Droits humains, économie et environnement
Gauche latino-américaine, version Uruguay
par Edouard Bailby
Article publié le 16 avril 2007

La plus grande vertu de l’Uruguay est généralement de passer inaperçu, mais le pays commence à changer et à attirer l’attention. Même si sa politique économico-sociale n’est pas dénuée d’ambiguïtés, la présidence du socialiste Tabaré Vázquez a permis la mise en place d’un programme d’urgence semblable au plan « Faim zéro » du gouvernement brésilien. Montevideo se penche également sur le destin de quelque deux cent soixante détenus disparus lors de la dictature civilo-militaire de 1973-1984.

Plus de vingt ans après, les cendres de la dictature uruguayenne sont encore chaudes. Mal en a pris le 18 octobre 2006 au général Carlos Díaz, commandant en chef de l’armée, pour l’avoir oublié. Sans en référer au pouvoir exécutif, comme l’exige la Constitution, il a convié à un asado - barbecue à l’uruguayenne - deux personnalités de l’opposition de droite, au siège du bataillon 14, dans les faubourgs de Montevideo. Deux généraux l’accompagnaient. En lisant l’information publiée le lendemain dans l’hebdomadaire Búsqueda, la ministre de la défense Azucena Berrutti a aussitôt téléphoné au président (de gauche) Tabaré Vázquez. Avec son accord, elle s’est empressée de communiquer au général Díaz qu’il était relevé de son commandement pour « faute grave ».

Amorce d’une conspiration ? Depuis que l’étau s’est resserré autour des responsables de violations des droits humains pendant la dictature (1973-1985), l’opposition de droite a commencé à réagir. Car ce ne sont plus seulement des militaires et d’anciens policiers qui se retrouvent sur le banc des accusés. Au cours des derniers mois, des preuves accablantes ont été accumulées contre l’ancien président Juan María Bordaberry, aujourd’hui âgé de 77 ans. Elu en 1971, il dissolvait le Congrès deux ans plus tard et supprimait toutes les libertés constitutionnelles en donnant plein pouvoir à l’armée pour « rétablir l’ordre » que menaçaient le mécontentement populaire et les actions de guérilla des Tupamaros.

Le 16 novembre 2006, le juge Roberto Timbal lançait un mandat d’arrêt contre M. Bordaberry et son ministre des affaires étrangères de l’époque, M. Juan Carlos Blanco, pour l’assassinat des parlementaires Zelmar Michelini et Héctor Gutiérrez ainsi que des militants tupamaros Rosario Barredo et William Whitelaw, dont les corps criblés de balles furent retrouvés à Buenos Aires, le 18 mai 1976, dans une voiture abandonnée [1]. En détention à Montevideo, les anciens gouvernants encourent des peines de dix à trente ans de prison. Il aura fallu trois décennies pour que la justice puisse engager des poursuites. L’événement est historique.

Pour mettre fin à la dictature, les deux partis qui se partageaient le pouvoir depuis 1865 - le Parti colorado (libéral), presque hégémonique, et le Parti national (conservateur) - avaient signé avec les généraux la loi de la caducité de la vocation punitive de l’Etat. Elle amnistiait d’office les militaires et les policiers impliqués dans des atteintes aux droits humains. C’était sans compter sur la montée en puissance des forces de gauche rassemblées dans le Front élargi (Frente amplio). A trois reprises, à partir de 1990, celles-ci remportèrent la mairie de Montevideo. En octobre 2004, coup de tonnerre : M. Vázquez, candidat socialiste du Front, est élu dès le premier tour président de la République avec 50,4 % des suffrages exprimés. A la Chambre des représentants et au Sénat, la gauche obtient la majorité absolue. Pour la première fois dans l’histoire du pays, les deux partis traditionnels sont écartés du pouvoir à l’issue d’une élection démocratique.

Dès l’entrée en fonctions de M. Vázquez, le 1er mars 2005, des voix de plus en plus pressantes se font entendre pour que toute la vérité soit établie sur le passé récent - « el pasado reciente », selon la terminologie en usage. Des enquêtes sont ouvertes, des témoins parlent, des restes humains sont exhumés dans des zones militaires. Peu à peu les preuves se multiplient, des militaires et d’anciens policiers sont arrêtés et emprisonnés. Plusieurs sont menacés d’extradition en Argentine et au Chili.

Certains dirigeants de l’opposition poussent alors les hauts cris, jugeant que le gouvernement, en allant aussi loin dans la recherche de la vérité, joue un jeu malsain. Deux fois président de la République après le rétablissement de la démocratie, M. Julio Maria Sanguinetti (Parti colorado) est de ceux-là. Accompagné de son ancien ministre de la défense Yamandú Fau, il a jugé bon de se rendre au dîner du général Díaz. Pour faire quoi ? « Il ne s’agissait que d’une réunion entre bons camarades », a-t-il précisé sans fournir d’autre explication.

En prenant son poste de commandement, le 1er février 2006, le général Díaz n’avait pas caché qu’il était las de la suspicion à l’égard de l’ensemble des forces armées. « Pourquoi aurais-je à demander pardon ? Pardon de quoi ? » Agé de 57 ans, il n’a jamais été accusé d’exactions. Mais il a fini par se sentir indirectement concerné, en tant qu’officier, par cette recherche approfondie sur le passé. Assis entre deux chaises, il a voulu être loyal à la fois envers le gouvernement, selon ses dires, et envers ses camarades d’arme. Attitude difficile dans un pays que la dictature a traumatisé [2].

Chargé avec son prédécesseur de rédiger un rapport sur les « disparus », le général Díaz avait aux yeux de certains manqué de rigueur dans ses conclusions. Celles-ci concernent essentiellement le mystère du « segundo vuelo », le second vol qui avait ramené de Buenos Aires à Montevideo, le 5 octobre 1976, une vingtaine d’opposants uruguayens arrêtés en Argentine. Alors que les survivants du premier vol effectué en juillet de la même année ont été retrouvés, la trace des captifs du second a été perdue. Auraient-ils été jetés de l’avion dans l’estuaire du Río de la Plata ou sommairement exécutés sur une base militaire dès leur arrivée ? L’armée nie toute responsabilité et admet tout au plus que des membres des services de renseignements (SID) se trouvaient à bord. La question est de taille : s’il est établi que le commandement uruguayen a agi en coopération avec les militaires argentins, la preuve sera faite de son implication dans l’opération « Condor » - le plan de coopération des dictatures du cône Sud.

Un homme, en tout cas, le colonel Gilberto Vázquez, a déjà confirmé que la répression dans le cône Sud avait été coordonnée au plus haut niveau. Incarcéré au siège du 1er corps d’armée dans l’attente de son jugement, il parvient à s’échapper de prison, le 3 juillet 2006, dans des conditions suspectes. Trois jours plus tard, d’un lieu clandestin, il publie une lettre ouverte au chef de l’Etat dans laquelle il affirme que le général Díaz lui a proposé de reconnaître sa responsabilité dans les faits qui lui sont imputés, en échange de quoi il ne serai pas envoyé en Argentine, pays qui réclame son extradition. Démenti catégorique de ce dernier, qui met à la disposition du pouvoir exécutif son poste de commandant en chef. Refusé. Finalement capturé, le colonel Vázquez est à nouveau incarcéré, cette fois dans un hôpital militaire, pour « maladie grave ».

Six semaines plus tard, le 23 août, nouvel incident. Devant une commission parlementaire, M. Gonzalo Fernández, secrétaire général de la Présidence, affirme que les militants de gauche du « segundo vuelo » ont été exécutés dès leur arrivée sur le sol uruguayen. Il précise qu’il tient cette information du général Díaz en personne. Nouveau démenti de ce dernier. Qui dit la vérité ? Le 10 septembre, aggravant le malaise au sein de l’armée, le colonel à la retraite José Antonio Rodríguez Buratti se tire une balle dans la tête alors que la police s’apprête à le conduire au tribunal pour y être jugé. A l’occasion de ses obsèques, et tandis que des officiers de haut rang lui rendent hommage, le général Díaz a une altercation avec le général Gregorio Alvarez, ancien commandant en chef de l’armée, qui lui reproche ses propos sur le second vol.

« Dans la recherche de la vérité, il ne s’agit pas de vengeance, mais de justice à rendre, souligne le sénateur Alberto Couriel, personnalité influente du Front élargi. Il est essentiel pour l’avenir de la démocratie que toutes les responsabilités soient clairement établies. »

Créé en 1971, composé d’une quinzaine de mouvements, des anciens Tupamaros aux démocrates-chrétiens de gauche, en passant par les communistes et les socialistes, le Front élargi est, dans sa diversité, à l’image de l’« oiseau bariolé », ce nom que donnèrent jadis les Indiens Guarani au fleuve Uruguay. A la différence du Brésil, où le président Luiz Inácio Lula da Silva cherche des compromis avec les partis conservateurs, le gouvernement de gauche a ici accumulé suffisamment de forces pour se permettre d’agir à l’écart des deux partis traditionnels. Poursuivant sans relâche les responsables des atteintes aux droits humains pendant la dictature, il a donné dans ce domaine la preuve de sa détermination. Pourtant, dans le cadre de la « coparticipation », que prévoit la Constitution, il avait proposé à ses adversaires des postes dans les organismes stratégiques de l’Etat, qui jouissent d’un degré considérable d’autonomie [3]. Ils ont refusé. Dans cette situation, il a fallu au président Vázquez souplesse et autorité pour gouverner.

Depuis l’arrivée de la gauche au pouvoir, la situation économique s’est progressivement améliorée [4]. Après quatre années de récession, le chômage est descendu à 10,5 % - il était de 16,5 % en 2002 -, l’inflation oscille autour de 5 %, tandis que le produit intérieur brut a augmenté de 6 %. Mieux : le pouvoir d’achat des salariés s’est légèrement redressé. Les exportations, enfin, ont progressé de 19 % par rapport à 2005, grâce à la hausse des cours des matières premières et aux achats de la Chine. Gros producteur de viande, de laine, de riz et maintenant de soja (sept cent mille tonnes) ainsi que de cuir et de produits lactés, l’Uruguay a besoin de nouveaux débouchés, sans remettre en cause pour autant ses obligations au sein du Marché commun du Sud (Mercosur, regroupant Argentine, Brésil, Paraguay, Uruguay, Venezuela). La question d’un traité de libre commerce (TLC) avec les Etats-Unis s’est donc rapidement posée. En décalage avec certains des gouvernements de gauche de la région - Argentine, Bolivie, Brésil, Equateur, Venezuela -, M. Vázquez y était favorable, mais en le conditionnant à plusieurs aménagements pour sauvegarder les intérêts du pays.

Un traité de libre commerce contesté

En juin 2006, une crise a éclaté. MM. Danilo Astori, ministre de l’économie et des finances, et Jorge Lepra, ministre de l’industrie, souhaitaient un tel traité, estimant nécessaire l’ouverture économique pour contrebalancer la détérioration des échanges avec le Brésil [5]. Farouchement opposés à cette idée, deux poids lourds du gouvernement ont menacé de démissionner : M. José Mujica, ministre de l’agriculture et de l’élevage, ancien militant tupamaro longtemps emprisonné, élu sénateur avec un nombre record de voix, et M. Reinaldo Gargano, ministre des affaires étrangères, un des pères fondateurs du Mercosur.

Egalement hostile au TLC, le principal syndicat du pays, PIT-CNT, a rappelé lors de son 9e congrès, en octobre, qu’il était en désaccord « avec les priorités actuelles du modèle économique », malgré son soutien global au gouvernement. En définitive, M. Vázquez a décidé de ne pas signer. « Notre ambassadeur à Washington m’a téléphoné pour dire que les Etats-Unis ne voulaient faire aucune concession, a-t-il expliqué. J’ai refusé afin de sauvegarder notre souveraineté. »

Pays de trois millions trois cent mille habitants coincé entre le Brésil et l’Argentine, large de six cents kilomètres tout au plus, l’Uruguay est rétif à toute pression, qu’elle vienne des Etats-Unis ou de ses puissants - pour ne pas dire hégémoniques - partenaires régionaux au sein du Mercosur, l’Argentine et le Brésil. Avec un taux d’alphabétisation de 97 %, le réseau téléphonique le plus moderne d’Amérique du Sud et des lois sociales sans équivalent dans le reste du continent, il est fier de son particularisme. « Si le petit Luxembourg sait défendre ses intérêts au sein de l’Union européenne, souligne le ministre des affaires étrangères, je ne vois pas pourquoi nous ne pouvons pas en faire autant. Le Mercosur connaît des problèmes dont nous subissons les conséquences, mais l’Uruguay n’est pas à vendre. » A 72 ans, ancien exilé politique en Argentine et en Espagne, M. Gargano est ferme sur ses principes. Pas question de céder. Encore moins concernant le désaccord entre Montevideo et Buenos Aires au sujet de la construction, par deux multinationales européennes, de deux usines de pâte à papier destinée à l’exportation, sur la rive du fleuve Uruguay.

C’est le gouvernement du président Jorge Batlle (2000-2005) qui a accordé à l’entreprise espagnole Ence le droit de construire, près de Fray Bentos, un port franc et une usine. Deux semaines avant la prise de fonctions de M. Vázquez, l’entreprise finlandaise Botnia bénéficiait du même privilège.

Craignant les rejets d’effluents chlorés, les pluies acides et les odeurs nauséabondes inhérents au blanchiment de la pâte de cellulose, les résidents de Gualeguaychú, ville située du côté argentin du fleuve, s’insurgent contre les risques de destruction de leurs principales sources de revenu, notamment le tourisme et l’agriculture. Buenos Aires fait chorus, et accuse Montevideo de violer le statut bilatéral du fleuve, signé en 1975, sur la sauvegarde de l’environnement.

Côté argentin, des groupes de citoyens bloquent le trafic routier sur les trois ponts qui franchissent le fleuve Uruguay, frontière naturelle entre les deux pays. Déclarations fracassantes pour exiger le démantèlement des usines, menace de « rendre fous » les Uruguayens par des actions spectaculaires, y compris la destruction de l’usine Botnia [6]. Pour la protéger, l’armée envoie, fin novembre, un détachement d’une vingtaine de militaires. Au fil des mois, la crise s’envenime. « On se croirait à l’époque coloniale », s’insurge le ministre Mujica. « Les Argentins veulent avoir un droit de cuissage sur l’Uruguay », renchérit M. Sergio Abreu, ancien ministre des affaires étrangères (Parti national) des années 1990. Apeurée, Ence a renoncé à son projet, dès septembre, déplaçant son installation dans une autre région de l’Uruguay [7]. Mais pas les Finlandais de Botnia et leur partenaire local, le groupe Otegui.

Fray Bentos est à trois cent dix kilomètres de Montevideo. Bâtie sur la rive de l’Uruguay, la bourgade de vingt-deux mille habitants a les regards tournés vers la cheminée de l’usine Botnia, qui se dresse déjà aux abords du pont international General San Martín. Une centaine d’ingénieurs et de techniciens, finlandais et européens, travaillent sur le chantier où les rejoindront bientôt trois mille deux cents ouvriers uruguayens. Dans quelques mois, l’usine sera prête et produira un million de tonnes par an de pâte à papier destinée à l’exportation [8]. Ce sera, dit-on à Montevideo, l’une des plus modernes du monde, grâce au procédé Kraft que l’Union européenne a récemment homologué. En ce sens, l’Uruguay estime qu’il n’a rien à se reprocher.

Mais les Argentins demeurent intraitables. Exaspérés, les habitants de Fray Bentos en arrivent à dire : « Mieux vaut mourir de cancer que de faim. » L’usine frigorifique de la ville, qui employait depuis un siècle plus de quatre mille salariés, a fait faillite dans les années 1970. Avec le blocus, les touristes argentins qui empruntaient le pont par milliers pour se rendre à Montevideo et sur les plages de l’Atlantique ne viennent plus. Les hôtels de la région sont à moitié vides, le commerce dépérit.

Au début de 2006, l’Argentine a porté l’affaire devant la Cour internationale de justice de La Haye, laquelle a donné raison à l’Uruguay. Même avis favorable du tribunal d’arbitrage du Mercosur, quelques mois plus tard. La tension entre les deux pays n’a fait que s’aggraver. « Pas question de démanteler l’usine de Botnia », répètent les Uruguayens qui en font désormais une cause... patriotique.

Désastreux conflit... Mené par deux gouvernements idéologiquement alliés, il met à mal le Mercosur, pour le plus grand plaisir de Washington, qui n’a jamais vu d’un bon œil la montée en puissance de cette organisation régionale et la dynamique de changement qui traverse le continent.

Notes :

[1« Para el juicio de la historia », Brecha, Montevideo, 20 octobre 2006.

[2Dans son rapport présenté au 7e Foro de Biarritz, les 5 et 6 octobre 2006, le Centre latino-américain et caribéen de démographie, qui dépend de la Commission économique pour l’Amérique latine (Cepal), estime à deux cent soixante-dix-huit mille les expatriés uruguayens dans le monde.

[3Lire Jorge Lanzaro, « La gauche en Uruguay. Le chemin vers le gouvernement », Problèmes d’Amérique latine, n° 55, Paris, hiver 2004-2005.

[4« Tendencias y perspectivas de la economía uruguaya », Institut d’économie, Faculté de sciences économiques et d’administration, Montevideo, septembre 2006.

[5La part des exportations vers le Brésil est descendue à 13,6 % en 2005 pour remonter à 21 % en 2006, alors que la part de celles vers les Etats-Unis, en hausse constante, atteint 22,5 %.

[6Indépendamment des craintes sur une pollution du fleuve, les écologistes uruguayens notent que les soixante mille hectares de plantations d’eucalyptus nécessaires à l’approvisionnement de l’usine de pâte à papier nuiront gravement à l’écosystème le plus riche du pays et poseront un problème de gestion de l’eau.

[7Cette société a déjà été condamnée, en 2003, après douze ans de bataille juridique, pour « délit écologique persistant » en Galice.

[8Botnia est le deuxième producteur européen avec trois millions de tonnes annuelles.

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (www.monde-diplomatique.fr), février 2007.

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