Cuba sans Fidel
Le coeur de l’économie cubaine, dans les mains des forces armées
par Gustavo Sierra
Article publié le 19 juin 2007

Les généraux dirigent 30% des entreprises et produisent plus de 60% des devises qui entrent dans le pays. Les chefs d’entreprise étrangers assurent que les militaires sont très sérieux pour faire des affaires.

Des dizaines de Cubains et de Vénézuéliens réunis dans l’énorme salle du Palais des Conventions de La Havane peuvent produire une clameur qui étourdit. Mais au moment où on aperçut un mouvement d’agents de sécurité, le lieu devint brutalement silencieux. Une tension inhabituelle se produisit dans cette partie des Caraïbes. Raúl Castro est entré, plutôt petit, à l’uniforme militaire marron couvert d’insignes et d’étoiles, et la fête est repartie de plus belle dans le salon. Applaudissements, rires, commentaires. Personne ne voulait manquer la troisième apparition publique du nouvel homme fort de Cuba depuis que la maladie de Fidel a été annoncée et encore moins au cours d’une cérémonie d’une telle signification politique. On signait des accords avec le Venezuela pour 1,5 milliard de dollars.

A côté de Raúl, le ministre de l’Energie vénézuélien, Rafael Ramírez, et le vice-président virtuel, Carlos Lage. Puis, tous les autres fonctionnaires. Comme au Kremlin, ici les sièges, les positions et les états d’âmes peuvent se lire comme des feuilles de thé au fond de la tasse. La relation politique et économique avec le Venezuela est la plus grande priorité pour Cuba. L’île dépend du pétrole de Caracas comme pendant deux décennies elle a dépendu du soviétique. Cette fois, c’est un accord portant sur 355 projets et l’installation de 11 usines d’éthanol au Venezuela auxquelles est destinée toute la récolte de la canne à sucre. « Sans l’aide vénézuélienne, l’économie cubaine se serait déjà effondrée  », dit un économiste indépendant. L’autre point clé est que participe à cette cérémonie l’homme qui est ministre de la Défense depuis la Révolution de 1959 et des dizaines d’officiers supérieurs qui dirigent les entreprises de l’Etat. Les Forces Armées Révolutionnaires (FAR) contrôlent aujourd’hui 30% des compagnies cubaines et produisent 64% des devises qui entrent dans le pays.

Les généraux en activité et quelques retraités dirigent 844 entreprises qui vont des raffineries de sucre aux hôtels et des stations service aux aciéries. Ils sont formés dans ledit Groupe d’administration des entreprises que dirige le général Julio Casas Regueiro, le second officier dans la hiérarchie après Raúl Castro. On y enseigne ce qu’ils appellent un système qui combine « l’organisation capitaliste avec les principes socialistes ». Dans le fond, il s’agit d’un système d’organisation basé sur les stimulants matériels. La productivité, l’effectivité et le rationalisme sont récompensés. Selon le colonel Armando Pérez Betancourt, directeur du Système de Perfectionnement Entrepreneurial (SPE), qui dirige une bonne partie des entreprises, - « l’objectif principal est d’augmenter l’efficience et que celle-ci se reflète dans une augmentation permanente des bénéfices et des apports en devises pour l’Etat », rapporte la presse cubaine.

Les militaires, fiers, signalent une statistique officielle publiée récemment : sur les 844 compagnies de leur système, à peine 7 % ont enregistré des pertes en comparaison avec les 38% du reste des entreprises nationales. « La vérité, c’est que ce sont les plus efficients. Ça fait plaisir de traiter avec eux parce que ce qu’ils promettent ils le réalisent. Et si nous faisons une comparaison avec le reste des entreprises, surtout dans le tourisme, c’est une vraie merveille », commente un chef d’entreprise espagnol en prenant un mojito au bar de l’hôtel Meliá Cohiba.

La participation des militaires à l’économie cubaine n’est pas nouvelle : elle vient de l’époque de la grande crise économique des années 90, quand l’Union Soviétique cessa d’approvisionner l’île de 4,6 milliards de dollars par an. A l’époque, le Produit Intérieur Brut (PIB) se réduisit de plus de 35% en même temps que le produit de base d’exportation cubain qui était le sucre chutait sur tous les marchés. En 1997, le général Ulises del Toro, un vétéran de la lutte contre la dictature de Batista et de la guerre d’Angola, prit en charge le ministère du Sucre. Il fallait de la discipline pour mettre en ordre un secteur de l’économie qui laissa sans travail 650 000 personnes.

Tout ceci dans le contexte d’une croissance spectaculaire de l’économie. Selon les chiffres officiels, en 2005 on a enregistré une hausse de 11,8 % du PIB et en 2006, de 12,5%. « C’est une réussite d’autant plus surprenante qu’elle a lieu dans un pays qui est soumis injustement depuis un demi siècle au blocus criminel des Etats-Unis », affirme le ministre de l’Economie, José Luis Rodríguez. Mais les techniciens indépendants assurent que ces chiffres - la plus grande croissance économique d’Amérique latine, au-dessus de l’Argentine et du Venezuela - sont dus au fait qu’on y ajoute les services médicaux et éducatifs que les Cubains prestent dans et hors du pays aux niveaux de prix internationaux, quand, en réalité, les professionnels les reçoivent en peso dévalué cubain. « La croissance de Cuba n’est pas du tout inventée, ce n’est pas quelque chose que quelqu’un a décrété. Aujourd’hui on ne pourrait pas expliquer le comportement économique du pays, comme on ne peut expliquer les bénéfices de la balance des paiements si on ne tient pas compte des services  », explique Alfredo Jam Masso, directeur de macroéconomie du ministère de l’Economie et de la Planification.

Cette croissance ne peut pas non plus être comprise sans les 72 000 tonnes de nickel extraites par an à Cuba. La valeur internationale de ce minerai est de 43 000 dollars la tonne. Comme on ne peut la comprendre sans les investissements chinois dans le pétrole et l’industrie minière. Ou le tourisme, qui a réussi à générer les mêmes profits que le sucre auparavant mais avec à peine un tiers des employés.

Et les travailleurs de ces industries sont les privilégiés de Cuba. Ce sont eux qui ont le plus grand accès au CUC, la monnaie convertible [1], qui fait d’eux « les nouveaux riches » cubains.

La plus grande distorsion de l’économie réside dans les deux monnaies qui circulent à Cuba, celle du peso cubain qui est cotée à 25 unités par dollar, et qui est utilisée pour payer tous les salaires et avec lequel on peut acheter les produits de base ; et le peso convertible, avec lequel on achète tout le reste et qui s’échange à 1,20 dollar par unité. Autrement dit le CUC est au niveau de l’euro et il place les prix des services cubains parmi les plus chers du continent.

« La seule façon de survivre c’est d’avoir un parent dehors qui t’envoie des dollars (1 200 dollars par an est la somme maximale que le gouvernement des Etats-Unis permet au demi million de Cubains résidents dans ce pays d’envoyer), de recevoir des pourboires ou des primes en CUC ou de voler l’Etat pour revendre en CUC », m’explique Oscar Espinosa Chepe, un économiste indépendant. « Et 60% de la population a accès d’une manière ou d’une autre à la monnaie convertible. Ce sont les 40% restant qui ont un problème. En pratique ceci a créé deux classes sociales à Cuba », ajoute-t-il.

De retour dans l’enceinte du Palais des Conventions, avec Raúl déjà sorti de la salle et les militaires plus détendus, je me mets à discuter avec un officier. C’est un homme d’âge moyen et d’un rang élevé. Il affirme que diriger une entreprise ne lui déplaît absolument pas. « La guerre en Angola ou autres sont finies. Maintenant nous avons cette autre tâche qui est aussi dure que la guerre, mais je me sens à l’aise. Et je veux éclaircir un point avec toi : nous ne nous enrichissons pas avec tout ça, comme le croit l’impérialisme. Nous gagnons environ 30 dollars (à peu près 680 pesos) et tu verras que pour rentrer chez nous nous devrons faire du stop ». Mais Orlando, un employé du lieu qui a écouté la conversation, m’a dit plus tard que « c’est vrai que les militaires ne volent pas, mais ils ont beaucoup de privilèges auxquels nous autres nous ne pouvons pas accéder  », et aussitôt il m’a offert une boîte de havanes Cohiba : « Ce sont des bons, un ami les obtient directement à l’usine (il le dit avec un demi sourire menteur) et je peux te la laisser pour pas cher. Achète-les moi, j’ai besoin de CUC pour envoyer à ma maman à la campagne ».

Notes :

[1[NDLR] « Trois monnaies étaient en circulation à Cuba : le dollar, le peso convertible utilisé dans les magasins spéciaux vendant en dollars au taux de un pour un, et le peso traditionnel utilisé pour le paiement des salaires et le marché interne. Désormais il ne reste que deux monnaies en circulation. (...) Depuis l’automne 2004, les transactions en dollars n’ont plus cours. Le billet vert a été remplacé depuis par le peso convertible (CUC) pour l’ensemble des transactions en espèces sur l’île. Mais ce CUC - qui est paritaire avec le dollar sur l’île -n’est pas convertible à l’extérieur. L’autre peso, le peso usuel, s’échange au taux de 26 pesos pour un dollar et reste encore la monnaie courante pour les salaires. Quant aux entreprises d’État qui détiennent des comptes en pesos convertibles, elles ne peuvent plus les alimenter en cash par des dollars. Il en est de même pour les sociétés commerciales à capitaux 100 % cubains. »
Extrait de Janette Habel, Le castrisme après Fidel Castro : une répétition générale, RISAL, 29 décembre 2006.

Source : Clarín (http://www.clarin.com/), 12 mars 2007.

Traduction : Cathie Duval, pour le RISAL.

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