Salvador
Jon Sobrino, compagnon de tribulation
par Leonardo Boff
Article publié le 2 mai 2007

Leonardo Boff, célèbre théologien de la libération qui a eu, lui aussi, maille à partir en son temps avec le Vatican, prend ici la défense fraternelle de Jon Sobrino, désormais suspect aux yeux de la Congrégation romaine pour la doctrine de la foi.

Jon, ami et frère : la « notification » de la Congrégation pour la doctrine de la foi (ex-saint Office) en condamnant tes opinions sur le Christ parce qu’elles ne seraient pas conformes à la foi chrétienne, m’a rempli d’une profonde tristesse. J’ai vu fonctionner contre toi la même méthode et la même façon d’argumenter utilisés contre moi en ce qui concerne la doctrine sur l’Église. La méthode est celle du pastiche, qui consiste à prendre des parties de phrases et à les combiner avec d’autres, en créant ainsi un sens qui ne correspond pas à ce que l’auteur a écrit. Ou bien, si ce n’est pas cela, ils dénaturent les textes de sorte que l’auteur ne se sent pas représenté en eux. Je comprends et soutiens ta décision courageuse : « Je ne me sens absolument pas représenté dans le jugement global de la notification ; c’est pourquoi il ne me paraît pas honnête d’y souscrire. Ce serait en outre un manque de respect à l’égard des théologiens qui ont lu mon oeuvre et n’ont pas trouvé en elle d’erreurs doctrinales ni d’affirmations dangereuses. »

De fait, d’éminents spécialistes en ce domaine ont analysé, à ta demande, tes oeuvres : Sesboué, de France, González Faus, d’Espagne, Carlos Palacio du Brésil, entre autres. Tous ont été unanimes à réaffirmer ton orthodoxie. Pourquoi ces avis n’ont-ils pas compté ? Ceci nous fait soupçonner que ta condamnation a été seulement un prétexte pour frapper une fois de plus la théologie de la libération, engagée avec le peuple crucifié, ce qui ne plaît pas au Vatican.

Mais ce qui me fait le plus mal est qu’ils te choisissent, toi précisément, pour cette tentative d’épuration. Tu es un survivant du martyre, quand en novembre 1989 à El Salvador toute ta communauté composée de six jésuites, avec l’employée et sa fille, a été assassinée par des éléments des forces armées.

Tu étais allé en Thaïlande me remplacer pour un cours que je ne pouvais pas assurer, et tu as ainsi échappé à l’assassinat. Ton témoignage « Les six jésuites martyrs d’El Salvador » est une des plus belles pages de spiritualité et d’émotion bouleversante écrites dans l’Église d’Amérique latine. Ils t’ont choisi toi que je considère comme le théologien le plus profond d’Amérique latine, celui qui articule le mieux spiritualité et théologie, insertion dans le peuple crucifié et réflexion, celui qui (je le dis sincèrement) présente au plus haut degré les vertus insignes qui caractérisent la sainteté. Ils ont séparé ton oeuvre de ta vie souffrante et menacée, comme s’ils pouvaient séparer le corps de l’âme. Seules des autorités « charnelles » qui ont perdu tout sens de l’Esprit, comme dirait Saint Paul, pouvaient perpétrer une agression de cette ampleur.

Mais il y a une raison plus profonde. Ta théologie gêne les autorités religieuses qui reposent sur un pouvoir sacré et se sont fossilisées sur lui. Tu as toujours insisté sur le fait que l’Église doit dire la vérité sur la réalité, qui dans notre continent est brutale envers les pauvres parce qu’elle les tue par la faim et l’exclusion. C’est pourquoi l’Église doit ici être libératrice. Articuler foi et justice, théorie et praxis, et se faire fondamentalement Église des pauvres et des peuples crucifiés.

Mgr Oscar Romero, assassiné en El Salvador, que tu as tant conseillé, a bien dit : « On tue celui qui gêne ». Tu participes d’une certaine façon à ce destin. Je sais que tu continueras à travailler et à écrire pour que les crucifiés puissent ressusciter. Au fond, je sais que tu te réjouis dans l’Esprit de pouvoir participer un peu à la passion du peuple souffrant.

Compagnons de tribulation, nous savons que le service ultime n’est pas destiné à l’Église, mais, dans l’Église, à Dieu, aux personnes, spécialement aux pauvres, qui jugeront un jour si notre théologie a été seulement orthodoxie et non orthopraxis, une théologie qui sert réellement la libération.

Source : Servicios Koinonía (http://www.servicioskoinonia.org/), 30 mars 2007 ; Diffusion d’information sur l’Amérique latine (DIAL - http://enligne.dial-infos.org/), 1er mai 2007.

Traduction : Alain Durand, pour Diffusion d’information sur l’Amérique latine (DIAL - http://enligne.dial-infos.org/). Traduction révisée par l’équipe du RISAL.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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