Uruguay
Où l’on reparle des détenus disparus
par José López Mazz
Article publié le 16 avril 2007

Le 2 décembre 2005, vers 11 h 30, dans une zone rurale proche de la ville de Pando, une étudiante en archéologie de l’université de la République découvre, dans une étrange excavation, un os qui sera identifié ultérieurement comme un péroné humain. Au terme d’une heure et demie de travail méticuleux, un squelette complet apparaît. Peu de temps après, un hélicoptère de l’armée de l’air uruguayenne atterrit sur les lieux. A bord se trouvent le président de la République Tabaré Vázquez et sa ministre de la défense Azucena Berrutti. Il s’agit des premiers restes découverts d’un des quelque deux cent soixante détenus disparus lors de la dictature (1973-1984) - un ouvrier communiste mort sous la torture en 1974, mais signalé à l’époque par les militaires comme « ayant pris la fuite ».

Durant les gouvernements démocratiques qui suivent la dictature, les recherches sur les violations des droits humains n’avancent pas beaucoup. Bien qu’imprescriptibles au regard du droit international, la plupart des crimes restent impunis en vertu d’une loi qui, en 1986, sous la présidence de M. Julio Sanguinetti (1985-1989), établit le principe de la « caducité de la vocation punitive de l’Etat [1] ». Le dernier chef de l’armée de la dictature devient même ministre de la défense de M. Sanguinetti.

Avant l’approbation de la loi de caducité, les convocations des militaires devant la justice étaient rangées dans un « coffre-fort » - selon sa propre expression - par le ministre de la défense de l’époque, le général Hugo Medina. Le mandat de M. Luis Lacalle (1990-1995) et le second de M. Sanguinetti (1995-2000) ne permettent aucun progrès. C’est finalement avec le président Jorge Batlle (2000-2004) qu’est créée la Commission pour la paix, chargée de faire appliquer l’article 4 de la loi de caducité. Celui-ci établit l’obligation de l’Etat de chercher à éclaircir les crimes de la dictature et à localiser les corps des disparus.

Un progrès important est accompli lorsqu’on retrouve la petite-fille du poète argentin Juan Gelmán, née en 1978 alors que sa mère María Claudia García, qui n’était pas une militante politique notoire, avait été kidnappée à l’âge de 19 ans en Argentine avant d’être transférée à Montevideo, puis finalement exécutée. La petite a été « adoptée » et élevée par un commissaire de la police uruguayenne, « compère » d’autres policiers et militaires liés au Parti colorado de MM. Sanguinetti et Batlle.

Toutefois, l’information recueillie par la Commission pour la paix oriente alors les recherches vers des pistes ne permettant ni la démonstration des faits, ni la localisation des corps, ni l’identification des coupables. Résultat : un silence toujours aussi pesant plane sur les « disparitions ».

Etrangement, la loi de caducité amenait l’Etat à renoncer à punir les militaires pour leurs crimes, mais ne protégeait pas les civils - instigateurs ou complices. C’est ainsi qu’en 2006 la justice uruguayenne a pu juger le dictateur Juan María Bordaberry. Pionnier du Plan Condor, son ex-ministre des affaires étrangères, M. Juan Carlos Blanco, a également été emprisonné. Les demandes d’extradition d’un juge argentin ont récemment conduit à l’incarcération d’une dizaine de militaires et de policiers.

Depuis l’arrivée au pouvoir du Front élargi (Frente Amplio), une équipe d’historiens de la faculté des humanités a été formée, avec pour objectif d’étudier les archives de la dictature afin de mieux connaître les pages obscures de l’histoire récente. Un groupe d’archéologues a également reçu pour mission de rechercher les restes des détenus disparus.

Les travaux ont démarré le 17 juin 2005 dans les installations du bataillon 13 où avait été mis en place le centre de torture tristement célèbre « 300 Carlos », également surnommé par les prisonniers le « grand enfer ». Les recherches ont pu établir qu’on y avait procédé à des transformations radicales dans le paysage : opérations de remblaiement, reforestations effectuées à la fin des années 1970 sur les endroits indiqués comme zones d’enterrement, destruction et reconstruction de bâtiments. Ces modifications rendent difficiles la reconstitution des lieux et la remise en situation des témoignages.

Le 20 août 2005, à la demande du président Vázquez lui-même, l’armée remet un rapport précisant le lieu de l’enterrement de la belle-fille de Gelmán sur le site du bataillon 14, ainsi que d’autres lieux d’inhumations clandestines, individuelles et collectives. Ces informations font naître de nombreux espoirs, mais le travail des archéologues montre que la jeune femme assassinée ne se trouve pas à l’endroit indiqué et ne s’y est jamais trouvée. Il en sera de même pour d’autres cas - l’un d’eux probablement en lien avec l’exécution d’un groupe de personnes amenées de Buenos Aires dans un vol clandestin des forces armées uruguayennes.

De fait, la demande de collaboration et d’information formulée par M. Vázquez auprès des trois composantes des forces armées a obtenu des réponses différentes. La marine y a opposé un profond mutisme. Les forces aériennes ont reconnu avoir été responsables de la mort de... deux ouvriers, et ont indiqué où avaient été inhumés les corps dans une propriété rurale prise quelques années plus tôt aux guérilleros Tupamaros. C’est sur cette terre de Pando que les fouilles ont permis de mettre au jour le corps d’Ubagesner Chaves Sosa, mort sous la torture dans la base aérienne Boiso Lanza en 1976.

Dans les installations du bataillon 13, le 4 décembre 2005, on a exhumé le cadavre du professeur d’université Fernando Miranda, père de l’avocat Javier Miranda, l’un des principaux responsables de l’Organisation des familles de détenus disparus (OFDD). Cette découverte a montré les faiblesses de l’enquête de la Commission pour la paix du gouvernement de M. Batlle et du rapport de l’armée adressé au président Vázquez, selon lesquels Miranda avait été enterré dans le camp du bataillon 14, puis déterré et brûlé, ses cendres ayant enfin été jetées dans la baie de Montevideo.

Peu de temps après, le 15 décembre 2005, un fragment de radius humain a également été trouvé là où avait été cantonné le bataillon 13, dans une zone conservant des traces de travaux d’excavation, de remblaiement, etc. Cette découverte s’est faite près d’un terrain de football régulièrement désigné par la rumeur comme servant aux enterrements clandestins. Des autorités de l’Institut médico-légal d’Uruguay ont suggéré que l’os appartenait à une femme, hypothèse qui n’a pu être démontrée - trois analyses d’ADN, dans des laboratoires différents, n’ayant pas donné de résultats probants - mais qui a réveillé une fois de plus le fantôme de quelques disparues (María Claudia García Gelmán ou l’institutrice Elena Quinteros).

Le 19 décembre 2006, après un an sans nouvelle découverte, le président Vázquez a mis fin à la première étape des recherches. Si les résultats peuvent sembler maigres, ils sont néanmoins suffisants pour faire la lumière sur plusieurs points.

Au bout de trente ans, le pacte secret passé entre les dirigeants de la répression et leurs subalternes de l’époque est toujours en vigueur [2]. C’est clairement apparu lorsque l’actuel commandement de l’armée a fourni des informations fausses en réponse à la requête du chef de l’Etat. Les explications obtenues par la Commission pour la paix, de même que celles données par les militaires, sont douteuses : il y est affirmé par exemple que les corps des victimes ont été « enterrés, déterrés, brûlés et jetés dans la baie de Montevideo ». Une simple découverte comme celle du corps de Fernando Miranda anéantit ce type de version.

Après presque un an et demi d’activité, les chercheurs sont convaincus que la dispersion géographique des inhumations clandestines est plus importante qu’on ne le pensait, et que le nombre des corps est sans doute supérieur à ce que l’on annonce officiellement.

Par ailleurs, la thèse de l’OFDD a été confirmée (contrairement à ce qui a été longtemps affirmé par l’ex-président Sanguinetti) : il est probable que la plupart des Uruguayens disparus en Argentine ont été victimes, dans le cadre de l’opération « Condor », des forces uruguayennes de répression.

Enfin, ces recherches ont engendré une grande espérance populaire, l’approbation de tous les partis politiques et l’appui d’une majorité de l’opinion publique. La question demeure ouverte et l’élucidation de tous ces crimes encore à réaliser, mais les détenus disparus ne sont plus une « fable de la gauche radicale » comme le soutenait la droite politique...

Notes :

[1Cette loi a été ratifiée par un plébiscite qu’ont remporté de justesse ses promoteurs (52,7 % des voix), en 1987. Mis à part les inconditionnels de la dictature, les partisans de l’amnistie des militaires comme ses adversaires ont tous voté pour la même raison : sauvegarder la fragile démocratie. Beaucoup craignant, au cas où l’armée se sentirait menacée, un « retour de bâton ».

[2Le 17 septembre 2006, en Argentine, M. Jorge Julio López, 77 ans, a « disparu » ; son témoignage avait permis la condamnation à perpétuité de l’un des pires tortionnaires de la dictature, M. Miguel Etchecolatz. Le 27 décembre, M. Luis Angel Gerez a été enlevé à son tour et torturé avant d’être relâché au bout de trois jours : ses déclarations ont empêché l’ancien sous-commissaire Luis Patti, tortionnaire des années 1970, de siéger en tant que député, au début de 2007. A la télévision, le 30 décembre, le président Nestor Kirchner a mis en cause des éléments « paramilitaires » et « parapoliciers » (BBC, Londres, 30 décembre 2006).

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), février 2007.

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