Elections présidentielles 2003
Argentine : continuité et changement
par Raúl Zibechi
Article publié le 6 mai 2003

En Argentine, à peine dix-huit mois après l’insurrection de décembre 2001, qui a renversé le président Fernando de la Rua (Parti radical), les résultats électoraux du dimanche 27 avril indiquent des changements auxquels, il y a peu de temps, personne n’aurait songé.

1. Le plus important, c’est qu’aucun candidat n’a réussi à obtenir le 25% des voix, cela laissant voir un panorama politique caractérisé par la dispersion et la fragmentation. Depuis qu’a été introduit le second tour lors de l’élection présidentielle, en 1973, jamais il n’a été nécessaire d’y recourir. Hector Campora, candidat de Juan Domingo Peron pour succéder au gouvernement militaire d’Alejandro Augustin Lanusse, fut élu en 1973 avec le 49% des votes, rendant non nécessaire le second tour. En 1974, Peron, de retour d’exil, a obtenu 62% des suffrages. Les élections suivantes, après le génocide de la dictature militaire, se réalisèrent en 1984. Raul Alfonsin obtint 52% des suffrages. En 1989 et en 1995, Carlos Menem obtint des majorités suffisantes par rapport à ses opposants. Et, en 1999, De la Rua réunit presque la moitié des votes.

Cela indique que les élections argentines des dernières décennies furent en réalité des plébiscites en faveur d’un candidat qui, de façon automatique, obtenait la présidence et des majorités parlementaires suffisantes pour gouverner seul. Cette structure électorale, fortement consolidée au cours de trois décennies, dont l’antécédent historique remonte aux élections de 1947 - qui catapultèrent Peron à la présidence, balayant la droite et l’oligarchie propriétaire foncière -, s’est rompue le dimanche 27 avril. Les cinq candidats qui ont obtenu le plus de votes ne réunirent que 14 à 24% des suffrages, ce qui démontre une dispersion absolument inédite en Argentine.

2. Le deuxième changement réside dans la disparition des partis. Et, plus exactement, du bipartisme. L’Union civique radicale (UCR), des anciens présidents Alfonsin et De la Rua, a obtenu à peine 2% des votes. Le péronisme a connu quelque chose d’assez similaire. Le Parti justicialiste (péroniste) n’a pas pu présenter en tant que tel des candidats, car les fractions qui s’affrontent pour le contrôle du parti n’ont pu se mettre d’accord. Les trois candidats qui se réclament péronistes (Nestor Kirchner, Carlos Menem et Adolfo Rodriguez Saa) ont dû se présenter avec des noms de « parti » improvisés : respectivement, Front pour la victoire, Front pour la loyauté et Mouvement national et populaire. C’est la première fois durant plus d’un demi-siècle de vie du Parti justicialiste qu’il ne peut sélectionner un candidat unique. Ce qui révèle que la politique argentine (ou la politique électorale proprement dite) s’est transformée en une lutte entre mafias pour le contrôle de l’appareil étatique afin de pouvoir poursuivre la conduite de ses affaires. Les récentes élections internes des Radicaux, marquées par la fraude, et l’impossibilité des péronistes d’effectuer des élections internes, face à la prédominance mafieuse d’une des fractions, indiquent clairement que les partis historiques ont cessé d’exister. Cette faiblesse des partis, que l’on peut penser être d’une durée longue, va de pair avec la croissante faiblesse de l’Etat, auquel ces partis sont étroitement liés.

3. La nouvelle carte électorale montre des alignements idéologiques croissants, parfois dépassant les différences de classes, et dans d’autres cas cachant des fidélités traditionnelles. C’est peut-être la tendance la plus nouvelle de ces curieuses élections. D’un côté apparaît la députée Elisa Carrio avec un discours clairement marqué par la lutte contre la corruption, avec un profil progressiste et des votants penchant plutôt vers la gauche (elle a fait 14,2%). Au pôle opposé, on trouve Ricardo Lopez Murphy (16%), ex-fonctionnaire de la dernière dictature, qui a rassemblé le vote de la droite néolibérale pure et dure. Dès lors, comme les votes de Carrio ont dû être obtenus parmi les classes moyennes appauvries et les secteurs populaires, ceux de Lopez Murphy viennent des classes moyennes et supérieures, puisque ce dernier est le candidat qui a obtenu le plus de votes dans la capitale fédérale Buenos Aires et en particulier dans les districts les plus riches. Entre les candidats du péronisme se produit quelque chose de similaire, bien qu’ici apparaissent des dynamiques liées au clientélisme. Menem (24%) obtient ses voix des provinces « féodales » du nord, mais aussi des zones les plus pauvres de la grande ceinture de Buenos Aires. Quelque chose de similaire se produit avec Rodriguez Saa (14%), mais cette fois dans ses fiefs électoraux de l’ouest du pays. Kirchner (22%), candidat soutenu par le président Duhalde, a obtenu des voix du sud du pays, où il fut gouverneur, et majoritairement dans les banlieues de la capitale, où l’appareil du président Eduardo Duhalde (qui fut gouverneur de la province de Buenos Aires) a été mobilisé pour l’appuyer. Dissimulée dans le clientélisme existe une polarisation Menem-Kirchner qui indique deux projets différents pour le pays. Celui de Menem clairement lié à l’ALCA, aux Etats-Unis et à l’appui sans réserve à la guerre planétaire de Bush. Quant à Kirchner, il semble privilégier les relations de l’Argentine avec le Brésil et le Mercosur, et a refusé de condamner Cuba aux Nations unies.

4. La gauche, fragmentée, a obtenu moins de 3% (Gauche unie - réunissant le MST et le PC - a fait 1,76% ; le Parti ouvrier : 0,74%), c’est-à-dire un vote aussi mauvais que celui qu’elle a obtenu au cours du dernier demi-siècle. Cela dément l’idée que les luttes sociales alimentent les attentes des partis de gauche ou qu’elles doivent se « compléter » avec une représentation politique. Ni le Parti communiste (inclus dans Izquierda Unida), ni le Partido obrero, ni les socialistes ne furent capables de capitaliser la mobilisation populaire des dernières années bien qu’ils aient cherché à se présenter comme les partis liés aux piqueteros, aux fabriques occupées ou aux assemblées de quartier.

5. Le vote de rejet (voto bronca), c’est-à-dire le vote en blanc ou le vote nul, qui avait dépassé presque les 20% lors des dernières élections d’octobre 2001, a été très faible (2,5%). La participation (le vote est obligatoire en Argentine) s’est élevée à 80%. Cela démontre que la protestation populaire, qu’elle s’exprime sous forme de mobilisation ou sous forme de vote, est toujours plus difficilement manipulable par les partis. Les gens votent le moindre mal, comme certainement ils le feront lors du second tour du 18 mai. Surgit ici une nouvelle leçon du mouvement social argentin. La protestation ne peut être simplement dirigée, elle n’a pas un chemin tracé à l’avance qu’elle doit parcourir. Parce qu’elle est protestation, parce qu’elle est lutte, elle est - malheureusement - imprévisible et incertaine.

La logique sociale et politique et encore plus la politique électorale empruntent des chemins différents. Ceux qui pensent que le mouvement social a comme destin « d’alimenter la sphère politique », particulièrement ceux qui la considèrent comme le centre de gravité de la société, seront frustrés par ces élections. De plus, il n’existe pas une telle « accumulation de forces » et encore moins un élément qui puisse s’exprimer quantitativement sous forme de votes. Si la logique du politique est celle du pouvoir, la logique du social est l’émancipation. Et cela ne peut qu’être le produit de l’expérience individuelle et collective Pour cette raison, le changement est si difficile et lent ; parce que chaque génération, et chaque secteur social, doit recommencer à faire l’expérience, dans sa propre chair, des joies et des déboires qu’implique la création autonome.

Dans ces élections, ce qui est en jeu, ce n’est pas le projet populaire, entre autres parce que ce projet (mille initiatives depuis la base, des cantines, des fabriques, des boulangeries, etc.) n’a rien à voir avec les élections. Il est né contre les représentants (les appareils politiques) et contre les partis qui ont besoin des urnes pour se légitimer. Pour ces secteurs, ce qui était en jeu et qui continue à l’être est la possibilité de continuer à travailler et à résister. Ils sont nés dans le printemps de l’insurrection et ont besoin de temps pour croître, avant que n’arrive l’inévitable hiver répressif. Pour cette raison, pour gagner du temps, le 18 mai, beaucoup, même sans le dire, voteront pour Kirchner, pour éviter que Menem, que la répression policière et militaire ne les détruisent.

Article publié dans l’hebdomadaire uruguayen Brecha.

Traduction : A l’Encontre.org.

© COPYLEFT RISAL 2003.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info