Débat au Venezuela
Démocratie libérale et socialisme du XXIe siècle
par Margarita Lopez Maya
Article publié le 11 juillet 2007

Immergés dans le débat sur la société à laquelle nous aspirons, que le président Chavez a dénommé « socialisme du XXIe siècle », et que nous comprenons comme un approfondissement de notre démocratie, il est nécessaire de poser le débat autour de la question de savoir s’il y a lieu de rejeter les principes, pratiques et institutions de la démocratie libérale comme étant propres aux sociétés capitalistes.

Avant de tenter de répondre à cette question, il convient d’expliquer pourquoi nous voulons dépasser le capitalisme.

Je considère que le capitalisme a deux défauts structurels qui justifient les efforts que font aujourd’hui les peuples et divers acteurs socio-politiques pour le dépasser. En premier lieu, il engendre de manière permanente inégalité et exclusion, ce qui fait qu’il ne peut être ni libérateur ni émancipateur - donc il ne peut être authentiquement démocratique - pour la majorité de l’humanité. En second lieu, il a un caractère destructeur de la nature qui, comme l’a dit le philosophe Hinkelammert, va en finir avec l’humanité et la planète.

En partant de ces hypothèses, il est légitime de chercher à construire des alternatives au capitalisme qui favorisent des changements dans les sociétés pour les rendre plus justes, incluantes, égalitaires, démocratiques et équilibrées dans leur rapport avec la nature. Par ailleurs, comme le socialisme du XXIe siècle, selon ce qu’a déclaré le président, est un processus ouvert et en construction, je le comprends comme étant un modèle alternatif, post ou anti-capitaliste. Ou comme le pose le sociologue chilien Tomas Moulian, ce n’est ni une restauration ni une reconstruction du socialisme du XXe siècle, mais une réponse nouvelle apportée aux défauts du capitalisme.

Dans le cadre de la recherche du modèle alternatif, un des aspects importants dans le débat au Venezuela est d’élucider s’il est utile ou nécessaire de maintenir les principes et institutions de la démocratie libérale.

Ces derniers sont-ils inséparables du capitalisme et devons nous les abolir peu à peu ? Y en a t-il que l’on peut maintenir et d’autres que l’on doit supprimer ? Pour commencer à répondre à cette question il est nécessaire de revenir sur l’expérience historique de l’instauration et de la consolidation de la démocratie libérale. L’économiste argentin Claudio Katz souligne, dans L’avenir du socialisme, que la démocratie dans les sociétés capitalistes, que ce soit dans son acception procédurale comme système pour élire les gouvernants, ou comprise comme un processus évolutif de conquêtes et d’élargissements de droits humains, d’abord civils, ensuite sociaux et économiques, est un bien de l’humanité et n’est pas intrinsèque au capitalisme. Elle a été instaurée dans les sociétés capitalistes occidentales après des luttes populaires des exclus, sanglantes et longues. Le suffrage universel et le système politique qui lui est lié, le système représentatif, ne sont pas une forme naturelle de gouvernement des sociétés capitalistes. Il a émergé des luttes sociales, de secteurs exclus de droits, bourgeois ou populaires, comme dans la révolution anglaise et ensuite française, ou bien comme au XXe siècle, des secteurs comme les noirs aux Etats-Unis, les femmes et les peuples latino-américains. Le capitalisme a cinq siècles déjà alors que le droit universel d’élire les gouvernants et les systèmes politiques pluriels de partis a commencé à s’étendre dans le monde après les deux guerres mondiales du XXe siècle et comme produit tant de la lutte sociale que de la crainte du socialisme qui s’est cristallisée en Russie en 1917. Dans les siècles précédents, le capitalisme cohabitait avec diverses formes autoritaires, y compris des monarchies.

Le Venezuela n’échappe pas à ce processus mondial. Les libertés civiles et politiques, un gouvernement élu au suffrage universel, un système politique représentatif, n’ont été instaurés de manière stable qu’à partir de 1958 grâce à une longue mobilisation et une lutte populaire pour renverser les gouvernements de type autoritaire et militaire. Ceux-ci, jusqu’à cette date, avaient fait partie de notre idiosyncrasie politique héritée du système colonial, de notre position subalterne dans le capitalisme global, et de la culture politique de nos élites.

Les institutions de la démocratie libérale ont cependant démontré de plus en plus leurs limites pour démocratiser en profondeur une société. Le droit pour tous de décider s’est limité à certains espaces de la sphère politique. Dans le domaine économique, accentué dans la phase néolibérale actuelle, qui la laisse à la main invisible du marché, dans certains espaces de l’État et de la vie privée, est niée la possibilité d’exercer des méthodes démocratiques. En vertu de cela, le système représentatif tend à transférer de plus en plus de décisions qui affectent toute la société à des espaces non démocratiques.

Les institutions et pratiques politiques de la démocratie libérale servent à préserver les intérêts du capital, créant des mécanismes pour neutraliser les droits politiques des majorités. Sous l’argument de la complexité et/ou de la nécessité de connaissances sophistiquées pour les décisions importantes, le pouvoir de décision est déposé dans les mains des politiques et des technocrates, et cela lèse les intérêts de la majorité. La professionnalisation de la politique, si tant est qu’elle soit nécessaire, éloigne ceux qui décident du citoyen ordinaire, ouvrant le chemin à la constitution de bureaucraties insensibles et centrées sur des intérêts distincts de ceux des peuples. Ces développements perpétuent et approfondissent même les inégalités, créant un contexte où la démocratie profonde ou substantielle ne peut se développer.

Au Venezuela, l’expérience de la démocratie représentative a suivi la norme générale. Avec des pactes excluants comme celui de Puntofijo (1958), ou le Pacte Institutionnel, les grandes majorités ont été de plus en plus exclues de la prise de décisions qui affectaient leurs vies. Les partis multiclassistes, représentants du citoyen ordinaire, se sont isolés de leurs bases, se sont bureaucratisés, faisant un usage particulier de l’accès privilégié à l’État qu’ils avaient, diminuant les droits civils et humains de la majorité, se mettant au service des intérêts de groupes économiques et détériorant la qualité démocratique, à laquelle aspirait le peuple, de la Constitution de 1961.

Néanmoins, les développements socio-politiques sont distincts de la nature même des principes et institutions de la démocratie libérale. Suffrage universel, pouvoirs publics indépendants et égaux entre eux, représentation proportionnelle, alternance politique, partis politiques, pluralisme et tolérance de la diversité, ne sont pas en soi des principes qui favorisent le capitalisme, qui promeuvent structurellement l’exploitation et la domination. Au contraire, ils coexistent avec le capitalisme, où ils introduisent une tension permanente entre le caractère exploiteur de celui-ci et les tendances libératrices. Ils ont été incorporés aux sociétés capitalistes comme des conquêtes des exclus pour élargir la citoyenneté, octroyées par le capitalisme du XXe siècle défié par le socialisme.

En ce sens, ils doivent être maintenus, reconquis, élargis et complétés pour avancer vers une société plus égalitaire et libertaire.

Source : Aporrea (http://www.aporrea.org), 29 avril 2007.

Traduction : Gérard Jugant et Fausto Giudice, membres de Tlaxcala(http://www.tlaxcala.es), le réseau de traducteurs pour la diversité linguistique. Cette traduction a été revue par l’équipe du RISAL.

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