La deuxième industrie de l’Equateur
par Maurice Lemoine
Article publié le 9 mai 2007

« C’est une véritable tragédie nationale », lâchait le candidat de gauche, M. Rafael Correa, quelques semaines avant de remporter l’élection présidentielle du 26 novembre. On ne sait même plus combien d’Equatoriens vivent en Equateur ! Au cours des vingt dernières années, environ quatre millions d’entre eux ont dû quitter le pays [1]. Et pour cause... Près de 50 % de la population y végète dans la pauvreté. Les conditions de vie ont été dévastées par la dollarisation, décidée en 2000. En faisant augmenter les coûts de production locaux, celle-ci a ravagé tant l’agriculture que l’industrie.

S’ajoute à ce tableau une dette extérieure de 18 milliards de dollars tandis que, précise M. Correa, dans un pays qui se situe au quatrième rang des producteurs de pétrole de la région, « pour cinq barils de pétrole produits, les multinationales en emportent quatre et en laissent un au pays, la plus faible proportion de toute l’Amérique latine ». Faut-il s’en étonner, des révoltes populaires ont renversé trois présidents en dix ans. Et une vague d’émigration a saigné le pays.

L’hémorragie a commencé dans les années 1980, lors de la mise en place du modèle néolibéral par le président León Febres Cordero. Jusqu’en 2002, 80 % des partants appartiennent aux secteurs indigènes et paysans. A partir de 2003 commencent à s’élancer, essentiellement vers l’Europe, des professionnels, ingénieurs, enseignants, médecins. Ces gens disposent encore de salaires. Les plus pauvres, non. Or le hasardeux départ coûte cher. Tous s’endettent. Trafiquants de chair humaine, les coyotes demandent 4 000 dollars en 2000, 8 000 dollars en 2003, entre 10 000 et 12 500 dollars aujourd’hui pour organiser le périple allant de l’Equateur jusqu’aux Etats-Unis [2].

Depuis le début 2006, la nouvelle politique migratoire de Washington et la surveillance de la frontière ont considérablement augmenté les coûts. Face à une telle demande, sont apparus les chulqueros : dans le cadre d’un système financier illégal, ce sont eux qui prêtent l’argent. A 30 ou 40 % d’intérêts !

Les coyotes sortent les candidats à l’Americain way of life par la mer, jusqu’aux jungles d’Amérique centrale, d’où ceux-ci franchiront clandestinement la frontière du Mexique, puis, si tout se passe bien, celle des Etats-Unis. Moins dangereuse et moins chère, la traversée vers l’Europe ne requiert qu’une falsification des papiers et documents.

En Espagne vivent désormais huit cent mille Equatoriens, dont 64 % ont entre 15 et 40 ans [3]. Beaucoup y font des journées harassantes de quinze heures de travail pour la récolte des fruits et des légumes. C’est que, outre la survie avec des salaires de misère et les envois d’argent aux familles, il faut rembourser les chulqueros. Et la tragédie n’est jamais loin. « Une mafia, témoigne M. Freddy Cabrera, enseignant impliqué dans l’éducation alternative, à Riobamba. Au moment du prêt, ils demandent les titres de propriété de la maison, du terrain. Si tu ne commences pas à payer, ils confisquent. Encore pire si tu meurs. La famille se retrouve à la rue. »

Vingt-quatre pour cent de la population équatorienne reçoit de l’argent - 1,7 milliard de dollars [4] - en provenance de l’étranger. Mais à quel prix... Séparation des couples, destructuration des familles, diminution de la présence des hommes, féminisation des travaux les plus pénibles. Perte des repères, ajoute M. Cabrera. « Les gens ayant réussi à partir ont des enfants, qui n’ont aucune conscience de la valeur des choses. Ils dépensent les remesas en vêtements, en clinquailles électroniques, en babioles, en n’importe quoi. » Une forte consommation sans développement productif. Que se passera-t-il demain ?

« Que le dernier qui s’en ira éteigne la lumière », peut-on lire sur un mur de la troisième ville du pays, Cuenca.

Notes :

[1La population est estimée à treize millions et demi d’habitants.

[2El Universo, Quito, 25 juin 2006.

[3El País, Madrid, 13 août 2006.

[4Deuxième source de revenus financiers du pays, après le pétrole (1,9 milliard de dollars).

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), décembre 2006.

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