Colombie
Kankuamos : épidémie de douleur
par Constanza Vieira
Article publié le 20 avril 2007
Temples kankuamos
(Erik Arellana - IPS Noticias)

« A Rioseco et à Murillo, nous avons encore des problèmes avec le conflit », avertit Jaime Arias, le cabildo mayor kankuamo, faisant référence à deux des douze villages de cette ethnie de la Sierra Nevada de Santa Marta, dans le nord de la Colombie.

Arias, la plus haute autorité civile indigène, se rappelle des 258 kankuamos assassinés au cours des quatre dernières années. C’est la raison pour laquelle tous les membres du peuple kankuamo bénéficient de mesures provisoires de protection ordonnées par la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme (CIDH), un organisme du système de l’Organisation des Etats Américains (OEA) [1].

La Sierra Nevada est un des endroits en Colombie qui est le théâtre de violents affrontements armés entre les guérillas de gauche, les paramilitaires d’extrême droite et les forces de sécurité de l’État. Dans cette guerre civile, la majorité des victimes sont des civils.

Murillo est pratiquement un village fantôme depuis 2002, après qu’il a été occupé par les paramilitaires et après le départ des trois-quarts des familles qui l’habitaient. Certaines d’entre elles sont revenues cette année mais celui qui veut s’y rendre doit demander l’autorisation au commandant de l’armée local et déclarer les aliments qu’il transporte.

A Rioseco, dans la plaine, seules trois maisons étaient encore habitées sur les plus de 100 existantes. C’est la peur au ventre et au milieu des menaces contre les leaders que 32 familles indigènes sont revenues en mai 2004.

« Tout a été abandonné », se rappelle un ancien en montrant les environs où la végétation cache la plupart des maisons.

« Ici, la force publique a disparue et les "paras" (paramilitaires) sont apparus. La population a été soumise et menacée y compris le cabildo menor (autorité locale) le jour-même de son élection », ajoute sa fille.

Un endroit situé à huit kilomètres de Valledupar, la capitale du département du César, et proche de Rioseco, a été particulièrement mortel pour les kankuamos. Au carrefour menant vers le hameau de Los Corazones, plus de 50 indigènes ont été assassinés.

« Les paramilitaires ont crée un "cimetière" kankuamo ici  », affirme un leader avec lequel IPS a parcouru la route. A cet endroit, cette ethnie pense ériger un monument à la mémoire de ses morts.

« Ça s’est quand même calmé. Parce que quand on disait "les paracos (paramilitaires) arrivent", au début tout le monde montait (plus haut dans la Sierra). Ensuite ce n’était plus comme ça, car ils nous coupaient le chemin et quand ils entraient dans le village nous étions déjà encerclés. Ils prenaient leur pied  », se rappelle Luisa, une habitante de Atanquez, la capitale kankuama, l’agglomération qui a déploré le plus de morts.

Place centrale d’Atanquez
(Erik Arellana - IPS Noticias)

Ils prenaient leur pied en tuant. On raconte que dans une cafétéria de Valledupar, des paramilitaires imitaient en rigolant la manière dont le kankuamo Hector Arias qu’ils venaient d’assassiner criait en implorant dans le village indigène de La Mina pour qu’ils le laissent en vie. Il avait à peine 28 ans et était père de cinq enfants.

« Quand les paramilitaires arrivaient, ils circulaient seulement dans certaines rues où l’on supposait que vivaient les "torcidos" (tordus) (accusés de collaborer avec la guérilla).

« Ils arrivaient à 5h30 du matin, frappaient à la porte et le plus souvent on n’avait pas le temps de s’habiller », raconte Juan Carlos.

« Il y avait deux, trois, quatre morts par semaine. On y était tellement habitué qu’on pensait que quelque chose clochait quand il n’y avait pas de morts », ajoute-t-il.

Les rues empierrées de Antanquez et sa place centrale rectangulaire dont une des extrémités forme un arc et qui est bordée de manguiers et de matarratón (Gliricidia sepium), racontent la guerre : le magasin du coin nord-est est toujours fermé depuis qu’il a été mis à sac parce que les paramilitaires ne trouvaient pas le patron. En échange, ils ont assassiné un automobiliste.

Il y a des enfants à Atanquez qui se rappellent de l’assassinat de trois hommes devant plus de 500 personnes réunies sur la place. Ce qui les a le plus frappé, ce sont les soubresauts des corps sous l’effet des coups de feu.

Centre d’approvisionnement de viande à Atanquez
(Erik Arellana - IPS Noticias)

Un peu plus haut, sur la place du Coco, ils ont tué à coup de couteau un homme qui s’occupait de ses parents âgés. Au centre d’approvisionnement de viande, là où ils attendaient les gens à cinq heures du matin pour les arrêter et ensuite les tuer, il y a aujourd’hui, sur la porte fermée, une croix peinte à la main.

Le mort le plus pleuré a été l’apprenti mamo (chef spirituel), Abel Alvarado, leader reconnu de la récupération culturelle et qui s’était dédié depuis sa jeunesse à l’étude de la botanique et de la médecine traditionnelle kankuamas. Son assassinat par les paramilitaires a eu lieu en 2002, « un 8 décembre inoubliable  » comme l’a affirmé à IPS une femme qui n’a pas ajouté d’autres détails.

Ils ont tué le jeune Yairson Villazón parce qu’il avait reconnu parmi les paramilitaires qui s’étaient présentés comme des soldats, ses anciens compagnons de service militaire. « c’était un type bien  », a affirmé un de ses cousins à IPS.

« Ce sont des amis, ils sont de l’armée, a répondu Villazón à sa mère quand elle lui a dit de ne pas sortir parce que les "paracos" étaient arrivés », raconte-t-il. Le jeune homme s’était fait une joie de les voir et leur a montré des photos de souvenirs communs. Ces photos ont scellé son destin.

A l’entrée de Ramalito, un autre hameau, plus de 20 paramilitaires, même si la presse a parlé de sept décès, sont morts à cause d’explosifs de la guérilla. « C’étaient des militaires aussi, les gens les ont reconnus », a affirmé à IPS un indigène dont nous ne divulguerons pas le nom.

Selon Basilio Arias, coordinateur général du Conseil des anciens de l’Organisation Indigène Kankuamas (OIK), la nouvelle peste parmi les kankuamos âgés de plus de 50 ans est l’infarctus à cause du chagrin que chacun porte en lui. « La peur est toujours là  », a-t-il dit à IPS.

Et est-ce que cela s’arrêtera un jour ? « Qui sait ? » dit en souriant Luisa, « j’espère que oui. J’espère que ça viendra vite parce que nous sommes fatigués de tant de violence ».

Notes :

[1[NDLR] La Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, en dépit de la demande du gouvernement colombien de lever ces mesures provisoires, a confirmé leur pertinence et leur vigueur le 30 janvier 2007 (texte de la résolution de la Cour disponible sur http://www.corteidh.or.cr/medidas.c....

Source : IPS Noticias (http://ispnoticias.net), août 2006.

Traduction : Anne Vereecken, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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