Une émigration de survie
Pour les Nicaraguayens, la survie s’appelle Costa Rica
par Raphaëlle Bail
Article publié le 7 décembre 2006

Que reste-t-il de la révolution sandiniste ? Le souvenir des luttes qui, le 17 juillet 1979, débouchèrent sur la chute de la dictature d’Anastasio Somoza. L’amertume à l’égard des Etats-Unis et de leur agression, par contre-révolutionnaires interposés. Le goût âcre de la défaite électorale, en 1990, dans un Nicaragua accablé par la guerre et la faim. Le désastre des politiques néolibérales imposées par les gouvernements qui, depuis, se sont succédé. La victoire de M. Daniel Ortega, le 5 novembre, interrompra-t-elle ce funeste cycle ? Mettra-t-elle un terme au chaos social qui pousse des dizaines de milliers de Nicaraguayens à s’exiler ?

Comme chaque lundi en fin d’après-midi, ils attendent. Surtout des vieux, des femmes et des enfants. A l’intersection de deux ruelles poussiéreuses, ils guettent l’arrivée de la camionnette. Tout le village de Santa Rosa del Peñon, dans le nord du Nicaragua, attend des nouvelles du Costa Rica. Lorsque le véhicule de livraison des colis déboule dans un nuage gris, c’est la cohue : on vient récupérer une lettre, des billets glissés dans une enveloppe, ou encore un petit frigidaire. Depuis le pays voisin, les émigrés de Santa Rosa aident leur famille. Le village vit sous perfusion. Les montants varient d’une dizaine à une centaine de dollars par mois, « pour acheter de quoi manger », « pour les cahiers des enfants », « les médicaments » ou « rembourser un prêt ». Depuis que le Nicaragua a réduit ses services publics, les coûts de scolarité et de santé pèsent sur une population incapable d’y faire face. Et malgré un afflux régulier de dollars, Santa Rosa se contente de survivre.

Traditionnellement, la région se consacrait à l’agriculture. Elle ne produit presque plus rien. « Nous cultivons essentiellement pour notre consommation personnelle, comment faire plus ? », se demande M. Julio Antonio Niño, au milieu de ses champs offerts aux mauvaises herbes. « Je ne peux pas investir pour construire un puits ou un système d’irrigation, car le crédit est trop cher [40 %] et les banques ne prêtent qu’aux grosses exploitations ayant de solides garanties. » Un constat que font tous les petits paysans nicaraguayens. Liée à l’effondrement des prix internationaux au début des années 2000, la crise du café a encore noirci le tableau.

Certes, officiellement, l’ancien gouvernement a prétendu se préoccuper des paysans dans un pays où la moitié de la population vit en zone rurale. Mais, en réalité, sa politique économique a eu d’autres ambitions : ouverture des frontières, compétition internationale grâce à une agriculture d’exportation, investissements étrangers dans les zones franches qui, d’après le président sortant Enrique Bolaños, génèrent des milliers d’emplois. Cette « performance » arrache un sourire amer à M. Niño : « Oui, certaines femmes du village sont parties travailler dans les maquilas [usines de sous-traitance] du textile, c’est toujours mieux que de ne rien faire. Mais les salaires sont deux fois plus bas qu’au Costa Rica... »

« Costa Rica », le mot est lâché. On calcule qu’un habitant de Santa Rosa sur cinq a été ou est immigré dans ce pays. A l’échelle du Nicaragua, ils seraient cinq cent mille de l’autre côté du fleuve frontalier, le San Juan, et trois cent mille dispersés ailleurs - environ 14 % de la population. Pour les campesinos (« paysans ») sans ressources, le Costa Rica est la destination la plus évidente : à quelques heures de bus et, jusqu’à une date récente, accessible sans visa. C’est toujours une dizaine de dollars d’économisés pour ceux qui souhaitent entrer légalement.

Quel que soit leur métier de départ, beaucoup de Nicaraguayens travaillent comme peones dans les plantations costariciennes. Banane, café, ananas, sucre, orange : le pays voisin a su diversifier avec succès un agrobusiness gourmand en main-d’œuvre. « A partir de janvier, je coupe le café là-bas, puis j’enchaîne sur les autres récoltes, explique M. Niño, qui, lassé par la difficulté du travail de la terre à Santa Rosa, y part chaque année illégalement. Et comme d’autres ici, je reviens pour semer le frijol [haricot]. Je gagne au moins deux fois plus que ce qu’on peut espérer au Nicaragua. »

Historiquement, pour fuir les périodes de violence, la dictature d’Anastasio Somoza ou encore la guerre des années 1980, les Nicaraguayens se sont toujours tournés vers leur voisin du Sud. Mais, à partir des années 1990, la migration devient économique. Une migration de survie. Après la guerre, la démobilisation a lâché des milliers de soldats et de contre-révolutionnaires dans la nature, sans ressources ni avenir, et l’économie nicaraguayenne s’est révélée incapable de les intégrer.

A l’époque, la priorité de Managua était de privatiser et de réduire les dépenses publiques. Avec sa croissance économique et son Etat-providence remarquablement développé pour la région, le Costa Rica est apparu comme un eldorado accessible. « Notre gouvernement trouve un intérêt réel dans cette émigration, analyse Mme Martha Cranshaw, du Réseau nicaraguayen de la société civile pour les migrations (RNSCM), une organisation non gouvernementale d’appui aux émigrés et à leur famille. Elle soulage la pression créée par le chômage. Mais nous commençons à saisir l’impact de ce phénomène sur notre pays. » Parfois à contre-courant des analyses en vogue...

Tandis que l’Organisation internationale des migrations (OIM) et l’Organisation des Nations unies (ONU) misent sur les transferts d’argent des émigrés pour relancer le développement, au Nicaragua, des enquêtes de terrain démontrent que les 900 millions de dollars de transferts - plus que les exportations du pays - servent surtout à adoucir le quotidien d’une population à bout [1]. Le RNSCM observe également un autre phénomène, moins immédiatement quantifiable : « Nous prenons peu à peu la mesure des milliers de drames individuels que représente l’émigration d’un père ou d’une mère de famille. Collectivement, l’impact de ce phénomène sur notre société est immense », confie Mme Cranshaw. Familles déstructurées, enfants élevés par des grands-parents plus ou moins présents, absence de la figure paternelle ou maternelle, désertion scolaire : quelle société se prépare le Nicaragua ?

A Santa Rosa, un grand-père dont le fils et la bru sont partis, mais sans leurs enfants, raconte : « Ma femme et moi élevons nos petits-enfants, mais les tensions sont parfois très grandes avec eux, et nous nous inquiétons beaucoup pour notre fils qui est au Costa Rica, sans papiers. Parfois, je me dis qu’il faut trouver un autre moyen de s’en sortir. Il y a trop de risques, pour nous et pour eux. »

Dans les rues de San José, capitale du Costa Rica, le Nicaraguayen se repère facilement. Il a la peau plus sombre, des cheveux plus bruns, et trimballe immanquablement un sac à dos, dans lequel il range sa tenue de travail ou des affaires de rechange. Les hommes sont employés dans la construction ou comme vigiles, les femmes comme employées de maison. Les travailleurs saisonniers sont presque toujours sans papiers. Ceux qui s’installent pour plusieurs années aussi. Seule la moitié des « Nicas » vivant au Costa Rica auraient un statut légal. Tous ou presque connaissent le dur labeur des plantations. Mais, pour la grande majorité des 4,3 millions de « Ticos » - les Costariciens -, ils constituent avant tout un dixième, indésirable, de la population.

« Nous prenons peu à peu
la mesure des milliers de drames
individuels que représente
l'émigration d'un père
ou d'une mère de famille »

« Le Nicaraguayen incarne une forme d’antivaleur aux yeux des Costariciens », assène Carlos Sandoval, sociologue de l’université de San José. Selon lui, la construction de l’identité du Costa Rica s’est faite autour d’idées fortes : la blancheur de peau, frappante dans le contexte centre-américain et due à la faible présence de population indigène à l’arrivée des conquistadors ; la stabilité d’une démocratie qui n’a connu que peu d’épisodes de violence ; la performance d’une économie et d’un Etat-providence uniques dans la région. Pour les pays voisins et pour lui-même, ce petit pays montagneux est bel et bien la « Suisse de l’Amérique centrale ». N’est-il pas le seul qui accueille en masse les touristes des pays développés, à la recherche de ses plages et de ses jungles, de sa douceur de vivre et de son tourisme écologique ?

Vu d’ici, avec ses guerres et son instabilité chronique, le Nicaragua apparaît comme un pays immature, condamné à la pauvreté. Au Costa Rica, ses habitants à la peau sombre sont souvent décrits comme des êtres violents, ignares et peu fiables, doublés de voleurs et d’alcooliques. « No seas nica », dit une insulte assez répandue - « ne sois pas idiot »... Cette xénophobie latente - à laquelle répond d’ailleurs un racisme anti-costaricien assez fort au Nicaragua - resurgit régulièrement, dès que s’envenime un éternel conflit autour de la navigation du río San Juan, le fleuve frontalier. Mais les deux pays vivent avec. Ou plutôt vivaient. Car, depuis le vote d’une nouvelle loi sur l’immigration, fin 2005, l’ambiance s’est dégradée.

Adoptant la posture des Etats-Unis, débordés par leurs immigrés, San José a mis en place une loi que le nouveau président de la République Oscar Arias - ancien Prix Nobel de la paix issu d’un parti différent de celui qui est à l’origine de la législation - a qualifiée de « draconienne », ajoutant qu’elle pouvait transformer la police migratoire en une nouvelle Gestapo. Sur le modèle de la législation en débat à Washington, la loi costaricienne prévoit plus d’obstacles à l’immigration légale et une chasse ouverte aux sans-papiers, à ceux qui les logent ou les font travailler. Seulement, pour être réellement appliquées, ces dispositions nécessitent des moyens humains et financiers que le pays ne possède pas...

La loi comme réponse symbolique à l’exaspération de la population ? Celle-ci a en effet atteint des sommets. Une nuit de novembre 2005, le propriétaire d’un atelier situé à une trentaine de kilomètre de San José lâche ses deux chiens rottweilers sur un jeune Nicaraguayen qui tente apparemment de s’introduire dans sa propriété. Sous les yeux de la police, alertée mais impassible, le jeune homme est tué par les deux molosses. Une caméra filme la scène, qui fait la « une » des journaux télévisés : le premier hate crime du Costa Rica porte à son comble la tension entre les deux pays.

Quelques mois plus tard, entre les massifs de fleurs colorés du parc de la Merced, lieu de rencontre dominical des Nicaraguayens de San José, Gustavo raconte : « Ce jour-là, nous avons vraiment pris peur. On était habitués au racisme, mais mourir comme ça, c’est trop horrible. Au Nicaragua aussi les gens ont eu peur. Une cousine s’est décidée à partir pour le Salvador : c’est moins dangereux, et ils ne demandent pas de visa. » Tout en grignotant les spécialités du pays préparées par les uns et les autres, les « Nicas » confient leur préoccupation. « A cause de la loi, on aimerait tous avoir une situation légale. Jusqu’à présent, on n’y tenait pas tant que ça... Au Nicaragua, on n’a pas de papiers et, ici, c’est presque plus pratique pour tout le monde qu’on soit “au noir”. » Gustavo a 28 ans et vit depuis cinq ans sans papiers. Employé dans la construction en province, il vient voir sa femme et son fils tous les week-ends à San José. Comme d’autres, il avoue être content d’avoir un fils né ici - « Comme ça, il a la nationalité costaricienne. »

Dernièrement, le climat qui règne au Costa Rica et les besoins de main-d’œuvre du Salvador semblent avoir ralenti l’immigration en provenance du Nicaragua. Cette évolution inquiète les grands patrons du pays. En août 2006, la chambre des exportations s’est plainte ouvertement du fait que le manque de main-d’œuvre pourrait diminuer de 15 % les exportations nationales. Celles-ci dépendent encore du secteur agricole, à hauteur d’environ 25 %.

Atypique en Amérique centrale, l’économie costaricienne a certes développé les secteurs secondaire et tertiaire (notamment en se lançant avec succès dans l’écotourisme), mais elle repose encore beaucoup sur sa production agricole. Le pays est le deuxième exportateur mondial de bananes, excelle dans le café et a développé des cultures « de niche », comme les fleurs ou les melons. Or les travailleurs nicaraguayens sont indispensables ; dans la région bananière de Sarapiquí, ils représentent plus de 40 % de la main-d’œuvre. Pour de nombreux économistes, ils ont constitué - et constituent toujours - une formidable variable d’ajustement pour une économie en pleine transition. Ils ont offert un avantage considérable aux grands exportateurs agricoles dans la compétition internationale, en maintenant les coûts de production au plus bas. Remplaçant les nationaux - désormais mieux qualifiés - dans les secteurs de l’agriculture et de la construction, ils ont également accompagné l’arrivée des Costariciennes sur le marché du travail, en proposant une armée d’employées de maison.

En privé, M. Oscar Alfaro, fondateur d’une entreprise de transports terrestres implantée dans toute l’Amérique centrale et membre d’une importante organisation patronale, confie sa vision. « Les Costariciens doivent comprendre que nous avons besoin des Nicaraguayens. Notre politique migratoire est fondée sur une philosophie sécuritaire plutôt que sur le réalisme économique, sans parler du fait qu’elle s’extrait du cadre de la solidarité la plus élémentaire. »

M. Alfaro se souvient qu’après l’ouragan Mitch, qui avait ravagé le Nicaragua en octobre 1998, le Costa Rica avait régularisé cent cinquante-deux mille personnes. « Il y aura toujours une interaction entre nos deux pays. Mais... » M. Alfaro reprend une opinion majoritaire dans le pays. « Il faudrait que cette interaction soit encadrée, qu’on mette fin à l’illégalité. Celle-ci pèse sur nos systèmes de santé et d’éducation, ouverts aux étrangers alors qu’ils ne participent pas à l’effort de cotisation. » (Il omet toutefois de préciser que les patrons employant des illégaux ne cotisent pas non plus...)

Le gouvernement costaricien a lui-même exposé le coût social que fait peser une immigration massive sur son petit pays. Répondant à la plainte pour xénophobie déposée par le Nicaragua devant la commission de la Cour interaméricaine des droits de l’homme [2], San José a rappelé que la caisse d’assurance-maladie prenait en charge tous les cas d’urgence ainsi que les grossesses et les accouchements, quelle que soit la nationalité des patients. Il a également mentionné que l’éducation primaire était gratuite pour tous. « Et ceci dans un pays en développement, avec un taux d’immigration supérieur à celui des pays développés : 110 %, soit pratiquement comme le Luxembourg, qui a le produit intérieur brut par habitant le plus élevé du monde. »

Pour Sandoval, le Costa Rica est au cœur d’une contradiction : il a besoin de l’immigration pour maintenir son économie et contribuer au renouvellement des générations, mais la société costaricienne est incapable de la gérer avec sérénité. « Les différences culturelles font certes partie du problème, explique le sociologue, mais c’est lorsque notre pays est entré en crise, dans les années 1990, que le rejet anti-“Nicas” est devenu très fort. Surtout parmi la couche de la population la plus touchée. »

Le modèle social costaricien se veut très proche des systèmes européens, avec une forte tendance à la redistribution et à l’investissement public [3]. Pourtant, dans les années 1980, la logique néolibérale a gagné le pays. L’investissement public s’est réduit dans l’éducation, la santé et le logement social. Les classes moyennes basses sont celles qui, aujourd’hui, souffrent le plus de la dégradation de leur niveau de vie. « Le secteur de la population le plus xénophobe est celui qui a le plus perdu, commente Sandoval. Notre société, qui se veut une exception, se sent en déclin et rejette ce sentiment sur les migrants, sans questionner la fragilisation de notre modèle par les politiques économiques. » En 1999, l’universalité d’une bourse publique d’aide à la scolarisation pour les plus pauvres avait été remise en cause : certaines autorités avaient refusé de la délivrer aux étrangers. A l’instar de certains pays du Nord, le Costa Rica, inquiet pour son avenir, a peu à peu appris à faire l’arbitrage entre les « nationaux » et les autres.

A Guararirí, bidonville de la banlieue de San José, s’entassent des maisons de bric et de broc entre lesquelles coule un filet d’eau sale rejeté par le rutilant centre commercial situé en amont. Plusieurs milliers d’immigrés vivent là. De prime abord, Guararirí ressemble au Nicaragua et pourtant, ici, la grande majorité des habitants a un emploi ; chaque maison a l’eau et l’électricité. On y vit mieux qu’au pays. Pauvre, crasseux, servant parfois de repaire aux dealers, Guararirí et sa mauvaise réputation accueillent aussi des centaines de familles costariciennes tombées dans la pauvreté. « Ici, il n’y a pas de problème de racisme, la réalité est la même pour tous », disent la plupart des habitants. C’est d’ailleurs des quartiers les plus défavorisés du pays que sont parties diverses initiatives pour que « Nicas » et « Ticos » vivent mieux ensemble. « Ces initiatives ont du bon, commente Sandoval, car elles mettent à mal certains mythes qui circulent sur les Nicaraguayens, comme par exemple le fait qu’ils volent des emplois. En réalité, ils occupent des métiers dont les Costariciens ne veulent plus. »

Mais les campagnes d’information sur la fraternité entre Nicaraguayens et Costariciens ont leurs limites. Alors qu’il se maintient à un niveau raisonnable (à peine 6,5 %), certains observateurs s’inquiètent des effets possibles d’une hausse du chômage. Le fragile équilibre de ce pays en développement résisterait-il si « nationaux » et étrangers entraient davantage en compétition sur le marché de l’emploi ? A Guararirí, dans le parc de la Merced ou dans les plantations de la côte atlantique, la situation, déjà tendue, risquerait de devenir ingérable.

Notes :

[1L’étude réalisée dans trois communautés du pays par le RNSCM démontre que l’argent reçu par les familles sert en priorité à l’alimentation (57 %), aux frais médicaux et scolaires (respectivement 12 % et 17 %) et au remboursement de dettes (12 %).

[3Au classement de l’indice de développement humain, le Costa Rica est proche de la Croatie ; http://www.undp.org/.

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), décembre 2006.

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