La Banque du Sud sur les fonds baptismaux
par Arnaud Zacharie
Article publié le 17 mai 2007
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Le changement de millénaire n’avait guère été à l’avantage des pays émergents du Sud. Alors qu’au milieu des années 1990, la plupart des observateurs s’accordaient pour vanter le « miracle » en cours dans ces pays, une tornade financière avait par la suite dévasté la plupart des économies émergentes. Après les crises latino-américaine, asiatique et russe de la fin des années 1990, le nouveau millénaire avait débuté par la « crise tango » et la faillite de l’Argentine (décembre 2001), qui s’était répercutée dans les pays voisins, dont le Brésil (août 2002) qui, à la veille des élections présidentielles, avait bénéficié d’un plan de sauvetage record du Fonds Monétaire International (40 milliards de dollars) en échange de l’assurance que le futur gouvernement continuerait d’appliquer les préceptes du consensus de Washington.

Retournement de conjoncture

A partir de 2003, la conjoncture internationale s’est retournée : les taux d’intérêt internationaux ont baissé et les prix de plusieurs matières premières ont augmenté, ce qui a permis aux pays émergents d’accumuler en quelques années plus de 2.000 milliards de dollars de réserves de change (dont plus de 1.000 milliards pour la seule Chine).

Si ces réserves ont en partie été investies dans des bonds du Trésor américains et financé le double déficit US, elles ont également été utilisées pour progressivement contourner la mainmise des institutions financières internationales sur les politiques de financement du développement.

D’une part, plusieurs pays émergents ont utilisé une partie de leurs réserves pour rembourser de manière anticipative l’intégralité de leurs dettes au Fonds Monétaire International (FMI) et à la Banque mondiale, ainsi qu’au Club de Paris, pour se désendetter et ne plus devoir appliquer les conditionnalités liées aux prêts et aux allégements de dettes octroyés par ces institutions. Après la Thaïlande en 2003, c’est le Brésil et l’Argentine (décembre 2005) qui ont ouvert la voie à toute une série de pays (Uruguay, Indonésie, Philippines, Russie, Algérie, etc.).

D’autre part, les pays asiatiques et latino-américains ont mis sur pied des systèmes régionaux de coopération financière. Du côté asiatique, huit pays ont lancé en 2005 l’initiative de Chiang-Mai, qui consiste créer un fonds de réserve régional en vue d’anticiper les attaques spéculatives. Ayant retenu les leçons des crises du passé, ces pays ont avancé d’un pas vers la création d’un fonds monétaire asiatique, revendiqué depuis 2000 au grand dam des Etats-Unis.

Du côté latino-américain, c’est l’idée de créer une Banque du Sud chargée de financer l’intégration et le développement du continent qui été concrétisée. C’est le 21 février 2006, à la veille de la visite de George Bush en Amérique latine, que les présidents argentin et vénézuélien ont annoncé la création de cette Banque du Sud, dans laquelle ils ont annoncé investir chacun 750 millions de dollars. Le Brésil, l’Equateur, le Paraguay et la Bolivie ont annoncé rejoindre l’initiative, ouverte à tous les pays latino-américains. Le premier projet financé par la nouvelle institution devrait être la ligne Argentine-Bolivie du projet de gazoduc continental censé garantir à terme la sécurité énergétique de la région.

Les reflets du monde multipolaire

Les conséquences du krach de 1929 et de la Grande Dépression des années 1930 avaient poussé les pays occidentaux à mettre en œuvre en juillet 1944 à Bretton Woods un système de coopération financière internationale. Ils avaient à cette occasion créé le FMI et la Banque mondiale, chargés d’assurer la stabilité financière et le financement du développement d’après-guerre. Mais les décennies ont passé et, en 1971, le système de Bretton Woods a été aboli, replongeant la planète financière sous le règne du « laisser-faire » et transformant progressivement le FMI et la Banque mondiale en gendarmes du « marché libre » dans les pays en développement.

Les crises financières qui en ont découlé ont laissé espérer que les pays industrialisés reprendraient goût à la coopération multilatérale au profit d’une nouvelle architecture financière internationale. Mais hormis quelques changements sémantiques, on n’a rien vu venir. C’est dès lors de là où on avait perdu l’habitude de regarder que les alternatives ont été lancées. Comme l’a expliqué le président argentin Nestor Kirchner, si les pays latino-américains ont créé une nouvelle institution financière, c’est parce que « les politiques prônées par le FMI et la Banque mondiale sont une punition pour les pays qui les appliquent  ».

Certes, la Banque du Sud a, comme l’initiative de Chiang-Mai, encore tout à prouver. Mais les avantages potentiels de telles initiatives paraissent évidents. D’une part, la concurrence en matière de financement du développement ne peut qu’accentuer les marges de manœuvre des pays bénéficiaires. D’autre part, la dimension régionale devrait rapprocher les centres de décision des contextes locaux et donc renforcer l’appropriation. Enfin, l’intégration régionale permet à la fois de construire des mécanismes de protection collectifs et de renforcer la diversification des économies. Reste qu’il faudra à la fois garantir l’efficacité de la coopération régionale, articuler cette dernière au contexte multilatéral et définir des projets adaptés aux défis du développement durable. L’enjeu est de taille, car comme l’affirmait Nestor Kirchner, « si la Banque du Sud se transforme en entité financière comme les autres, elle représentera un nouvel échec pour la région ».

Source : Imagine demain le monde (http://www.imagine-magazine.com), n°61, mai & juin 2007.

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