Colombie
Le scandale du « Watergate » colombien
par Gary Leech
Article publié le 6 juillet 2007

Il ne s’est pratiquement pas passé une semaine sans que de nouvelles preuves apparaissent, révélant les noms de hauts responsables gouvernementaux impliqués dans des activités illégales - entre autres écoutes clandestines d’opposants politiques, connivences avec un groupe illégal et publication de listes de noms d’ennemis politiques du président. Même si dans un premier temps les auditions du Sénat et la large couverture médiatique n’ont pas permis d’établir de lien direct entre le président et le scandale qui ne cessait de s’amplifier, elles ont commencé à miner la crédibilité du gouvernement. Moins d’une année après que le scandale ait éclaté sur la scène politique, le président a été contraint de renvoyer deux de ses alliés politiques impliqués dans des écoutes illégales. Toutefois, des partisans du président ont clamé à de nombreuses reprises que même si de hauts fonctionnaires ont été accusés de certains agissements répréhensibles, le chef de l’Etat n’a pas commis lui-même d’actes contraires à la loi. Cette description pourrait être celle du scandale de la « parapolitique » qui secoue actuellement la Colombie ; c’est en fait celle de la première année du scandale du Watergate, une affaire qui avait éclaté au début des années 1970 et entraîné la démission du président des Etats-Unis Richard Nixon.

L’administration Nixon avait mis sur pied un petit groupe d’agents, « les plombiers », qui avait pour mission de colmater les fuites et de garantir le secret des activités illégales du gouvernement. Sur mandat de la Maison Blanche, le groupe se livrait à des opérations illégales, dont la pose de matériel d’écoute au siège du Parti démocrate, situé dans l’immeuble du Watergate, à Washington. Les écoutes téléphoniques ont été réalisées en 1972, lors de la campagne pour les élections présidentielles.

Il est clair que les plombiers ne constituaient qu’une petite unité spécialisée dans l’espionnage et le sabotage politique, alors que les Autodéfenses Unies de Colombie (AUC) forment la plus grande organisation paramilitaire du pays, qu’elles pratiquent la violence à une large échelle et qu’elle sont responsables de nombreuses violations des droits de l’homme. Toutefois, tant les « plombiers » que les AUC ont été utilisés par leur gouvernement respectif pour aider à assurer une victoire électorale. Dans le premier cas, il s’agissait d’assurer la réélection de Nixon, dans le second de garantir la victoire du président Alvaro Uribe et de ses alliés du Congrès dans le nord de la Colombie.

Les similitudes les plus flagrantes entre le scandale de la « parapolitique » et celui du Watergate résident dans le drame qui s’est déroulé à la suite des premiers crimes commis. Dans les deux cas, des auditions du Sénat et d’autres enquêtes ont mis en lumière des liens entre des responsables gouvernementaux et les activités secrètes menées par les groupes illégaux. En Colombie, des enquêtes ont démontré l’existence de « liste de cibles » contenant le nom de syndicalistes et d’autres opposants politiques au président Uribe. Ces listes ont été dressées par de hauts responsables des services de renseignement, puis transmises aux chefs des AUC qui ont menacé ou assassiné les cibles. De la même manière, l’administration Nixon avait une liste noire d’adversaires politiques qui devaient être soumis à des investigations illégales assurées par des agences de maintien de l’ordre états-uniennes.

La semaine dernière en Colombie [semaine du 7 au 13 mai], le président Uribe a demandé la démission du chef de la police, le général Jorge Daniel Castro, et de son subordonné à la tête des services secrets, le général Guillermo Chavez, après la révélation de la mise sur écoute illégale de membres de l’opposition politique par la Police nationale. Des porte-parole de la présidence ont immédiatement répliqué que le président ne savait rien et qu’il ne tolérerait aucune activité illégale de la part de membres de son gouvernement. Dix mois après l’éclatement du scandale du Watergate, le président Nixon avait lui aussi limogé deux de ses plus proches collaborateurs, H. R. Haldeman et John Ehrlichman, que des preuves commençaient à relier aux écoutes téléphoniques illégales effectuées dans le bâtiment du Watergate. Des porte-parole de Nixon avaient tout de suite assuré que le président ignorait tout de cette affaire et qu’il ne tolérait pas de tels actes répréhensibles. Et en Colombie comme dans le scandale du Watergate, l’implication de hauts fonctionnaires dans des mises sur écoute illégales a été révélée grâce à des enquêtes menées par des journalistes, et non par le gouvernement.

Voici presque un an que le scandale de la « parapolitique » a éclaté, et aucune preuve ne permet de relier directement le président Uribe à des activités illégales. Au même stade du scandale du Watergate, le président Nixon non plus n’avait pas encore été mis en cause directement. Deux ans ont dû s’écouler avant qu’il n’y ait plus l’ombre d’un doute : Nixon était au bel et bien courant des activités secrètes. Qui plus est, c’est lui qui en avait donné l’ordre. Toutefois, si les faits ont pu être établis, c’est uniquement parce qu’on a découvert que dans sa paranoïa, Nixon avait enregistré toutes les conversations qui s’étaient tenues dans le bureau ovale de la Maison Blanche. Preuve incontestable, « smoking gun » de l’histoire, ces enregistrements ont finalement eu raison du président. Mais jusque-là, Nixon avait congédié tous les membres de son entourage qui avaient été impliqués dans le scandale, tout en clamant son innocence. Sans la découverte des enregistrements de la Maison Blanche, il serait peut-être parvenu à sortir indemne de la tourmente, comme allait le faire le président Ronald Reagan dix ans plus tard lors du scandale Iran-Contra.

A l’instar de Nixon, Uribe fait le ménage autour de lui en se séparant de tous ceux qui sont mouillés dans le scandale de la « parapolitique ». A moins qu’un de ses alliés ne décide de s’en prendre au président, ou qu’Uribe ait lui aussi un « smoking gun » caché quelque part, il se peut qu’il sorte du scandale sain et sauf. Toutefois, qu’il n’ait pas été impliqué directement dans le scandale ne veut pas dire qu’il n’est « pas un escroc ». Uribe n’est peut-être pas aussi stupide que Nixon. Peut-être dispose-t-il d’alliés politiques loyaux au point de se sacrifier pour lui. Le Watergate l’a montré : il n’y a pas de fumée sans feu.

Source : Colombia Journal (http://www.colombiajournal.org/), 15 mai 2007.

Traduction : Chloé Meier Woungly-Massaga, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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