Venezuela-Colombie
Violence et silence frontaliers
par Humberto Marquez
Article publié le 22 mai 2007

Une fillette de quatre ans est morte en plein jour au milieu de la fusillade qui a éclaté entre deux guérillas colombiennes dans le village vénézuélien d’El Amparo, dans les plaines du sud-est arrosées par le fleuve frontalier Arauca.

Guasdualito, Venezuela - Le 12 février, Journée de la Jeunesse au Venezuela, des groupes d’étudiants du secondaire se sont rassemblés sur la place Bolivar de Guasdualito, une localité située à 600 kilomètres au sud-est de Caracas et à quelques minutes de la frontière (colombienne), pour protester contre le recrutement forcé de jeunes opéré dans la région par des groupes irréguliers colombiens et vénézuéliens.

Début mars, à El Nula, un autre village proche, lors de l’arrivée au cimetière du cadavre d’un homme assassiné dans des circonstances non élucidées, ceux qui l’accompagnaient ont recouvert son cercueil d’un drapeau de l’Ejército de Liberación Nacional (ELN, Armée de Libération Nationale), une guérilla de gauche colombienne.

Depuis le début de l’année 2007, « nous avons eu 35 morts violentes dans la région et la situation devient critique par moments à cause de la présence de différents groupes armés irréguliers », a affirmé à IPS Jorge Rodriguez, maire du district spécial d’Alto Apure.

L’Alto Apure, un territoire de 25.000 kilomètres carrés et de presque 200 000 habitants, comprend un coude sud-ouest des plaines vénézuéliennes frontalières avec la Colombie et a été, durant des décennies, une zone d’incursion de guérilleros, voleurs de bétail, narcotrafiquants, paramilitaires, contrebandiers et preneurs d’otages.

« Ici, c’est déjà une habitude de voir et d’entendre mais de se taire. Celui qui dit qu’il sait qui a tué quelqu’un peut se retrouver mort le jour suivant », a résumé, pour IPS, David, un transporteur de la zone tandis qu’il attendait patiemment de faire le plein dans un des rares points de vente de Guasdualito où le carburant, dix fois meilleur marché qu’en Colombie, est vendu à des horaires stricts et sous surveillance militaire.

Les gens de l’Alto Apure « sont comme sourds, aveugles et muets, ils préfèrent se protéger et ne pas parler », admet Rodriguez, « et moi-même, je fais attention de ne pas trop parler pour ne pas gêner le travail d’autres autorités ». Toute la sécurité dans la région relève de la responsabilité des militaires du « Théâtre des opérations » sous commandement d’un général de l’armée vénézuélienne.

Euclides Martinez, militant de l’organisation humanitaire catholique Caritas à Guasdualito, a commenté à IPS, que « aujourd’hui, une violence qui s’était toujours manifestée est davantage visible ; une violence qui n’est pas seulement politique ou causée par l’extension du conflit colombien, mais où se mêlent des situations de délinquance commune, des vengeances personnelles, de tout.  »

Cette opinion est partagée par José Sieber, du bureau local du Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés (HCR). « On peut observer des pics ou des hausses dans le flux des réfugiés qui viennent au goutte à goutte et non par vagues lorsque les affrontements dus au conflit politique redoublent du côté colombien », a-t-il dit à IPS.

Il y a des années, les guérillas des Fuerzas Armadas Revolucionarias de Colombia (FARC, Forces Armées Révolutionnaires de Colombie) et surtout l’ELN faisaient des incursions dans la région à partir du pays voisin et y retournaient, mais les faits nouveaux semblent témoigner d’une présence permanente.

La fusillade à El Amparo qui a coûté, en février, la vie à la petite Naiba Pinero, fut un affrontement pour le contrôle de territoires de la région entre des unités des FARC et de l’ELN, d’après ce qu’affirme Esther Hernández, membre d’un conseil communal (organisation communautaire) de la région.

Les FARC et l’ELN se livrent une lutte « fratricide » depuis un an et demi au sud-ouest et à l’est de la Colombie. Des réfugiés arrivés à Guasdualito pour fuir ces affrontements ont dit à IPS que, même s’ils se sentent plus en sécurité au Venezuela, « il y a toujours la peur de ce qu’on peut nous faire car la frontière est très proche ».

Mais, en outre, depuis le début de la décennie passée, on a constaté la présence dans tout le sud-est du Venezuela, des Andes et des Llanos [plaines], d’un groupe armé irrégulier vénézuélien, les Fuerzas Bolivarianas de Liberación (FBL, Forces Bolivariennes de Libération), dont la direction et les objectifs sont pratiquement inconnus, même si certains de leurs pamphlets proclament leur loyauté à l’égard du président Hugo Chavez.

Rodriguez, un éleveur de la région et ancien militaire professionnel, déclare ignorer comment les FBL se maintiennent même s’il accepte la thèse qu’à l’origine, ce fut un groupe lancé par l’ELN à mesure de son avancée sur le sol vénézuélien.

« Si leur objectif était de défendre le processus dirigé par Chavez, ils n’ont plus de raison d’être puisque les forces régulières défendent le président et le gouvernement », explique-t-il.

Le prêtre jésuite Armindo Gonzales, qui a été curé à Guasdualito - une localité d’environ 40 000 habitants - a dénoncé que les FBL mènent « une campagne de recrutement de jeunes ». A la suite de cette accusation, le quotidien de Caracas El Universal a reçu un document des FBL qui rejetait l’accusation, arguant que « comme organisation révolutionnaire, nous respectons le droit des enfants et des adolescents, c’est la raison de nos luttes  ».

Luis Carrero, de la Defensoría del Pueblo, a mis en valeur la fait que les jeunes de la zone se manifestent contre le recrutement forcé « que l’on constate, depuis un certain temps, dans les régions rurales et qui se rapproche des lycées » parce que, à la frontière, « on vit une guerre silencieuse provoquée par les ‘irréguliers’ et les citoyens gardent le silence de peur de perdre la vie ».

Des habitants de Guasdualito adoptent le jargon propre à cette guerre : si les hommes de l’ELN sont « elenos » ; ceux des FARC, « farrucos » ; ceux des FBL, « boliches » ; il y a aussi les « paras », les paramilitaires colombiens d’extrême-droite qui ont laissé leur marque dans des graffitis en rue. « Les AUC [Autodéfenses Unies de Colombie] toujours présentes », dit une inscription à l’entrée du village.

Certains, comme Martinez, croient que les guérillas colombiennes ne céderont pas à l’escalade de la violence dans la région parce que cela pourrait détruire un espace qu’ils utilisent à l’occasion comme refuge, déversoir et source d’approvisionnement en vivres et en ustensiles.

La thèse de Rodriguez est que le combat contre les ‘irréguliers’ doit se faire sur deux fronts. D’une part, « lutter contre la marginalité par des programmes qui prennent en compte les problèmes sociaux, par des travaux d’infrastructure qui donnent de l’emploi, par davantage d’éducation et de santé  ».

D’autre part, il faut que l’armée et le gouvernement donnent la réponse militaire nécessaire, en lien avec l’action sociale », dit Rodriguez et que les postes de surveillance se renforcent et s’équipent. Dans tout le sud-ouest, il y a des milliers de soldats déployés ; le général Carlos Briceno, commandant militaire de la région, annonce une augmentation de 1 700 effectifs.

Rodriguez estime, finalement, qu’il serait avantageux pour l’Alto Apure - qui avec les plaines plus basses à l’est forme l’Etat d’Apure, de 76 500 kilomètres carrés et de 470 000 habitants - de constituer un nouvel Etat et, de cette manière, de recevoir des ressources fiscales plus importantes.

Source : IPS Noticias (http://www.ipsnoticias.net/), mars 2007.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL.

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