareil d’Etat, avec l’armée comme instrument. Le socialisme se passe, entre autres choses, de l’Etat qui est l’expression d’une relation actuelle entre classes ; et qui aujourd’hui gère et dirige les personnes pour, au contraire, une fois le capitalisme éliminé et la démocratie affirmée, l’ignorance et la misère éradiquées, ne plus administrer que les choses.

Il n’y a pas non plus d’idée plus antimarxiste que de pouvoir imaginer maintenant un futur socialiste dans tous ses détails et de « construire » conformément à ce projet alors que la majorité de la population n’est pas socialiste mais nationaliste et anti-impérialiste, ce qui n’est pas la même chose. On ne « construit » pas le socialisme en maintenant une économie dépendante et la même structure de classes ; le « distributionnisme » n’est pas socialiste , c’est du développementalisme ; en effet, il élargit le marché interne d’un pays, réduit l’éventail des revenus en donnant de meilleurs revenus à tous, mais toujours sous le contrôle de la finance et du capital national et international comme le rappelle à ceux qui connaissent l’histoire des idées la démonstration de Raul Prebisch et de la Commission économique de l’ONU pour l’Amérique latine et les Caraïbes (CEPAL).

Le socialisme ne se construit pas non plus avec des partis socialistes uniques, puisque les travailleurs et les opprimés ne sont pas tous égaux, n’ont pas tous exactement les mêmes intérêts, le même niveau de politisation et de culture, ce qui exige une vie démocratique et le pluralisme politique entre les partis et à l’intérieur de ceux-ci pour élever la culture et la préparation de tous. D’autre part, un parti est seulement un instrument d’organisation pour l’application d’un programme, d’un projet. C’est pourquoi on ne peut déclarer sérieusement qu’on veut un parti socialiste unique si on n’a pas fait un bilan des expériences qui, dans le passé, se sont déclarées socialistes, si on n’a même pas une ébauche de programme, et si on confond le socialisme avec quelque chose qui est encore fondamentalement une politique sociale avancée dans un pays capitaliste dépendant.

Cependant, on peut dire ce que le socialisme ne peut pas être : un régime de parti unique, totalitaire ; un régime paternaliste et étatique, bureaucratique, qui élimine la discussion et la créativité. On peut dire aussi, à grands traits, ce qu’il peut être : un régime d’autonomie, d’autogestion sociale généralisée, de planification selon les besoins des sujets et, à partir d’eux-mêmes, sur leur territoire, un régime d’organisation d’une fédération de communes libres autogestionnaires associées ; un régime basé sur la libre créativité et le développement des savoirs populaires, sur l’augmentation massive de la culture et des connaissances techniques ; un système sans leaders ni grands chefs, un système dans lequel tous décident et tous exécutent la volonté collective exprimée démocratiquement, un système où disparaissent progressivement les inégalités d’information, de culture, les inégalités économiques et géographiques, par le moyen de la solidarité et d’un appui plus grand à ceux qui sont dans les pires conditions.

Les mesures destinées à améliorer le niveau de vie, de santé et de culture et la création - par l’Etat central - de conseils populaires municipaux démocratisent certainement le système capitaliste dominant et offrent les bases techniques, culturelles et de conscience pour le socialisme futur. Elles sont, en conséquence, fondamentales et doivent être saluées, mais elles ne sont pas le socialisme.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), Mexico, 14 janvier 2007.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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