Interview
Raul Zibechi : ¬« Si les mouvements sociaux lui tournent le dos, Evo Morales peut rentrer √ la maison ¬ »
par Benito Pérez
Article publiť le 15 mars 2007

L’√©mergence de nouveaux mouvements sociaux a fait le lit des gouvernements progressistes latino-am√©ricains. Pourtant, selon le chercheur uruguayen Ra√ļl Zibechi, qui vient de consacrer une √©tude aux Aymaras de Bolivie, les contradictions ne manquent pas entre les projets politiques et les aspirations populaires.

De la Patagonie argentine au Chiapas mexicain ont surgi des formes d’auto-organisation populaire originales qui ont boulevers√© l’ordre n√©olib√©ral. Zapatistes, piqueteros, communaut√©s indig√®nes, usines r√©cup√©r√©es, paysans sans terre... Ra√ļl Zibechi, professeur en (et des) ¬« mouvements sociaux ¬ », a fait de ces nouveaux acteurs de transformation sociale un objet d’√©tude mais aussi des compagnons de lutte. Avec eux, le titulaire de la ¬« Multiversit√© ¬ » franciscaine d’Am√©rique latine partage sans fausse pudeur les id√©aux de d√©mocratie radicale et d’auto-√©mancipation. Egalement charg√© de la rubrique internationale de l’hebdomadaire uruguayen Brecha, cet historien de formation - sociologue autodidacte - a sign√© en 2003 un tr√®s remarqu√© portrait du mouvement social argentin : G√©n√©alogie de la r√©volte, prix Jos√© Marti d’investigation. Un titre qui aurait pu √©galement illustrer son dernier ouvrage qu’il a consacr√© aux communaut√©s indig√®nes d’El Alto, l’indomptable banlieue pauvre de La Paz. En effet, c’est de ces hauts plateaux dominant la capitale bolivienne que se sont propag√©s, en 2003 et 2005, les soul√®vements fatals aux deux pr√©d√©cesseurs d’Evo Morales.

De cette gigantesque cit√© de 800 000 √©chou√©s de la mondialisation, Disperser le pouvoir [1] raconte les solidarit√©s recr√©√©es dans l’urgence de la migration et de la survie quotidienne. Des liens horizontaux, inspir√©s des communaut√©s agraires aymaras (ayllus), mais transpos√©s dans un environnement urbain, anarchique. Un lieu o√Ļ l’Etat n’est jamais venu que matraque √ la main, et o√Ļ son absence fut palli√©e par un complexe r√©seau de micro-communaut√©s juxtapos√©es, g√©rant d’en bas les relations de voisinage, commerciales, judiciaires et militantes. Une ville tentaculaire, paradigme d’une Bolivie abandonn√©e √ son sort durant deux d√©cennies de n√©olib√©ralisme, et qui se rel√®ve, riche d’une identit√© ancestrale et d’espoirs nouveaux.

D’o√Ļ cette question qui taraude le chercheur uruguayen : un tel mouvement social intrins√®quement ind√©pendant peut-il trouver sa place dans l’Etat plurinational projet√© par Evo Morales ? Plus largement, dans cet entretien qu’il nous a accord√© lors de son r√©cent passage en Suisse, Ra√ļl Zibechi analyse les interactions entre la soci√©t√© civile et les gouvernements progressistes d’Am√©rique latine.

Dans votre livre, vous d√©crivez la r√©volte aymara comme l’√©mergence d’un pouvoir anti√©tatique, bas√© sur la non-s√©paration entre autorit√©s et communaut√©, entre capital et travail. N’est-il pas paradoxal que cette mont√©e en puissance se soit exprim√©e par la prise de l’Etat ?

C’est vrai, on peut y voir un paradoxe. Mais il faut pr√©ciser que les mouvements aymaras ne sont pas au pouvoir. La plupart soutiennent de fa√ßon critique le gouvernement d’Evo Morales, sans subordination aucune. Parfois, et notamment √ El Alto, la relation est tr√®s conflictuelle, comme avec le ministre [de l’Eau, ndlr], Abel Mamani, pourtant issu de sa Fejuve [f√©d√©ration des associations d’habitants, ndlr]. Ce que je d√©cris dans mon livre, c’est que les communaut√©s aymaras ont construit des pouvoirs tr√®s diff√©rents de ceux de l’Etat, qui est par essence centralis√©, hi√©rarchique et vertical. Leur force r√©sulte de leur unit√© d’action concr√©tis√©e dans le respect de la diversit√© et de la d√©mocratie communautaire. Cela s’exprime par exemple dans le caract√®re aussi insaisissable que massif de leurs mobilisations. Comment contr√īler ou arr√™ter un mouvement qui n’a pas de t√™te unique, mais o√Ļ tout le monde est amen√© √ diriger le groupe, √ prendre des initiatives ? O√Ļ chacun fait tout, contr√īle tout ? Ce type d’organisation est d’autant plus robuste que s’y imbriquent les sph√®res politique, √©conomique et juridique.

Vous paraissez sceptique quant √ la possibilit√© d’int√©grer ce pouvoir aymara au sein de l’Etat plurinational propos√© par le Mouvement vers le socialisme.

Pour moi, parler d’un ¬« Etat multinational ¬ » comporte en soi une contradiction th√©orique. L’Etat est par d√©finition un instrument unificateur. Dans une situation aussi complexe que celle de la Bolivie, il para√ģt difficile d’imaginer que les diverses cultures puissent se sentir identiquement repr√©sent√©es. Trop de questions sont aujourd’hui √©lud√©es. Comment s’y prendre pour d√©coloniser l’Etat ? Il ne suffit pas que toutes les cultures y installent leurs repr√©sentants, encore faut-il une appropriation r√©elle : de quelle fa√ßon l’Etat - qui lui m√™me est une relation sociale - peut-il faire coexister la diversit√© de pratiques pr√©sentes dans la soci√©t√© ?

J’ajouterais une autre interrogation : les Aymaras ont-ils r√©ellement besoin de cet Etat ? Au cours de leur histoire, ces communaut√©s n’en ont jamais constitu√©. En g√©n√©ral, un peuple sans Etat est consid√©r√© comme un probl√®me. Mais on pourrait se demander si cette absence ne comporte pas aussi une opportunit√©, car elle force une puissante dynamique d’auto-organisation. Personnellement, je ne trancherais pas la question.

Plus largement, les mouvements sociaux qui ont sonn√© le r√©veil de la gauche latino-am√©ricaine - comme les zapatistes - avaient pour objectif de changer la soci√©t√© √ la racine. Or, pour l’instant, le r√©sultat a surtout √©t√© l’arriv√©e de gouvernements r√©formistes classiques.

Je dirais les choses autrement. Les importantes luttes sociales des ann√©es 1990-2000 ont permis de d√©l√©gitimer les politiques n√©olib√©rales. Sans forc√©ment les d√©sirer, les mouvements sociaux ont cr√©√© les conditions de l’arriv√©e de gouvernements progressistes. Cela donne une conjoncture rare sur le continent. Sur les dix gouvernements sud-am√©ricains, sept se classent √ gauche, m√™me si parmi eux, le Chili, le Br√©sil, l’Argentine et l’Uruguay n’ont pas rompu avec le n√©olib√©ralisme. Sur quoi cela d√©bouchera-t-il ? Tout est ouvert. Je pense que cela d√©pendra surtout de l’attitude des populations et des mouvements sociaux, pas des gouvernants. La plupart d’entre eux - le cas de l’Uruguay est embl√©matique - n’ont aucun projet pour leur pays. Ils sont prisonniers d’une vision ultrapragmatique √ court terme (comment vais-je boucler mon budget ? Qui va m’acheter mes produits au meilleur prix ?). En une d√©cennie, les mouvements sociaux sont parvenus √ changer la conjoncture politique. Aujourd’hui, une nouvelle pouss√©e populaire est n√©cessaire pour forcer ces gouvernements √ red√©finir le mod√®le √©conomique. C’est cette deuxi√®me impulsion qui manque aujourd’hui. Personnellement, je ne suis pas tr√®s optimiste. Mais l’√©mergence r√©cente d’une nouvelle g√©n√©ration de mouvements sociaux √©cologistes - contre les mines, les OGM, le soja - ou actifs dans l’√©conomie alternative est quand m√™me encourageante, car ils touchent √ des points n√©vralgiques de l’accumulation capitaliste.

En Bolivie, Evo Morales rencontre r√©guli√®rement les dirigeants des organisations sociales. Il les consulte sur leurs domaines mais aussi, plus globalement, sur la conduite de l’Etat. Cette tentative d’articuler Etat et acteurs sociaux vous para√ģt-elle s√©rieuse ou est-ce juste symbolique ?

C’est tr√®s s√©rieux. Evo a grandi dans les mouvements sociaux. Il s’est fait homme et pr√©sident en leur sein. Il consid√®re qu’il se doit √ eux. Il sait aussi que, sans eux, son gouvernement n’est pas viable. L’Etat bolivien est faible et l’opposition oligarchique conserve ses pouvoirs traditionnels. Si les mouvements sociaux lui tournent le dos, Evo peut rentrer √ la maison. Mais attention : ces rencontres ne servent pas √ flatter quelque leader : Evo est profond√©ment convaincu qu’en √©coutant la base, il pourra mieux ajuster ses politiques.

Apr√®s treize mois de pouvoir, peut-on dire qu’Evo Morales conserve le soutien des mouvements sociaux et des communaut√©s indig√®nes ?

Absolument. Il dispose d’un appui extr√™mement massif et solide, en particulier dans les zones rurales. Mais le tableau est plus contrast√© en ville.

¬« L’assembl√©e constituante est un √©chec ¬ »

Quel bilan tirez-vous, personnellement, de la premi√®re ann√©e de gouvernement Morales ?

Ce fut une ann√©e extr√™mement importante, car le gouvernement a mis imm√©diatement au coeur de l’agenda politique l’Assembl√©e constituante et le gaz. Certes, la loi sur les hydrocarbures n’a pas constitu√© la nationalisation promise (et proclam√©e). Le manque de fonds et de comp√©tences √ disposition du gouvernement pour industrialiser le gaz, mais aussi la crainte de proc√®s en indemnisations l’en ont dissuad√©. Malgr√© ce b√©mol, il faut relever que la r√©vision des contrats a permis √ l’Etat de quintupler ses revenus gaziers, avec 1,3 milliard de dollars... D’ici quelques ann√©es, la Bolivie pourrait m√™me engranger 4 milliards, soit l’√©quivalent de son Produit Int√©rieur Brut ! L’Etat en ressort clairement l√©gitim√©, renforc√©, avec d’importants moyens pour mener une politique sociale.

Un autre progr√®s est l’ouverture des institutions aux indig√®nes. Aujourd’hui, la Bolivie compte des ministres, des fonctionnaires et m√™me un pr√©sident indig√®nes.

Sur le front de l’Assembl√©e constituante, en revanche, on peut parler d’√©chec. La majorit√© de droite au S√©nat a bloqu√© le processus avant m√™me l’√©lection des constituants, en imposant le vote aux deux tiers au sein de l’Assembl√©e. Malgr√© ses 60% d’√©lus, le MAS est donc contraint de faire des compromis avec une droite r√©tive √ la notion m√™me d’Etat plurinational... Il faut voir comment tout √ßa va √©voluer [2], mais je vois mal comment la Constituante pourrait remettre √ plat l’ensemble des institutions pour ¬« refonder la Bolivie ¬ » comme le propose Evo... La seule issue favorable passerait par une forte mobilisation des secteurs populaires, notamment dans l’est du pays, qui parviendrait √ forcer la main √ l’oligarchie de Santa Cruz qui dirige l’opposition.

Pourquoi, selon vous, le MAS a-t-il c√©d√© sur la r√®gle des deux tiers sachant qu’elle compromettait la refondation ?

Ce fut une √©norme erreur. Le vice-pr√©sident Alvaro Garc√≠a Linera voulait √©viter un conflit au sein du parlement, mais cela n’a fait que repousser le conflit dans le temps et dans d’autres lieux... Lorsque l’ex√©cutif a voulu, dans un second temps, remettre en question la r√®gle des deux tiers, il n’a qu’exacerb√© le conflit. La le√ßon √ tirer est que le gouvernement doit savoir demeurer ferme dans ses d√©cisions politiques et ne pas h√©siter √ attaquer les probl√®mes √ la racine.

Pensez-vous que l’opposition va tenter de renverser le gouvernement ?

S’ils sont intelligents, ils ne le feront pas. Leur but actuel est d’entraver autant que possible les politiques qui touchent leurs int√©r√™ts. Ils savent que s’ils faisaient tomber Evo Morales aujourd’hui, ils auraient √ affronter la population bolivienne et iraient donc √ l’√©chec. Ils vont plut√īt essayer de domestiquer le gouvernement, lui montrant le chemin acceptable pour eux.

Notes :

[1Dispersar el poder. Los movimientos como poderes antiestatales a √©t√© traduit en italien et sera bient√īt disponible en fran√ßais, gr√Ęce √ la revue Le Jouet enrag√©. Renseignements : http://lejouetenrage.free.fr.

[2[NDLR] En juillet 2006 ont √©t√© tenues des √©lections en vue de former une Assembl√©e constituante. Elles se sont sold√©es par une victoire importante du MAS. Au mois d’ao√ »t, les d√©l√©gu√©s nouvellement √©lus ont entam√© la t√Ęche de r√©√©crire de fond en comble la constitution actuelle. Mais la constituante est vite devenue paralys√©e par des questions de proc√©dure. L’une de celles-ci est la d√©cision concernant la modalit√© d’approbation des articles de la nouvelle loi fondamentale qu’elle est cens√©e produire. Mais, apr√®s de nombreux conflits, il semble que majorit√© et opposition soient parvenues √ un accord. Les articles n’ayant pas √©t√© approuv√©s par une majorit√© des deux tiers, seront transmis √ une commission sp√©ciale. Si le d√©saccord persiste, ils seront soumis √ un r√©f√©rendum populaire.

Source Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, 3 Mars 2007.

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