Uruguay
Gouvernement et environnement : une difficile relation
par Víctor L. Bacchetta
Article publié le 8 mai 2007

Les difficiles relations du gouvernement progressiste avec les problèmes environnementaux ne s’expliquent pas seulement par les problèmes propres aux différents facteurs en jeu mais aussi par des aspects historiques et idéologiques de la gauche fondatrice du Frente Amplio, où influe la culture du pays, en particulier celle du syndicalisme et de l’université.

Les problèmes environnementaux du pays ne sont pas apparus avec le gouvernement du Frente Amplio (FA) qui est arrivé au pouvoir le 1er mars 2005. Certains sont de longue date, d’autres ont commencé dans la décennie précédente et tous sont devenus plus notoires avec la conscience grandissante qui a amené à la création du ministère [de l’Environnement], en 1990, et au vote de lois spécifiques les années suivantes. Par des résolutions organiques et des déclarations de ses candidats en campagne électorale, la force politique triomphante a aussi créé ici la perspective d’un changement.

Un changement en direction d’une plus grande préoccupation pour l’environnement. Tabaré Vásquez a dit, lors d’un discours à Minas de Corrales, le 5 juin 2004 : « ... Parfois, c’est la production des usines ou la production de certains éléments que le monde développé sait que celles-ci produisent qui provoquent la destruction de l’environnement (...) et, en connaissant les besoins de travail des pays les plus pauvres, avec leurs peuples appauvris, on nous apporte ici des investissements dans des industries qui détruisent l’environnement ».

Cependant, dans l’un de ses premiers actes en tant que président de la République, Vásquez a reçu des dirigeants de Botnia [1] et a assumé comme siennes les décisions de ses prédécesseurs au sujet des usines projetées à Fray Bentos. Malgré les sollicitudes, la présidence n’a pas accordé d’entretiens à des personnes ou des entités critiques des monocultures d’arbres et de la production de cellulose à grande échelle et s’est mise à défendre ce modèle d’investissement à cause du besoin de créer des sources d’emploi et d’industrialiser le pays.

Il se passe quelque chose de semblable avec la réforme constitutionnelle sur l’eau approuvée par le plébiscite du 31 octobre 2004 [2], avec l’appui du FA et de ses alliés. Selon l’interprétation du gouvernement élu, la réforme ne remettait pas en question les contrats existants avec des entreprises privées d’approvisionnement d’eau potable. Il n’a pas jusqu’à présent mis en œuvre les dispositions de la réforme en matière de participation et de contrôle social et de politiques publiques afin d’assurer une gestion durable et équitable des ressources hydriques.

Une relation avec des pics de tension s’est installée depuis lors entre le gouvernement et les organisations environnementales, qui ont été traitées de fondamentalistes, d’écofascistes ou de partisanes de la croissance zéro par des autorités publiques, quand ce n’est pas en des termes plus méprisants par de notables leaders de la majorité gouvernementale. Les mêmes autorités font, en même temps, des déclarations génériques et catégoriques en faveur de l’environnement. Les remettre en question semble être une offense ou un manque de confiance personnelle inacceptable.

Plusieurs visages, peu de mouvement

Le chercheur et écrivain Eduardo Gudynas, secrétaire du Centre Latino-américain d’Ecologie Sociale (CLAES, Centro atinoamericano de Ecología Social) et du Réseau uruguayen d’ONG environnementalistes, qui participe à plusieurs instances de consultation convoquées par le gouvernement, dit que « l’actuel gouvernement a beaucoup de visages face au thème environnemental, il y a des différences entre ministères et même au sein de ministères selon les attitudes personnelles  » et observe « un certain immobilisme où il devient difficile d’aborder la gestion avec efficacité et innovation ».

«  En général, ce gouvernement a maintenu les espaces de dialogue avec la société civile et de nouvelles commissions consultatives du ministère de l’Environnement, des zones protégées et autres ont été créées », commente le directeur du réseau d’ONG, mais il fait remarquer qu’il reste des problèmes non résolus et regrette que le conflit avec l’Argentine « au lieu de faire avancer la gestion environnementale, de l’approfondir et de l’élargir à tout le pays, semble déboucher sur une situation dans laquelle on avance très lentement sur ce thème ».

Pour Gudynas, on n’aborde pas le problème environnemental d’une manière moderne, dans certains secteurs en particulier. « Il y a eu un pas positif avec le moratoire sur les transgéniques - commente le chercheur - mais on ne profite pas des options compétitives qu’offre le slogan « Uruguay naturel » ni de la production organique ». « Dans le secteur de l’énergie, les flirts avec des combustibles nucléaires et le charbon signifieraient continuer à dépendre de combustibles importés et augmenteraient les impacts environnementaux », ajoute-t-il.

L’universitaire Daniel Panario, directeur de l’Unité d’Epigenèse de la Faculté de Sciences, est d’accord sur le fait que « les compétences réelles sont encore dans les mains de différents acteurs » et il considère qu’après deux ans de gestion du gouvernement actuel, « il n’y a toujours pas de politique environnementale définie ». Il estime qu’il y a eu un renforcement de la Direction nationale de l’environnement, qui était techniquement très faible, mais le seul effort qui aille dans une direction correcte est celui du Système national des zones protégées.

Parmi les carences, Panario pointe la non mise en oeuvre de la réforme constitutionnelle de l’eau, le reboisement [pour la production de cellulose, ndlr] au même rythme et avec la même politique de capitalisme sauvage, la non exigence auprès des industries du traitement adéquat, comme le fait qu’on n’ait pas exigé des pasteras [usines de cellulose] d’usine de traitement tertiaire des eaux résiduelles, et qu’on ne les prévoie pas dans de futures entreprises d’État. Et il signale que « des travaux à fort impact prévisible, comme le pont sur la Lagune Garzón, pour unir la zone côtière des départements de Maldonado et Rocha, sont maintenant annoncés sans anesthésie  ».

Problèmes générationnels

« Parler génériquement des nécessaires investissements et des postes de travail, c’est le même concept néolibéral qu’on entend ailleurs, sans se demander ce que signifient ces mégaprojets pour l’environnement, la population et le développement social », commente l’ingénieur chimique Ignacio Stolkin, qui a conseillé des membres du gouvernement jusqu’à ce qu’il émette un avis technique défavorable aux usines de cellulose. « Ils sont resté dans le passé et on est en train de faire la même chose que l’Europe il y a 40 ou 50 ans », conclue-t-il.

Pour Gudynas, le problème est que les dirigeants proviennent d’une génération antérieure à la thématique environnementale. « Les idées et les rêves d’un développement essentiellement matériel, avec beaucoup de machines et de grands immeubles, où l’environnement est un coût qui peut être assumé mais ne doit pas entraver la croissance économique, persistent », affirme-t-il. Le secrétaire du CLAES considère que cette idée va au-delà des partis et se trouve profondément enracinée dans la culture d’une génération.

« Ceci explique -continue Gudynas - que certains dirigeants syndicaux défendent des projets productifs en regardant uniquement les postes de travail, mais pas la qualité de ce travail. Seule une minorité universitaire aborde la question environnementale de façon plus profonde que la simple participation à des consultations sur l’impact environnemental et la même chose se répète dans une bonne partie de la presse uruguayenne. » Et de conclure : « L’approfondissement du problème environnemental attend la prochaine génération progressiste ».

L’un des fondateurs de la filière de l’ingénierie chimique en Uruguay, Stolkin, fait remarquer que l’ingénieur ne pense pas à l’environnement mais à des solutions à ses problèmes. « A la Faculté d’Ingénierie et à celle de Chimie, les problèmes de l’environnement n’ont jamais été pris très au sérieux. En créant la Faculté de Sciences, il y a eu un nouvel élan, d’autres optiques et d’autres relations par rapport à l’environnement et à la technique sont apparues », affirme-t-il.

Pour ce qui est de cette dernière faculté, Panario considère que l’Université de la République a souffert un retard considérable par rapport au reste du monde durant la dictature et que, sur le sujet environnemental, on ne l’a pas encore totalement rattrapé.

L’héritage de la gauche

La gauche uruguayenne des années 50 et 60, où ont été formés plusieurs dirigeants de l’actuel gouvernement, a été tributaire de la pensée socialiste développée par Karl Marx, selon laquelle l’évolution des forces productives et la lutte des classes sont le moteur de l’Histoire. Bien que Marx ait mis en premier lieu la lutte des classes comme facteur de transformation sociale, le marxisme de l’époque a assumé que le progrès des forces productives était irrépressible et qu’il menait de façon inévitable du capitalisme au socialisme.

Au milieu du XXe siècle, les pays socialistes menés par l’Union Soviétique (URSS) et la Chine, auxquels s’est joint Cuba, se consacraient à atteindre une industrialisation capable d’assurer le bien-être de leurs peuples. La confiance dans l’évolution des forces productives atteignait un tel point que l’URSS, lors du 20e Congrès de son Parti communiste, en 1956, lança la consigne de « l’émulation économique pacifique entre les deux systèmes  », considérant comme acquis que le socialisme surpasserait et liquiderait par cette voie la capitalisme.

La dimension environnementale, qui impose des limites et des conditions au développement, ne faisait pas partie de cette conception. C’est ainsi devenu manifeste avec la chute de l’URSS et de son alliance européenne à la fin des années 80, quand de sérieux désastres environnementaux, aggravés par la censure et la corruption de l’État sont apparus. Les conséquences de cette optique sont encore observables aujourd’hui, dans les graves impacts provoqués par la croissance vertigineuse de la Chine.

On a récupéré des références de Marx sur la surexploitation et le pillage du travailleur et de la nature. Il y a des reformulations, comme l’« écosocialisme » de Michael Lowy et d’autres. Parmi la gauche uruguayenne, cependant, la discussion théorique a encore 40 ans de retard. Le gouvernement du FA a repris une vision « développementiste » qui a connu un certain essor dans les années 60. On vise à une croissance économique avec justice sociale et l’environnement a été formellement intégré au développement. Mais le changement promis continue à dépendre du primat de la société et de l’environnement sur la logique du capital.

Notes :

[1[NDLR] Botnia est une entreprise transnationale finlandaise qui est au centre de ladite guerre du papier entre l’Argentine et l’Uruguay car cette entreprise construit une très grosse usine de cellulose sur la rive du fleuve Uruguay, un cours d’eau binational. Ce projet est dénoncé par les organisations écologistes pour ses possibles impacts environnementaux.
Consultez à ce sujet le dossier « la guerre du papier » dans les rubriques Argentine ou Uruguay du site du RISAL.

[2[NDLR] En Uruguay, en 2004, plus de 60% des citoyens ont voté en faveur d’une réforme de la Constitution qui déclare l’eau comme « bien public » et l’empêche de ce fait de tomber entre les mains du secteur privé et en même temps garantit la participation des usagers à tous les niveaux de sa gestion. L’accès aux services d’eau et d’assainissement devient de ce fait un droit humain fondamental et une société d’état se charge de rendre ce droit effectif évitant ainsi dans le futur de nouvelles concessions à des entreprises privées.

Source : Ecoportal (http://www.ecoportal.net/), mars 2007.

Traduction : Michaël Dias Dos Santos pour le RISAL (http://www.risal.collectifs.net/).

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