Le scandale de la « parapolitique » éclabousse le président Alvaro Uribe
Dans l’inhumanité du conflit colombien
par Laurence Mazure
Article publié le 14 juin 2007

Depuis la fin 2006, le scandale dit de la « parapolitique » secoue la Colombie : les révélations se multiplient sur les relations entre des membres de la classe politique ainsi que certains secteurs économiques et les tueurs d’extrême droite des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC). Avril 2007 a marqué le début de ce qui pourrait devenir le « paragate », le président Alvaro Uribe en personne étant à son tour mis en cause par l’opposition pour ses liens avec les paramilitaires.

La main s’enfonce dans l’une des deux bottes en caoutchouc : très délicatement, Alejandro [1], le jeune anthropologue légiste, retire une chaussette imprégnée de terre et de racines, fait un nœud, la tend à son collègue en annonçant : « métatarses droits », puis procède de la même façon avec la seconde botte après en avoir d’abord retiré le tibia et le péroné. Le chemin qui a mené Andrés jusqu’au lieu de son exécution clandestine en 2003 s’achève là, tandis qu’une deuxième équipe cherche encore, en contrebas d’un chemin de montagne, l’endroit exact où devrait se trouver le corps de son frère Bernardo, exécuté quelques minutes avant lui. Il faudra cinq excavations avant que l’équipe de l’unité nationale des droits de l’homme de la Fiscalía - organe de la justice qui dépend du procureur général de la nation - ne le trouve à son tour, en plein milieu de la forêt tropicale, dans les montagnes qui dominent la plaine d’Apartadó, capitale de l’Urabá, l’une des plus dévastées par le conflit colombien.

Autour de ces exhumations planent toutes les contradictions et ironies tragiques qui caractérisent non seulement la Colombie, mais aussi, plus généralement, les conflits de longue durée et les guerres civiles qu’ils entraînent inévitablement. La région est surtout connue pour la dévastation semée conjointement par les groupes paramilitaires et la 17e brigade de l’armée basée à Apartadó. Dans ce cas particulier, la mort des deux frères dont les corps sont exhumés est l’œuvre de la guérilla des Forces Armées Révolutionnaires de Colombie (FARC), dont les fronts 5 et 58 sont particulièrement implantés dans cette série de vallées encaissées qui a toujours constitué un corridor stratégique pour leurs déplacements.

Un soir de juillet 2003, des guérilleros sont venus chercher Bernardo, coupable d’avoir déserté leurs rangs quelques mois plus tôt. Ils ont aussi emmené son frère cadet Andrés, malheureusement présent sur les lieux au moment de leur arrivée. A quelques kilomètres à peine à vol d’oiseau de la capitale régionale Apartadó, mais dans un monde oublié de tous, sans électricité ni eau courante, sans autre infrastructure pour traverser la forêt tropicale que des chemins boueux et abrupts plus faciles à parcourir à dos de mule qu’à pied, Bernardo n’avait pas 20 ans quand il a pensé trouver dans les rangs des FARC une réponse à l’injustice sociale caractérisant depuis toujours son environnement. Les dures conditions de vie au sein de la guérilla l’ont poussé à déserter et à retourner chez son père, dans la maison sur pilotis aux planches délavées par les pluies.

Ironie du sort : ce n’est même pas pour cause de divergence politique mais à la suite de jalousies sentimentales qu’un voisin a trouvé dans l’existence même du conflit l’arme idéale pour se venger de son rival, et a signalé aux FARC la présence du déserteur. Une vengeance fatale : après quelques kilomètres de marche, les deux frères ont été abattus l’un après l’autre, « ajusticiados ». Puis la guérilla a indiqué au père où retrouver les corps. Libre à lui de les enterrer clandestinement, mais interdiction absolue de porter plainte auprès des autorités.

Au milieu des zones de combat

C’est pourtant ce qu’il a fait, au péril de sa vie. Près de quatre ans plus tard, le dossier de l’enquête menée par l’unité nationale des droits de l’homme de la Fiscalía est prêt pour donner suite à la demande d’exhumation de la famille - une procédure qui n’est simple ni dans sa mise en œuvre ni dans ses conséquences.

En effet, en Colombie, contrairement à d’autres pays latino-américains connaissant ou ayant connu récemment un conflit armé, les exhumations ont lieu alors que l’affrontement est toujours en cours : la plupart du temps, les tombes clandestines et les fosses communes se trouvent en plein milieu des zones de combat. Pis, elles se convertissent en objectifs à détruire, tant est grande la crainte qu’avec l’apparition des corps et la preuve manifeste des assassinats ne s’ouvrent des poursuites en justice pour crime de guerre et crime contre l’humanité.

Encore faut-il préciser que ce sont surtout les paramilitaires d’extrême droite des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), « démobilisés » en vertu de la très complaisante loi dite « de justice et paix » de juillet 2005, qui sont responsables à 70 % des fosses communes où les corps correspondent à autant de disparus en attente d’identification [2]. D’où la véritable course contre la montre qui entoure le plus souvent les exhumations : il faut sortir les corps le plus vite possible, de peur que le site ne soit détruit si l’on perd trop de temps. D’ailleurs, quand ils le peuvent, les paramilitaires rouvrent les fosses, brûlent les ossements ou les jettent dans les rivières les plus proches.

Plus pervers : certains ont constitué de pseudo-organisations non gouvernementales (ONG) et ont même tenté, sans succès, de récolter des fonds auprès d’ambassades étrangères pour donner une apparence de légitimité à leur intention de détruire des preuves gênantes pour eux. C’est pour cela que seuls les techniciens, enquêteurs et juges d’instruction de la Fiscalía sont habilités à faire des exhumations. Il n’est pas rare non plus que les équipes de son unité des droits de l’homme se retrouvent sous le feu des armes. L’année dernière, lors de l’exhumation des corps de la trentaine de victimes du massacre de Mapiripán, dépecés vivants à la tronçonneuse en juillet 1997 par des paramilitaires aux ordres de Carlos Castaño, une de ces équipes a dû travailler sous les échanges de tirs entre des paramilitaires et les soldats d’une unité spéciale chargés d’assurer leur protection.

Car, là encore, l’ironie de la situation veut que, du fait du manque total de moyens de la Fiscalía en général, et de l’unité des droits de l’homme en particulier, l’armée soit chargée d’acheminer au plus près des sites les équipes de techniciens et de juges d’instruction - le plus souvent en hélicoptère, vu le manque d’accès par voie de terre. Puis une unité spéciale les accompagne durant les heures de marche qu’il reste invariablement à faire avant d’arriver à pied d’œuvre, et assure la sécurité de la zone pendant le travail, ainsi que sur le chemin du retour.

Cette situation est loin d’être idéale, car, comme le souligne l’un des enquêteurs, elle peut à tout moment entraver le bon déroulement du travail de la justice : « L’impact est forcément négatif quand, dans un dossier, on est amené à enquêter sur un membre des forces publiques, qu’il s’agisse de l’armée ou de la police. Dans certains cas, si c’est possible, il vaut mieux se passer de leur aide pour protéger l’autonomie de l’enquête. » Pour les témoins, c’est-à-dire ceux qui ont un ou plusieurs proches à exhumer, cette présence des forces armées dans le contexte d’un conflit en cours peut s’avérer carrément menaçante.

A Apartadó, la veille de l’expédition, le père des deux victimes se fait attendre alors que l’équipe de la Fiscalía doit tenir une réunion préparatoire. En fait, le vieil homme ne viendra pas. Quelques jours auparavant, il a été menacé par la guérilla et, à plus de 60 ans, devoir quitter son lopin de terre pour sauver sa vie est au-dessus de ses forces. Il ne veut donc pas être vu avec qui que ce soit de la Fiscalía. Sa fille nous explique aussi que l’exhumation de ses fils est une dernière épreuve insurmontable, trop douloureuse à vivre, même s’il a tout fait pour arriver jusque-là. Mais alors, qui d’autre peut aider l’équipe à coordonner avec les forces armées l’identification d’un point d’atterrissage pour que l’hélicoptère rapproche tout le monde des tombes clandestines - et, surtout, comment trouver celles-ci ?

Sa fille ne connaît pas vraiment l’endroit, mais son fils, un jeune garçon d’à peine 14 ans, oui. Avec l’accord légal de sa mère, l’expédition va donc reposer entièrement sur les épaules de Carlito. Frêle, mais d’une détermination saisissante, il répond aux questions de tout le monde : « Pour l’hélicoptère, le seul endroit possible, c’est là. Partout ailleurs, il y a des arbres. » Justement, dans cette forêt, est-il sûr de pouvoir guider l’équipe jusqu’aux tombes clandestines de ses oncles ? « Oui, sans aucun problème. Il y a quatre mois, un peu avant Noël, je suis allé y mettre deux croix en bois. »

Après une réunion avec le commandement de la 17e brigade pour identifier sur les cartes d’état-major le point d’atterrissage exact de l’hélicoptère, et le trajet qu’il faudra ensuite suivre à pied, Carlito, toujours avec l’accord de sa mère, part guider un groupe de soldats des unités spéciales qui procéderont durant toute la nuit au repérage du terrain et à la sécurisation de la zone. La procédure est la même à chaque expédition ; mais là, cela s’impose encore plus : la veille, des guérilleros des FARC ont affronté les soldats des forces armées, et de ce côté-ci, il y a eu plusieurs morts et blessés.

Comme la plupart du temps, ces informations ne sont pas diffusées au public. Seuls quelques accrochages sont rapportés chaque semaine dans les médias, mais en réalité il y a beaucoup plus de combats qu’on ne le dit : « La guerre n’a jamais été aussi dure qu’en ce moment, partout, de tous les côtés, et il y a beaucoup de victimes », confie un des commandants, en ajoutant : « Nous faisons tout ce que nous pouvons pour modifier le rapport de forces avec la guérilla à notre avantage et l’affaiblir suffisamment pour la forcer à négocier. Après, ce ne sera plus de notre ressort, mais de celui des politiciens. » Autant de propos d’une clarté inhabituelle sur la guerre qui contrastent singulièrement avec les discours sur le « postconflit » des mêmes politiciens, analystes et autres intellectuels locaux. Car la guerre menée par le président Alvaro Uribe dans le cadre du plan Colombie [3], puis de son sous-produit, le plan Patriote, n’a nullement mis hors de combat les mouvements d’opposition armée.

Le lendemain matin, après avoir été déposé aussi rapidement que possible en hélicoptère dans un petit pré, tout le monde court rejoindre Carlito et les soldats qui ont sécurisé la zone durant la nuit. Sur quelques maisons de planches grises, à moitié abandonnées, un graffiti, « AUC - à louer », qui en dit long sur qui contrôle la zone. Suivent plusieurs heures de marche rendues exténuantes par la difficulté d’un terrain boueux tout en montées et en descentes. Puis les soldats et l’équipe arrivent sur les lieux des exhumations.

Sous un ciel lourd, dans la lumière grise de la forêt tropicale, certains prennent les points de repère GPS des tombes clandestines, d’autres déblaient la terre, les photographes documentent chaque étape des deux exhumations, quelques soldats s’allongent pour dormir un peu, la plupart d’entre eux montent la garde. Au retour, le chemin sera différent car, s’il est « facile » d’entrer dans une zone de guerre, il peut être plus délicat d’en ressortir, et mieux vaut éviter de passer deux fois par les mêmes endroits.

Un peu plus tard, tous se retrouvent dans le hameau de Caracolí, où des camions militaires viennent les récupérer. La différence avec l’autre côté de la rivière, ce sont les maisons en brique, l’électricité, le son tonitruant d’un poste de télévision qui débite quelque telenovela dans un café où soldats et membres de l’équipe de la Fiscalía se précipitent pour consommer la boisson gazeuse colombienne la plus populaire qui soit, la Ponymalta - car ici, exception à la règle, on ne vend pas de Coca-Cola.

Un homme qui travaille depuis plusieurs années avec l’unité des droits de l’homme de la Fiscalía désigne de la main l’autre bout du hameau : « Là, début mars 2004, il y a eu une attaque contre une commission des droits de l’homme, il y avait plusieurs juges d’instruction et des procureurs, aussi. Dans l’attentat, un policier a été tué. Cette délégation venait pour enquêter sur l’assassinat d’un des leaders de la communauté de paix [4] de San José de Apartadó et de sa famille, dans des circonstances atroces, par des paramilitaires, une semaine avant. » Un silence. « J’ai fait partie des gens qui ont sorti les morceaux de corps des trous creusés dans la terre où ils les avaient entassés. De la femme, je n’ai retrouvé qu’un fragment de tibia. Aux taches de sang, je peux dire qu’elle avait été déchiquetée à coups de hache, vivante. » Autre silence. « Le pire, c’est que personne, dans notre hiérarchie, ne s’intéresse à ce qu’on fait. Il n’y a jamais un mot pour notre travail. Nous enchaînons exhumations sur levées de corps. Il y a des moments où on n’en peut plus. Mais si on continue, c’est qu’on croit vraiment à ce qu’on fait. »

Fonds publics détournés

Dans ce massacre, la 17e brigade de l’armée, la même dont les recrues viennent de protéger les travaux de l’équipe, avait activement facilité la tâche aux paramilitaires. D’ailleurs, l’année dernière, début mars, cinquante-neuf représentants du Congrès américain ont spécialement dénoncé le rôle joué en sous-main par la 17e brigade dans les exactions commises à l’encontre de la communauté de paix de San José de Apartadó, notamment les assassinats de plus de cent soixante de ses membres.

Lors de son récent séjour en Colombie, à l’occasion d’une tournée en Amérique latine qui s’est déroulée du 8 au 12 mars, M. George W. Bush n’a pas eu de ces états d’âme en lançant au président Uribe : « Je suis fier de vous appeler ami et allié stratégique. » Pourtant, le pays vit au rythme des épisodes qui se succèdent dans le cadre du scandale dit de la « parapolitique ». Au cœur même des pratiques de meurtres et de disparitions.

La « parapolitique » : ce système d’alliances stratégiques entre la classe politique, certains secteurs économiques et les groupes paramilitaires a permis à ceux-ci et à leurs alliés de contrôler de nombreuses régions en toute impunité et de pénétrer l’administration publique à tous les niveaux, afin de consolider leur pouvoir et de détourner les fonds destinés à la santé, à l’éducation et aux infrastructures. Concernant le financement des groupes d’extrême droite, on n’évoquait le plus souvent que les voies illicites comme le trafic de drogue et l’appropriation par la force de biens tels que terres et bétail.

Or, aux niveaux local et régional, apparaissent clairement des mécanismes de financement par le détournement de fonds publics et légaux : d’un côté, les budgets mis à disposition des pouvoirs locaux pour subvenir aux besoins de secteurs tels que la santé, l’éducation et les infrastructures ; de l’autre, les rentes directes et indirectes liées aux ressources naturelles telles que le pétrole et le gaz, le charbon, l’or et autres minerais précieux. Dans ce jeu du pillage des ressources de l’Etat, maires et conseillers municipaux sous influence accordent des contrats juteux à des sociétés paravents et à des ONG paramilitaires, lesquelles rémunèrent en retour les élus complaisants - tandis que menaces, déplacements forcés, tortures, assassinats et disparitions frappent les récalcitrants.

Une fois le niveau local contrôlé ainsi par la force et la corruption, la dynamique s’étend vers d’autres horizons économiques et politiques. C’est dire à quel point le niveau local a été et demeure essentiel comme rampe de lancement des groupes paramilitaires, de leurs organisations paravents et des politiciens alliés vers les sphères les plus hautes du pouvoir et de l’administration publique - qu’il s’agisse des sièges de gouverneur de région, du Congrès, de postes stratégiques dans la justice, l’armée et les services de renseignement, ou de fonctions dans certaines grandes entreprises.

Pour atteindre ce niveau de pénétration de l’administration publique, les paramilitaires ont dû mettre au point une stratégie politique à long terme [5]. L’élaboration d’un discours justifiant ce projet économico-politico-militaire a notamment commencé en 1999, au fil des interviews de Castaño [6], alors chef des AUC, relayées complaisamment par les médias colombiens : il y a présenté le paramilitarisme dans le contexte d’une lutte anti-insurrectionnelle contre la guérilla visant à combler le vide et l’inefficacité de l’Etat central. A la suite de cette campagne médiatique, les paramilitaires se sont alliés aux diverses élites locales et régionales du pays. Ils ont alors procédé à la constitution de multiples mouvements politiques strictement locaux qui leur ont permis d’accéder soit directement, soit par « amis » interposés aux postes de maire, conseiller municipal, et, en général, de pénétrer les administrations locales et régionales de l’Etat.

L’absence d’étude sur l’ampleur du détournement des fonds publics par les acteurs de la « parapolitique » témoigne de la dangerosité du sujet. Toutefois, il existe un angle d’approche qui permet de commencer à repérer les points saillants de ce pillage organisé : les dossiers des procès pour corruption et détournement de biens contre diverses personnalités à tous les niveaux de l’Etat colombien. Ces dossiers concernent les innombrables contrats frauduleux jamais concrétisés aux niveaux local et régional dans des zones contrôlées par les paramilitaires. Dans d’autres cas, il s’agit de scandales retentissants où sont impliquées de nombreuses personnalités de la classe politique colombienne.

Des documents saisis en mars 2006 ont provoqué les premières détentions de députés et sénateurs de la côte atlantique - MM. Alvaro García, Jairo Merlano et Erick Morris -, liés aux partis appuyant M. Uribe. Fin 2006, la saisie de l’ordinateur d’un des chefs paramilitaires, « Jorge 40 », révèle les listes de contacts avec les politiciens de la côte atlantique, les fraudes électorales ayant facilité l’élection puis la réélection de M. Uribe en 2002 et 2006, des listes d’assassinats ciblés et de nombreux massacres, ainsi que l’ampleur de la pénétration des services de renseignements de l’Etat par les « paras ». L’ex-chef des services de renseignement - le Département administratif de sécurité (DAS) -, M. Jorge Noguera, ami proche du président Uribe, a été arrêté le 15 février sur ordre de la Cour suprême. Même s’il a été libéré peu après, pour des raisons techniques, les charges qui pèsent qui pèsent contre lui ne sont en rien invalidées, et la justice colombienne s’apprête à le remettre sous les verrous.

L’hécatombe judiciaire de la « parapolitique » qui touche les sénateurs, députés et hauts fonctionnaires, tous issus des partis « uribistes », s’étend maintenant à plusieurs régions du pays et perturbe les travaux du Congrès, du fait des incarcérations de nombreux présidents de commissions. Le 17 avril, le sénateur Gustavo Petro, de l’opposition de gauche du Pôle démocratique alternatif (PDA), a détaillé pendant plus de deux heures les mécanismes de l’expansion des paramilitaires et des narcotrafiquants dans la région d’Antioquia grâce au soutien de M. Uribe lorsqu’il y était gouverneur au milieu des années 1990. Selon lui, cela a abouti ces dernières années à la constitution d’un nouveau cartel de Medellin...

Pendant ce temps, de nombreux groupes paramilitaires demeurent en activité soit parce qu’ils ne se sont jamais démobilisés, soit parce qu’ils ont repris du service après l’avoir fait. D’après la Commission colombienne des juristes [7], pendant le premier mandat du président Uribe (2002-2006), onze mille trois cents civils ont été exécutés pour motif politique - 14 % des crimes ayant été perpétrés par des agents de l’Etat, 60 % par des paramilitaires « tolérés par l’Etat ».

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Imprudences ou connivences

Scandale majeur, la « parapolitique » pose la question des soutiens internationaux dont ont bénéficié les paramilitaires. Y compris dans le cas de la France. Plusieurs personnalités colombiennes compromises, dont le sénateur Miguel de la Espriella et M. Carlos Ordosgoitia, haut fonctionnaire et directeur de l’Institut national des concessions (INCO), organisme d’Etat, ont souligné la présence de « deux universitaires de la Sorbonne » d’origine argentine agissant comme conseillers politiques des chefs des Autodéfenses unies de Colombie (AUC) Carlos Castaño et Salvatore Mancuso lors d’une réunion illégale et clandestine, à Ralito, en juillet 2001.

Selon M. de la Espriella, les « universitaires » ont « proposé la création d’un mouvement communautaire et politique qui, d’une certaine façon, défendrait les idées des Autodéfenses et mènerait à un processus de paix [8] ». Le directeur de l’INCO déclare deux jours plus tard : « Deux professeurs de l’université de la Sorbonne, dont je ne me rappelle pas les noms, mais que certains députés avaient déjà vus à l’Université militaire, ont pris la parole. (...) Tout d’abord, ils ont donné leur vision de ce qu’était pour eux le conflit colombien (...) et ont expliqué comment le reste du monde voyait la Colombie. Puis, ils ont exposé une stratégie dont le but était de convertir les Autodéfenses en “un acteur politique reconnu du conflit interne”, pour reprendre les termes de l’un d’entre eux. »

En fait, la veille, lors d’une interview avec Radio Caracol, le même haut fonctionnaire se rappelait très bien le nom de l’un des deux intervenants : un certain Mario Sandoval, qui a été lié à l’Institut des hautes études de l’Amérique latine (Iheal, Paris), à l’université de la Sorbonne nouvelle et à l’université de Marne-la-Vallée. Ses activités les plus récentes se déroulent dans les milieux dits de l’« intelligence économique » : fin novembre 2006, le site de l’ambassade de France au Chili indiquait que M. Sandoval, « universitaire chargé de mission à la direction de l’intelligence économique de l’ACFCI [Assemblée des chambres françaises de commerce et d’industrie] », faisait partie d’une « importante délégation » autour de la personne de M. Alain Juillet - neveu de M. Pierre Juillet, l’ancien conseiller de M. Jacques Chirac -, grand patron, proche des milieux de la défense, directeur de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) en 2002, et nommé plus récemment par M. Nicolas Sarkozy au poste de directeur de l’intelligence économique auprès du premier ministre.

Le Musée militaire de Santiago a donc abrité un colloque « Intelligence économique, défense et sécurité » organisé par l’université Bernardo O’Higgins et par M. Sandoval. La société civile colombienne y était « représentée » par une « organisation non gouvernementale » (ONG), Verdad Colombia. Plus précisément, il s’agit d’une « para-ONG » dont le site énonce clairement les buts : « Soutenir les institutions et les secteurs démocratiques qui luttent contre les groupes armés d’idéologie marxiste, à l’intérieur du pays comme à l’extérieur. » Les membres de Verdad Colombia reprennent à leur compte le discours de propagande du leader paramilitaire Castaño en 1999-2000, et pourfendent les organisations de défense des droits de l’homme telles que Human Rights Watch, Amnesty International et le Washington Office for Latin America.

Après plusieurs contacts infructueux, l’Iheal a confirmé que M. Sandoval avait été « chargé de cours, parmi tant d’autres, et non professeur, jusqu’en 2004 [9] ». Néanmoins, le 21 juin 2006, au terme du colloque « France - Amérique latine : concurrence et coopération » tenu à la Maison de l’Amérique latine en présence de M. Alain Juillet, M. Stéphane Witkowksi, président du conseil de gestion de l’Iheal et directeur des affaires européennes de l’ACFCI, où un certain Philippe Clerc s’occupe aussi d’intelligence économique, faisait l’éloge de M. Sandoval : « En dressant un panorama de l’état des lieux en matière d’intelligence économique en Amérique latine, M. Mario Sandoval, chargé d’enseignement des universités et qui a été l’homme-orchestre de ce colloque aux côtés de Philippe Clerc, a démontré les similitudes avec les autres systèmes existants. »

Le deuxième « professeur » s’est identifié lors d’une interview accordée le 24 février à l’hebdomadaire El Espectador et n’a aucun lien avec la Sorbonne ou l’Iheal, même s’il était accompagné de M. Sandoval à la réunion de Ralito : M. Juan Antonio Rubbini Melato, un Argentin de 57 ans devenu le conseiller politique des chefs paramilitaires Castaño et Mancuso dès 1999, est aussi connu sous les pseudonymes d’« El Profesor », mais surtout de « Rubbiño ». Les textes de son blog, Paz en Colombia, expriment un mépris total pour les institutions démocratiques et pour la classe politique colombienne, en contraste avec l’exaltation fascisante d’un projet où « la vision d’un [président] Uribe liée à l’intuition politique des AUC sont sur le point de faire un miracle ».

Notes :

[1Par sécurité, tous les noms ont été changés.

[2Instrument taillé sur mesure pour les paramilitaires par le gouvernement de M. Alvaro Uribe, la loi de justice et paix permet que leurs membres condamnés, quels que soient leurs crimes, n’accomplissent qu’une peine de cinq à huit années - pas forcément dans une prison (dans une « ferme modèle », par exemple).

[3Le plan Colombie a été élaboré en 1999, sous la présidence de MM. William Clinton (Etats-Unis) et Andrés Pastrana (Colombie). Pour le financer, Washington a déjà déboursé 4 milliards de dollars et va continuer son « effort » avec 700 millions de dollars par an.

[4Les communautés de paix revendiquent la neutralité dans le conflit armé.

[5La Corporación Nuevo Arco Iris de M. León Valencia vient de consacrer un rapport à la consolidation du pouvoir paramilitaire aux niveaux local, régional et national depuis 1999, http://www.nuevoarcoiris.org.co.

[6Castaño a mystérieusement disparu en avril 2004.

[7BBC Mundo, Londres, 2 février 2002.

[8El Tiempo, Bogotá, 26 novembre 2006.

[9Plaidant la bonne foi, M. Georges Couffignal, directeur de l’Iheal, nous précise, le 17 avril : « Nous n’avons que douze enseignants chercheurs en poste et plus de soixante chargés de cours. Ces derniers ne sont recrutés, sur leur compétence - nous ne sommes pas équipés pour procéder à une “enquête de police” -, que pour enseigner durant un temps limité. Jamais il n’a été donné à aucun d’entre eux d’autre mission que celle de faire leur cours. Lorsqu’il y a utilisation du titre de “professeur” par un chargé de cours, il s’agit d’un abus, seuls les enseignants ayant été recrutés sur un poste par voie de concours pouvant s’en prévaloir. »

Source : TOUS DROITS RÉSERVÉS © Le Monde diplomatique (http://www.monde-diplomatique.fr), mai 2006.

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