Des pétrodollars pour financer les transformations structurelles
Les défis du boom pétrolier
par Luciano Wexell Severo
Article publié le 7 mai 2007

Bien que l’opposition attribue la force de Chávez à la période de hausse des prix des hydrocarbures, la vérité est que le secteur non pétrolier de l’économie affiche une croissance supérieure à celle du secteur pétrolier. Le marché interne est en pleine ascension et les avancées en matière d’infrastructures nationales sont indéniables. De surcroît, le pays a vu ses réserves grimper jusqu’à 36 milliards de dollars. Et surtout, il progresse peu à peu dans la construction d’un « socialisme à la vénézuélienne », d’un « socialisme du 21e siècle ».

Une lecture facile de la situation actuelle du Venezuela donnerait le pétrole comme seul et unique facteur. Certes, le pétrole est important, mais il est également de nombreux autres aspects qui expliquent ce qui se passe dans ce pays de la zone andine. Une approche de premier plan permet d’apporter quelques réponses.

Selon un rapport du ministère de l’Énergie et du Pétrole, le prix moyen du baril (159 litres) -du type Brent ou West Texas Intermediate (WTI)- avoisinait les 55 dollars en janvier 2007, après avoir passé la barre des 74 dollars en juillet 2006. Pour l’année 2003, la moyenne du prix du baril était de 30 dollars, alors qu’en 1999, au début de l’ère Chávez, elle était inférieure à 9 dollars. Parce qu’il s’agit d’un brut très lourd, le pétrole vénézuélien s’est toujours vendu 15% moins cher et historiquement, le pétrole a toujours représenté une forte proportion des exportations du Venezuela (77,8% en moyenne ces dix dernières années). On comprend dès lors que la tendance actuelle des prix pétroliers se traduise par une puissante relance de l’économie. Ainsi, entre la fin 2003 et la fin 2006, l’économie a accumulé 13 trimestres de hausse, ce qui représente plus de trois années consécutives de croissance. Et mieux encore : à un taux de 13% en moyenne. Quant au produit intérieur brut (PIB), voilà plus d’un an et demi qu’il croît à plus de 10%. Si le pays maintient ce rythme, l’économie aura doublé dans huit ans !

Les données citées ici sont publiques et sont divulguées par la Banque centrale du Venezuela (BCV), la Banque mondiale (BM) ou la Commission économique pour l’Amérique latine et la Caraïbe (CEPAL). De fait, il n’y a aucun doute sur la croissance du PIB. Regardons-y maintenant de plus près et effectuons une première distinction : entre le secteur pétrolier et l’économie non pétrolière. L’importance de cette dernière dans le PIB continue de croître de manière substantielle, alors que la participation relative du secteur pétrolier va diminuant. Ce constat est significatif si l’on tient compte des prix élevés du baril de pétrole, car la tendance naturelle serait une hausse de l’importance relative du pétrole, non sa diminution. Les chiffres : en 1999, le secteur pétrolier comptait pour 20,1% du PIB ; la proportion est aujourd’hui de 14,3%. Et l’économie non pétrolière, qui représentait déjà 70,5% du PIB en 1999, atteint une participation de 74,7% à l’heure actuelle. Par ailleurs, même si le prix du pétrole a fortement augmenté, l’économie non pétrolière a connu une croissance de 12,2% en moyenne ces 30 derniers mois, alors que le secteur pétrolier n’augmentait que de 1,9%.

Il est indéniable que le pétrole est le facteur le plus puissant et le plus dynamique de l’économie vénézuélienne depuis les années 20 du siècle dernier. Mais aujourd’hui plus que jamais, on constate que le pays destine ses revenus pétroliers aux secteurs productifs (agriculture, industrie, construction, télécommunications) ainsi qu’au paiement progressif de la forte dette sociale en éducation, santé et logement. Certaines déclarations du président de la BCV, M. Gaston Parra Luzardo, le confirment : « Non seulement il y a croissance économique grâce à des circonstances favorables, mais la structure de la société est en train de se transformer, en atteignant des degrés supérieurs de progrès. Pour preuves, il y a la croissance du PIB de plus de 10% pendant treize trimestres consécutifs, l’expansion plus accélérée de l’économie non pétrolière par rapport au secteur pétrolier, le renforcement des investissements publics et privés, les améliorations dans l’éducation, la santé, le logement, la distribution des revenus et la hausse des rémunérations réelles des travailleurs. Dans tout le pays, les politiques et actions se sont poursuivies pour lutter contre la pauvreté, améliorer la santé, l’éducation et l’alimentation. Des succès significatifs ont été engrangés dans ces domaines, qui ont valu au Venezuela une reconnaissance internationale. » Le président de la BCV parle notamment de la hausse continue des valeurs formant l’Indice de développement humain (IDH), de la diminution de la mortalité infantile et de la déclaration de l’UNESCO certifiant le Venezuela comme le seul pays latino-américain (en plus de Cuba) libre d’analphabétisme.

Examinons maintenant l’économie non pétrolière. On constate une croissance accélérée, ce qui est prévisible, du commerce et des services, ainsi que des institutions financières. Les secteurs des communications, des transports et du génie civil ont eux aussi connu une relance, grâce aux grands travaux entrepris : ponts, voies de chemin de fer, routes, métros, lycées, universités, raffineries, installations de sidérurgie. Depuis deux ans, ces secteurs affichent une croissance élevée et soutenue. Mais la manufacture est une des industries les plus renforcées, notamment depuis 2003, lorsque le contrôle des taux de changes est entré en vigueur. Ces deux dernières années, en effet, le secteur manufacturier a affiché une croissance moyenne de 10% et représente désormais 16,8% du PIB. Lors du sabotage pétrolier de 2002, par exemple, la participation de la manufacture au PIB était tombée à 14,7%. L’expansion actuelle se traduit par une hausse de la génération et la consommation d’électricité, ainsi qu’une augmentation de la production de ciment, de minerai de fer, de tiges métalliques, d’acier et d’aluminium.

Une autre variable significative est le renforcement, depuis 2003, de la formation brute de capital fixe (taux d’investissement dans l’économie), qui comprend les dépenses réalisées pour la construction, l’acquisition et la mise en service de biens de capital destinés à la création d’actifs fixes, à de nouvelles constructions et à l’installation de machines et équipements. Selon la CEPAL, le taux d’investissement moyen en Amérique latine atteint à peine 20%, ce qui est insuffisant pour entraîner la croissance économique et améliorer les conditions de vie. Lors du lock-out pétrolier, ce taux était tombé à moins de 15%. Il est actuellement de 32%. Peu sont les pays qui, aujourd’hui, investissent autant que le Venezuela dans leur infrastructure, l’industrie et l’éducation.

Nouveau siècle, nouveau boom

Poussée par la croissance économique, la demande intérieure affiche une reprise énergique, avec une hausse de 19,7% ces deux dernières années. Mais l’effort est plus important pour encourager l’offre intérieure (PIB moins exportations) et réduire l’offre extérieure (demande interne satisfaite grâce aux importations). La croissance de l’offre intérieure ces deux dernières années s’est accumulée à 14,1%, en conséquence directe de la relance du parc industriel et de l’augmentation des investissements dans de nouvelles unités de production. À cet égard, il existe une préoccupation, juste mais pas nouvelle : comme dans tout pays essentiellement exportateur, dans une époque de hausse, la demande intérieure tend à croître davantage que la capacité de réponse de l’offre intérieure, ce qui suscite une augmentation forcée des importations et une tendance à la hausse des prix.

En 1999, les importations représentaient 22,4% de l’offre totale et, ces deux dernières années, elles ont augmenté de plus de 70%. Aujourd’hui, l’offre totale dépend des exportations à concurrence de 33,3%. Autrement dit, 66,6% de l’offre est assuré par la production nationale. Le Brésil, par exemple, importe beaucoup moins, avec à peine 13,9%, car il produit 86,1% de son offre intérieure. De janvier à septembre 2006, les importations du Venezuela atteignaient un total de 22 milliards de dollars : presque la moitié des revenus obtenus des exportations pétrolières.

Dans la même période, les exportations non pétrolières (minerai de fer, aluminium, méthanol, urée, poisson, plastiques, bois) atteignaient à peine 4,5 milliards de dollars. On reconnaît ici un problème classique du sous-développement et de la monoproduction de pétrole ou d’autres produits primaires : il est normal qu’un pays relativement peu industrialisé augmente ses importations dans les périodes d’abondantes entrées de devises comme c’est le cas actuellement. Un des grands défis consiste donc à substituer les importations de manière efficace, malgré la facilité permanente à obtenir des devises et à importer toujours davantage.

On observe néanmoins un phénomène intéressant : les importations de produits finis (pour la consommation finale), qui représentaient 38% du total importé en 2000, ne représentent plus que 23,6% actuellement. La moyenne pour l’intervalle 1997-2002 a été de 27,4%. L’importation de produits intermédiaires a aussi diminué fortement : 64,4% du total importé en 1997, en comparaison à 43,7% actuellement, et une moyenne de 55,3% dans l’intervalle 1997-2000. Mais le fait le plus significatif ici est que les importations affichant la plus forte hausse sont celles de machines et d’équipements (biens de capital) : de 11,1% du total importé en 2000, elles représentent aujourd’hui 32,7%, avec une moyenne de 17,3% entre 1997 et 2002. L’année 2002 est ici utilisée comme charnière, car le contrôle des taux de change a commencé à être appliqué au début de 2003.

Pour ce qui est de l’inflation, elle était de 14,5% en 1999, au début du gouvernement de Chávez. En 2000-2001, période de croissance économique, l’inflation diminua à 11% et 10% respectivement. En 2002, en conséquence des conspirations contre l’économie du pays, la hausse de l’indice des prix à la consommation (IPC) grimpait à 25%. En 2003, malgré les complots et le sabotage pétrolier, le taux d’inflation fut de 20,5%. Les médias désinformateurs, à leur convenance, jonglent avec les chiffres socioéconomiques pour les déconnecter autant que possible de la politique. Ainsi, en 2004, malgré la croissance élevée de l’économie, l’inflation retombait à 14%, puis à moins de 13% en 2005. Et ce, à contre-courant de la théorie monétariste. Les hausses persistantes des prix ne sont pas nécessairement dues à l’augmentation de la masse monétaire circulante, mais à la politique menée par les monopoles privés.

La réduction de 2004-2005 est associée à la hausse de la production industrielle, au soutien aux petits et moyens exploitants agricoles (au travers de crédits, d’installations de stockage, de transport), à l’élimination d’intermédiaires mercantilistes, à l’action contre les monopoles privés, aux contrôle des prix de plus 100 produits de base depuis 2003 et à l’ouverture de 14 mille marchés d’alimentation (appelés Mercal) dans tout le pays. Ce programme, qui vend à des prix jusqu’à 30% meilleur marché, touche désormais quelque 15 millions de consommateurs et gagne des adeptes dans la classe moyenne.

En 2006, face à l’évidence d’une nouvelle victoire électorale de Chávez et de sa réélection pour six ans au moins, la température politique monta d’un cran. Le gouvernement, qui travaille à la construction progressive d’un socialisme à la vénézuélienne, cherche à étendre le rôle de l’État et son pouvoir de planification et de mise en œuvre des politiques, essayant ainsi d’intervenir, avec une participation populaire croissante, dans les principaux moyens de production. L’inflation accumulée en 2006 a atteint 17%, ce qui n’est pas scandaleux pour un pays en pleine croissance. En janvier 2007, l’IPC avait augmenté de 2% et, selon des « analystes » internationaux, sa hausse aura dépassé 25% à la fin de l’année. Le gouvernement se prépare à attaquer le problème, qui ne manquera pas de se poser à nouveau. Et son mot d’ordre est désormais : augmenter la production, combattre la spéculation et le dumping et garantir la plus grande variété de produits fondamentaux nationaux ou importés dans tout le pays. [1]

Si l’on examine le marché du travail, on constate qu’en sept ans (juin 1999 à juin 2006), plus de 2 100 000 emplois ont été créés : 60% dans les services, le commerces et les institutions financières, 15% dans la construction civile (plus de 300 mille postes de travail) et 5% dans l’industrie (100 mille emplois créés, pour une moyenne de 13 mille par an). En 2002, jusqu’aux actions de déstabilisation, le nombre de sans emploi allait diminuant. Les actions putschistes ont provoqué une hausse du chômage jusqu’à 21% de la population active, soit quelque 2,3 millions de Vénézuéliens. Pour se faire une idée de la gravité de la situation, entre décembre 2002 et janvier 2003, le taux de chômage n’a fait l’objet d’aucun relevé (c’est pourquoi les graphiques à ce sujet présentent deux espaces en blanc). Or, en décembre 2006, le nombre de sans emploi atteignait un million, soit 8,4% de la population active.

Le salaire minimum en vigueur au Venezuela est de 238 dollars, un niveau supérieur à la moyenne latino-américaine. Les coûts d’électricité, de gaz, d’eau, de carburant et de transport sont comparativement peu élevés. Autre donnée : ces trois dernières années, le secteur formel de l’économie a connu une expansion considérable, employant 55,5% des personnes ayant un emploi (6 257 642 personnes), alors qu’il en employait 52% à la fin de 2005. Ces données appartiennent à l’Institut national de statistiques (INE) et au ministère de la Planification et du Développement (MPD).

Ces meilleurs résultats sont à mettre en rapport avec la décision, en 2003, d’imposer un contrôle des taux de changes. Les réserves internationales totalisent actuellement 36 milliards de dollars ; avec le coup d’État et le lock-out pétrolier, la fuite des capitaux avait fait tomber les réserves à 14,9 milliards de dollars, à savoir 47% du niveau actuel. En juillet 2005, au mépris de la théorie néolibérale -qui prône la stagnation des réserves internationales de la Banque centrale au risque de générer inflation et déséquilibres dans le système-, la réforme de la Loi sur la BCV était passée, stipulant un plafond annuel pour les réserves (30 milliards de dollars) et le versement des excédents au Fonds de développement de la nation (Fonden), qui accumule déjà 18 milliards de dollars. Grâce à ce Fonds, les revenus pétroliers servent à la réindustrialisation du pays, en particulier dans l’agriculture, la pétrochimie, les industries fondamentales et légères et les industries de transformation.

Les mass médias, liés aux monopoles industriels et financiers, cherchent à taxer ces politiques indépendantes et souveraines de mesures irresponsables ou populistes. Bien vite, ils diront que l’inflation est le résultat des « incertitudes et préoccupations du marché » face à la proposition d’un pays juste, libre et souverain. À cet égard, le ministère de Communication et d’Information (Minci) a annoncé qu’en mai prochain, l’État ne renouvellera pas la concession d’une chaîne de télévision impliquée dans le coup d’État de 2002 -qui reçoit de l’argent des États-Unis et ne cesse d’agresser la démocratie vénézuélienne au nom de la liberté d’expression. Et certains affirment qu’il s’agit là d’une « nouvelle action autoritaire du régime chaviste ».

Contrairement aux diseurs de messes basses au service de Washington, le gouvernement vénézuélien dispose clairement d’un projet national. L’idée, propagée par certains médias, d’une économie artificielle et misérablement assistantielle n’est qu’une chimère brandie pour semer la confusion. En vérité, il existe réellement une vision de développement à moyen et à long terme, décrite dans le Plan de développement économique et social de la nation 2001-2007. C’est sur base de ces orientations que les secteurs productifs ont été encouragés, surtout grâce aux fonds obtenus des exportations de pétroles, sans nécessité de s’endetter ou de se soumettre à aux diktats d’organismes financiers internationaux -de fait, le FMI a fermé ses bureaux de Caracas il y a quelques semaines. Ajoutons que les dettes extérieure et intérieure ont diminué de manière colossale, représentant à peine 17,5% et 9,6% du PIB respectivement, pour un total ne dépassant pas 27,1% du PIB. Il s’agit du niveau le plus bas depuis 30 ans et l’un des plus bas de la région.

Le Venezuela cherche aussi à rompre avec la dépendance extérieure -économique, technologique, culturelle-, avec le développement intégral de l’énorme potentiel du pays et de son peuple. Mais il n’est pas aisé de sortir du labyrinthe néolibéral, de se libérer des attaches des transnationales et de se désempêtrer des mécanisme infernaux de l’endettement, élaborés des siècles durant pour perpétuer la domination et le pillage des pays périphériques au bénéfice du centre capitaliste. À cela s’ajoute la charge que représente le fait d’être un pays pétrolier, une sorte de Venezuela saoudien, monoexportateur, importateur d’aliments et de produits finis, avec ses contradictions structurelles économiques, sociales, politiques et culturelles. Pour la période 2007-2013, le gouvernement travaille déjà aux grandes lignes stratégiques du Projet national Simon Bolivar.

Quel pays au monde s’est défini un projet de développement pour les six prochaines années ? Combien de pays disposent de suffisamment de ressources pour mettre leurs plans en œuvre ? Mais l’important est de réaliser effectivement ces projets : améliorer les résultats des dépenses, rompre les amarres d’un État encore rétrograde -le transformer radicalement- et neutraliser les ennemis internes.

Les conservateurs taxent de « populistes » les gouvernements populaires. Or, qu’est-il arrivé dans les années 1970, alors que le flux des revenus pétroliers était égal ou supérieur à l’actuel et que la population atteignait à peine 12 millions d’habitants, moins de la moitié de la population actuelle ? Les gouvernements antérieurs ont fait disparaître les milliards de dollars produits par les deux chocs pétroliers (1973 et 1979). Aujourd’hui, malgré les erreurs et les difficultés (et elles sont nombreuses), les pétrodollars servent à transformer la réalité sociale et l’économie vénézuélienne, pour qu’elle cesse d’être rentière et importatrice et devienne productive et génératrice d’un marché intérieur. Ils servent aussi à aider les pays d’Amérique latine. Selon Chávez, le Venezuela serait même « disposé à déposer dans la future Banque du Sud 10% de ses réserves internationales, pour lancer ainsi un des projets piliers de l’intégration latino-américaine ». L’idée est de créer une option propre et solidaire, afin de financer des projets de développement productif et d’infrastructure dans la région, surtout dans les pays les plus nécessiteux. De même, les conversations et les accords progressent dans le cadre de l’Alternative bolivarienne pour les Amériques (ALBA), de la Communauté sud-américaine des nations et du Mercosur.

Les privilégiés qui désespèrent

L’énergie produite par l’élection de Chávez jusqu’en 2013 impose un nouveau rythme à la dynamique politique du Venezuela. Le dirigeant bolivarien a remporté les élections en défendant publiquement le cap vers le socialisme. Et les électeurs ont décidé que ce cap était correct. Désormais, « tout ce qui était solide s’évapore dans les airs ». La radicalisation propose d’accélérer encore davantage l’action corrective de la bancale structure économique : étatiser les entreprises stratégiques privatisées jadis et concentrées aux mains de groupes étrangers ; nationaliser les principales richesses du pays ; créer des centres productifs sous contrôle de étatique et communal ; approfondir la réforme agraire et accroître la production agricole ; concrétiser le nouveau processus d’industrialisation lourde ; augmenter la participation populaire dans l’élaboration, le contrôle et la mise en œuvre des politiques publiques, et exorciser les structures corrompues et inefficaces de l’État.

En ce sens, il y a peu, l’Assemblée nationale a approuvé, lors d’une cérémonie publique sur la place Bolivar de Caracas, une Loi de pouvoirs spéciaux (Ley Habilitante) autorisant le président, pour une période de 18 mois, à dicter des décrets ayant rang, valeur et force de loi dans différents domaines : économique, social, financier, fiscal, scientifique, technologique et énergétique, en plus de l’aménagement du territoire, l’infrastructure et la sécurité et la défense. Selon l’Article 203 de la Constitution vénézuélienne, « Sont des lois habilitantes celles sanctionnées par l’Assemblée Nationale par les trois cinquièmes de ses membres, dans le but d’établir les directives, propositions et le cadre des matières qui sont délégués au Président ou à la Présidente de la République, avec rang et valeur de loi ».

C’est la septième fois que le mécanisme des pouvoirs spéciaux est accordé à un président vénézuélien. La deuxième fois pour Chávez. Mais tout changement structurel touchant les secteurs traditionnellement privilégiés tend à susciter des réactions. « Nous verrons comment M. Chávez exerce ces pouvoirs », déclarait sur un ton d’épouvantail M. Sean McCormack, porte-parole du Département d’État étasunien. L’Assemblée nationale vénézuélienne a publié un communiqué affirmant : « bizarre est la source de légitimité démocratique sur laquelle se fondent les États-Unis pour intervenir dans les affaires internes du Venezuela, décider d’envahir des pays, imposer des politiques économiques qui détruisent les nations du Sud et s’arroger le droit de soumettre le monde à leur étrange dictature ».

Une intervention directe des États-Unis semble toutefois lointaine. La situation actuelle en Amérique latine et dans le monde est assez aiguë. Dans le Nouveau Monde, l’ascension de dirigeants nationalistes se renforce, avec le soutien de secteurs populaires et progressistes. La vague de dictatures réactionnaires des années 1960 et 1970, remplacées par les non moins criminelles ouvertures néolibérales des années 1980 et 1990, a cédé face aux révoltes sociales émancipatrices. Ceux qui avaient prévu « la fin de l’histoire » se sont trompés. Le 21e siècle commence très mal pour l’impérialisme.

L’idée du cap vers le socialisme gagne un soutien populaire et financier croissant. L’idée et la possibilité réelle se rejoignent, ainsi que l’argent et l’idéologie, même si le premier peut faire des ravages et la seconde doit encore se parfaire. Malgré tout, il est difficile que les troupes impériales soient lancées à l’aventure. Sans doute miseront-elles sur la destruction de la Révolution depuis l’intérieur, à moyen terme, avec l’appui de l’oligarchie locale et de « néochavistes » et « néobolivariens » infiltrés ou sans consistance idéologique. Par exemple : avec la disparition de certains produits de base, la hausse de l’inflation ou l’inefficacité dans la mise en œuvre des politiques gouvernementales. Si ces problèmes ne sont pas immédiatement attaqués, ils peuvent susciter la grogne populaire.

Par ailleurs, Washington sait qu’il ne sera pas facile de se débarrasser de Chávez : la croissance économique entraîne progressivement le développement social. Selon l’INE, la pauvreté recule. En 1999, la pauvreté générale était de 44% ; elle est de 32% actuellement. Quant à la pauvreté extrême, elle est passée de 16,6% à 10,6%. De plus, sous Chávez, les dépenses en éducation sont de 35% supérieures à la moyenne des années 1990. En 2005, par exemple, le budget de l’éducation était de 91% plus élevé qu’en 1996, sans compter l’investissement massif dans des programmes sociaux d’éducation ; la Mission Robinson (1,4 millions d’alphabétisés par la méthode cubaine « Yo Sí Puedo »), la Mission Ribas (760 mille élèves devant terminer leur baccalauréat) et la Mission Sucre (240 mille nouveaux étudiants universitaires).

Autre exemple : les dépenses dans le domaine de la santé sont de 13% plus élevées que la moyenne de la décennie néolibérale, avec un budget actuel de 115% supérieur à celui de 1996. De nouveau, sans compter les projets sociaux de santé : missions Barrio Adentro et Milagro, (avec un soutien désintéressé de Cuba), qui accumulent des millions de bénéficiaires au Venezuela et des milliers d’autres dans d’autres pays latino-américains.

Notes :

[1[NDLR] voir à ce sujet : Salim Lamrani, L’oligarchie tente de provoquer une crise alimentaire, Le Grand Soir, 28 février 2007.

Source : El Dipló, édition colombienne du Monde diplomatique (http://www.eldiplo.info/), n°64, mars 2007.

Traduction : Gil Lahout, pour le RISAL.

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