Entretien avec Abel Prieto, ministre de la Culture
La politique culturelle de Cuba, sans dogmes, ni sectarismes
par Arturo Garcia Hernandez
Article publié le 23 avril 2007

Pour le gouvernement de Cuba, l’apparition dans des programmes télévisés de trois ex-fonctionnaires liés à la censure et à la répression durant ledit quinquennat gris (1971-1976) a été une erreur, et n’implique en aucune manière un changement de politique culturelle qui serait lié à la maladie de Fidel Castro et à la présidence intérimaire de son frère Raúl.
C’est ainsi que le ministre cubain de la Culture, Abel Prieto, a fait connaître - dans un entretien avec La Jornada - la position officielle sur le thème qui a été l’objet de vifs débats ces dernières semaines dans les milieux politiques et culturels tant à l’intérieur qu’à l’extérieur de l’île.

Selon Prieto, les ex-fonctionnaires qui sont apparus dans ces programmes « n’ont pas appliqué la politique culturelle unitaire de ce pays [pendant l’exercice de leur mandat]. C’est pourquoi la télévision a commis une erreur en les présentant, créant cette perception chez nos principaux artistes et écrivains ».

L’entretien a été réalisé dans une pièce des bureaux du ministère de la Culture le 15 février dernier. Le fonctionnaire a libéré un moment dans son emploi du temps chargé d’activités liées à la Foire internationale du livre de La Havane, un des principaux événements culturels de la ville, qui se déroulait au même moment.

Débat sur le quinquennat gris

Le débat sur le quinquennat gris a commencé début janvier, peu après l’apparition dans plusieurs programmes télévisés de trois fonctionnaires de cette période : Luis Pavón Tamayo, Armando Quesada et Jorge Serguera, présentés comme s’ils avaient été auteurs de contributions précieuses à la culture cubaine.

Beaucoup d’écrivains et d’artistes de l’île ont répondu de manière critique à ce qui leur semblait être une réhabilitation des bourreaux.

Le débat a commencé sur Internet : par courrier électronique, sur des blogs et sur divers forums et a débouché sur une vaste réunion à la Maison des Amériques (Casa de las Américas), une institution emblématique de la culture cubaine officielle [1].

Luis Pavón Tamayo a dirigé le Conseil national de la culture (aujourd’hui ministère de la Culture) ; Jorge Serguera a présidé l’Institut cubain de radio et télévision et a été lié aux « procès révolutionnaires » contre des opposants du régime ; Armando Quesada était chargé du théâtre. De diverses manières, les trois ont participé à des épisodes de censure et de répression durant le quinquennat gris.

Suite à la réaction critique des intellectuels résidents dans l’île, une série de discussions de membres de l’Union des Écrivains et Artistes de Cuba (Uneac, Unión de Escritores y Artistas de Cuba) a été organisée. À ce sujet, Prieto a expliqué : « La direction du parti leur a envoyé un message dont j’ai été le porteur, disant que la présence de ces trois ex-fonctionnaires avait été une erreur. Pourquoi ? Parce que la direction de ce pays voit d’un œil très critique cette période, heureusement courte, où nous nous sommes éloignés de la politique culturelle que la Révolution avait initiée en 1961 et dans laquelle les artistes et les écrivains de toutes les tendances, de toutes les générations, catholiques, communistes et même non révolutionnaires, du moment qu’ils fussent honnêtes, étaient invités à s’unir dans l’oeuvre culturelle. »

Preuve qu’il y a eu une « rectification » des erreurs du quinquennat gris, le ministre de la Culture a signalé que beaucoup d’écrivains et d’artistes qui ont participé au débat actuel et qui ont eux-mêmes souffert de la répression et de la censure sont aujourd’hui largement reconnus par la Révolution, « leurs livres sont édités, leurs œuvres sont présentées  ».

Il a mentionné en particulier le poète, essayiste et narrateur César López, à qui la dernière édition de la Foire internationale du livre de La Havane était dédiée. López a d’ailleurs lu au début de la foire un texte critique sur l’homophobie et les actions répressives dont ont été l’objet plusieurs écrivains à la fin des années 60 et au début des années 70 [2].

Le soutien du parti

Selon Prieto, « ça a été très important » que l’Uneac bénéficie du soutien du Parti : « Un cycle de débat a été organisé à la Maison des Amériques, qui n’était pas conçu pour la presse, auquel ont assisté des intellectuels cubains par invitation pour débattre sur ces erreurs. En quoi ont-elles consisté ? À quoi ont-elles porté atteinte ? Je pense qu’après les discussions et les analyses, l’unité des gens autour de notre actuelle politique culturelle en est ressortie renforcée ».

La situation, a observé le ministre de la Culture, a provoqué des « réactions très agressives depuis Miami  » et une revue en ligne, Encuentro, qui est financée par la Nacional Endowment for Democracy (NED, Fondation nationale pour la démocratie), « a voulu associer ce qui a été une erreur conjoncturelle avec la santé de Fidel et avec l’exercice par Raúl de la présidence intérimaire de Cuba, comme si cette erreur avait quelque chose à voir avec le fonctionnement de nos institutions culturelles  ».

D’allure informelle, les cheveux longs et crépus, Abel Prieto est un des hauts fonctionnaires les plus singuliers du gouvernement cubain. Son attitude courtoise et désinvolte contraste avec la solennité des hommes politiques conventionnels. Écrivain et professeur de littérature, il a été directeur de la maison d’édition d’État Letras Cubanas et président de l’Uneac avant d’occuper le ministère de la Culture.

Il est considéré tant par ses proches que par ceux qui le sont moins comme un fonctionnaire non dogmatique dont le rôle a été décisif dans la bonne relation qui règne entre les communautés intellectuelle et artistique de l’île avec le gouvernement cubain, surtout après des étapes comme celle du quinquennat gris. On sait qu’au cours du récent débat son intervention a facilité la compréhension d’un côté comme de l’autre entre les différentes opinions.

Pendant l’entretien, le fonctionnaire a aussi partagé avec nous sa réflexion sur les multiples étapes de la culture cubaine après le triomphe de la Révolution ; il soutient que le « réalisme socialiste » est « une aberration » ; il reconnaît qu’il y a eu des « thèmes tabous » et défend l’importance et la nécessité de la critique.

— Quels sont les principes qui régissent la politique culturelle cubaine aujourd’hui ?

— D’abord une politique d’une extraordinaire ouverture en termes de mobilisation, qui n’a rien à voir avec le sectarisme, qui n’a rien à voir avec le dogme.

— Peut-on dire d’elle qu’elle est revendicatrice ?

— On pourrait utiliser ce mot si tu l’associes avec la conjoncture sectaire, mais je crois que c’est plus que ça. Cela a à voir avec la politique fondée en 1961 qui définit la culture nationale mais qui n’est pas chauviniste et au contraire très ouverte, avec une/à vocation universelle. Noam Chomsky est venu ici et José Saramago lui-même, après les déclarations si amères qu’il a faites [3], est venu ici et est allé saluer Fidel.

« Cuba revendique en permanence une pensée de l’émancipation qui a fort à voir avec la démocratisation du produit culturel, des arts plastiques, du cinéma. Nous sommes intéressés par un lecteur, un spectateur, un récepteur de la culture, participatif et en même temps préparé à connaître et à comprendre ce qu’il y a de meilleur et de plus sophistiqué dans l’art. »

« Les gens assistent massivement au Festival de Cinéma latino-américain, aux cycles de cinéma européen ou de cinéma états-unien expérimental, même si nous sommes influencés par ce qu’il y a de pire dans le cinéma hollywoodien. Le festival de ballet, un art qui est considéré comme associé à des minorités, est aussi énormément fréquenté. »

« Nous essayons aussi de conserver la mémoire, c’est tout le travail que nous sommes en train de faire avec le patrimoine. La jeunesse est quelque chose de fondamental pour nous, protéger son œuvre, qu’elle ne se voit pas obligée de faire des concessions au marché. Aujourd’hui, nous avons un boom de jeunes réalisateurs de cinéma et de vidéo, de documentaristes. Comment soutenir leurs projets avec peu de ressources ? »

Abel Prieto assure que l’industrie du livre « est un domaine qui est sorti de la crise grâce au soutien du gouvernement central, mais le cinéma est toujours gravement en crise. Pour ce qui est de la musique, nous avons créé un nouveau label qui s’appelle Colibrí, pour les troubadours, les rappeurs, les rockeurs à la recherche d’espaces qui ne sont pas associés traditionnellement au marché du disque ».

Dignité et résistance

— La Révolution est-elle suffisamment mûre et forte pour se confronter d’une autre manière avec la critique, même en état de siège ?

— La critique et la réflexion sur nos erreurs ont été la marque permanente de ce pays. Il y a une phrase de Cintio Vitier que j’aime beaucoup qui dit : « Notre défi est de construire un parlement dans une tranchée ». Je crois que la nécessité du débat dans les institutions de la Révolution est évidente. Souviens-toi des films de Tomás Gutiérrez Alea, de La Mort d’un bureaucrate à Mémoires du sous-développement. Ce n’étaient pas des films complaisants. De Mémoires du sous-développement à Fraise et chocolat, il y a un cinéma révolutionnaire et, en même temps, anticonformiste, où l’hérésie est intégrée à un niveau cellulaire, te dirais-je. Ou Suite Habana, ce chef d’œuvre de Fernando Pérez, qui est un hymne à la dignité, à la résistance. Comment peut-on être digne dans les pires conditions ? Dans des conditions de ruine matérielle, la dignité est présente.

« Regarde notre littérature, de Senel Paz à Leonardo Padura : la Révolution n’a pas suscité un art pamphlétaire ou de propagande, la critique l’a toujours accompagnée. Il y a des choses qui ne sont pas dites parfois quand on parle de nos pouvoirs populaires et de notre assemblée populaire, comme le fait qu’un ministre soit soumis systématiquement au débat. Je crois que la Révolution est mûre et l’a été en d’autres moments pour que cette capacité d’autocritique, cette capacité de réflexion sur elle-même s’exerce de manière rigoureuse, sans craindre ce qu’on peut dire de nous en dehors de Cuba.

« C’est vrai que ce harcèlement a existé de manière permanente, mais dans la culture cette mentalité de citadelle assiégée n’a jamais prospéré, même quand l’Union soviétique s’est effondrée en 1989. À cette époque, Armando Hart était ministre et j’étais président de l’Uneac. Je me rappelle que dans les pires moments, même ceux d’incertitude, on discutait et on analysait collectivement la politique culturelle. Pour nous, il est fondamental que l’artiste, l’intellectuel joue un rôle dans la vie de l’institution. »

Il y a eu des sujets tabous

— Y a-t-il encore des sujets tabous, ou n’y en a-t-il jamais eu ?

— Il y en a eu. Le sujet de l’homophobie par exemple, qui a été débattu ces derniers jours parce que ces personnes qui sont passées à la télévision ont réellement pratiqué une exclusion des homosexuels. Nous venons d’une tradition machiste très forte. Quand je suis entré à l’université en 68, j’ai connu des gens très honnêtes et très préparés intellectuellement, mais ils étaient homophobes. Cela a changé avec le temps. Quand est né le Ballet national de Cuba, qui s’appelait avant Alicia Alonso, on a dû chercher les garçons dans les orphelinats parce que les familles cubaines ne voulaient pas que leurs fils étudient le ballet, car c’était considéré comme un truc d’homosexuels. Aujourd’hui, les enfants qui veulent rentrer au ballet sont les garçons et ce sont leurs familles qui les y emmènent.

« Tout comme les préjugés raciaux, je ne peux pas dire que le problème a été surmonté. Tu peux balayer les bases institutionnelles du racisme et de l’homophobie mais cela existe encore dans certains secteurs. »

— Pour le gouvernement cubain, que représente aujourd’hui le terme « réalisme socialiste » ?

— C’est une aberration et le convertir en une politique officielle fut une des grandes erreurs que commirent l’Union Soviétique et les autres pays du bloc soviétique. Che Guevara, dans Le socialisme et l’homme à Cuba, est implacable avec cette idée parce qu’elle associe le réalisme du XIXe siècle avec les idées du socialisme. C’est de la folie. Et Fidel, dans Palabras a los intelectuales, se démarque radicalement de ce type de concept. Il y a eu ici des gens qui ont voulu l’imposer et c’est vu aujourd’hui comme une triste succession d’erreurs essentielles qui furent commises dans ces pays dans le domaine de la culture et qui ont porté atteinte à la légitimité de ces processus.

— Comment doit-on lire aujourd’hui la phrase « Avec la Révolution tout, contre la Révolution rien » ?

— Ce fut un moment, une phrase dans le discours connu comme Palabras a los intelectuales. Ce qui se passe, c’est que quand tu sors ça et que tu le transformes en slogan, les gens disent bon, mais qui va juger ce qui est avec et ce qui est contre. Fidel lui-même dit que dans la Révolution il doit y avoir une place pour que même les intellectuels qui ne se considèrent pas comme révolutionnaires puissent travailler dans la culture et collaborer avec notre œuvre culturelle. Autrement dit, le « avec » n’est pas exclusif, c’est un appel très ouvert à toutes les tendances. Par la suite, les exégètes, au nom du dogme, ont trahi ce discours.

Notes :

[1Voir La Jornada du 6 février : http://www.jornada.unam.mx/2007/02/...

[2Voir La Jornada du 10 février : http://www.jornada.unam.mx/2007/02/...

[3[NDLR] Le prix Nobel de littérature 1998 avait critiqueéle gouvernement cubain en avril 2003 pour la répression exercée contre des “dissidents” et les exécutions de trois preneurs d’otages, qui avaient détourné un bateau.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx/), 26 février 2007.

Traduction : Christophe Lemaire, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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