Chili
Répression du mouvement social au Chili : « Arauco tiene una pena »
par Rodrigo Sáez , Marisol Facuse
Article publié le 25 mai 2007

La province d’Arauco, située dans la région de Biobio au sud du Chili, a vécu pendant des années une profonde crise économique et sociale suite à la fermeture des mines de charbon dans les années 90. Au mois de mai 2007, dans cette province, un attentat honteux contre les droits de l’homme et des travailleurs a été commis : Rodrigo Cisternas, ouvrier forestier de 26 ans, a été assassiné par les forces policières. Il faisait partie des 5 000 salariés de l’entreprise forestière Bosques Arauco, mobilisés depuis 45 jours pour exiger une augmentation de salaire et des conditions de travail plus dignes.

L’entreprise Bosques Arauco est le plus grand propriétaire terrien de la région. Les terres que l’entreprise occupe l’ont souvent amenée à être en conflit avec les communautés d’indiens mapuches. Son propriétaire, Anacleto Angelini, est un des hommes les plus riches du Chili et du monde, il figure à la 119e place de la liste Forbes [liste des hommes les plus riches, ndlr], avec une fortune estimée à 6 milliards de dollars. Le développement de cette entreprise a été possible grâce au décret de loi 701, promulgué en 1974 par la dictature militaire qui a favorisé l’arrivée de l’industrie forestière sur le territoire mapuche en donnant des subventions et des terres aux investisseurs. A l’heure actuelle, l’entreprise forestière Arauco possède une rentabilité de plus de 600 millions de dollars par an - soit, presque deux millions de dollars par jour. La répartition de ces gains aux travailleurs par le biais de leur salaire s’élève à moins de 1% du total de ses bénéfices. Le contraste est d’autant plus déroutant entre les conditions de travail des ouvriers forestiers de l’entreprise d’Angelini et les exorbitants bénéfices de son patron. Le salaire de base des travailleurs est de 60 000 pesos (environ 82 euros).

Le code du travail chilien, héritage de la dictature, empêche les travailleurs de s’organiser ensemble et de négocier leurs revendications par secteur de production. Il oblige chaque syndicat propre à chaque entreprise à négocier ses revendications d’une façon indépendante, même s’il s’agit d’un même patron. Il accorde aux entreprises la possibilité de sous-traiter leurs services et ainsi d’employer indirectement des personnes dans des conditions encore plus précaires. Les travailleurs de Bosques Arauco ont réussi à briser cette logique de division des intérêts collectifs et ils sont arrivés à s’organiser entre les travailleurs en contrat direct avec Bosques Arauco et les travailleurs en contrat de sous-traitance en un seul front commun. Ils ont décidé de faire une grève indéfinie de toutes leurs activités, sur la base de revendications qu’ils avaient résumé en 23 points. L’entreprise a été obligée de négocier, donnant son accord sur 21 de ces revendications, mais elle refusait les exigences se référant aux salaires. Ce désaccord motiva les travailleurs à continuer la grève et leur mobilisation.

Quel a été le « crime » commis par ce travailleur ?

A partir du 1er mai, 5 000 travailleurs commencèrent une manifestation pacifique en face de l’entreprise Bosques Arauco. Le 3 mai, vers 19 h30, les forces policières qui s’étaient concentrées en grand nombre dans la zone de la mobilisation, déclenchèrent une violente répression. Un contingent de policiers venus de toute la région participa à l’opération. La police commença à tirer des balles en caoutchouc sur les travailleurs, qui étaient désarmés, et à lancer du gaz lacrymogène. Des voitures qui servaient aux travailleurs pour se déplacer furent détruites durant la répression. Une dizaine de travailleurs furent blessés, et l’un d’entre eux perdit un oeil. L’ouvrier Rodrigo Cisternas essaya de réagir pour défendre ses collèges, il monta dans un tractopelle - son outil de travail - pour empêcher les voitures de police de continuer à s’approcher. Il renversa le char lance à eau pour éviter plus de répression. A ce moment-là, une dizaine de policiers commencèrent à tirer avec des armes automatiques à balles réelles sur le corps de l’ouvrier. Rodrigo Cisternas est mort sur sa machine de travail transpercé de trois balles.

La réaction du gouvernement

Le gouvernement a tenté de justifier inutilement le crime et l’action répressive de la police en essayant de culpabiliser les propres travailleurs, dans une logique de criminalisation de la mobilisation sociale. Le gouverneur de la province d’Arauco, Alvaro Rivas, a justifié la répression et l’assassinat du jeune travailleur en disant que « la police a été obligée d’appliquer la loi ». Le Secretario de prensa (chargé de communication du gouvernement), Ricardo Lagos Weber (fils de l’ex-président Ricardo Lagos), a essayé d’éluder la responsabilité de l’Etat en argumentant qu’il s’agit « d’une affaire entre particuliers ». Nous pourrions donc nous poser la question de pourquoi les pouvoirs publics ont utilisé les forces répressives pour inhiber ce conflit ? La police, pour sa part, a affirmé avoir reçu des instructions précises de la part du ministre de l’Intérieur pour « agir avec fermeté ». Le ministre de l’Intérieur, lui-même, n’a pas contredit ces affirmations et soutient que « la réaction de la police à Arauco a été l’accomplissement de ses devoirs, ils ont l’obligation de faire face à tout délit flagrant ou toute altération de l’ordre public, c’est à dire agir en accord avec les réglementations et c’est cela qui a été fait ».

Un triste centenaire

En 1907 a eu lieu au Nord du Chili le massacre d’ouvriers du salpêtre, dans l’Ecole Santa Maria d’Iquique. Des milliers de travailleurs avaient été assassinés par l’armée chilienne lors d’une grève pour défendre leurs droits. Cent ans après, on observe avec tristesse que les ouvriers doivent continuer à se battre pour faire valoir leurs revendications au péril de leur vie face aux forces répressives d’un Etat qui valorise plus les intérêts des capitaux privés que la vie des plus démunis. Suite à la mort de Rodrigo Cisternas l’entreprise Bosques Arauco a décidé d’accepter la totalité des revendications des salariés. Les habitants de la région ont participé massivement à ses funérailles. Sur un grand panneau, on pouvait lire le vers d’une chanson de Victor Jara qui disait : « Rodrigo est mort pour vivre, il y a cent mille Rodrigo prêts à combattre ».

« Arauco tiene una pena » est le titre d’une chanson de Violeta Parra.

Source : à paraître dans la revue Inter-Peuples (http://www.ciip.fr/), juin 2007.

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