Opinion
Classes moyennes et révolution
par Margarita Lopez Maya
Article publié le 1er août 2007

Le concept de classes moyennes dans une société est variable et n’est pas facile à préciser. Mais c’est une réalité sociale que l’on reconnaît quand on la voit. Les secteurs moyens de la société sont un groupe ou un ensemble varié de groupes sociaux qui se caractérisent outre leur niveau de vie - habituellement plus du double du « panier de la ménagère » - par d’autres traits, une manière de vivre, des niveaux d’éducation, des habitudes de consommation, des lieux de résidence et par les relations sociales qu’ils établissent.

Ils représentent un élément significatif pour stabiliser des projets politiques et pour rendre efficiente la gestion de l’Etat en général et les services en particulier, car ils forment la majorité du personnel de l’État. Ils peuvent aussi jouer un rôle important pour la coexistence pacifique et démocratique en introduisant une zone tampon entre les riches et les pauvres et en favorisant les luttes pour le respect des droits civils, politiques, humains et pour la qualité de vie dans les villes où ils résident. Dans le Venezuela du XXe siècle, à travers le processus de modernisation et d’urbanisation, une classe moyenne croissante qui jouerait un rôle central dans l’établissement de notre démocratie politique est apparue à partir des années vingt. Ce sont les luttes populaires, menées par des dirigeants en provenance de ces couches sociales, qui ont réussi à obtenir l’instauration d’une démocratie représentative dans un pays qui, pratiquement jusqu’en 1958, n’avait connu que des gouvernements despotiques, personnalistes et antidémocratiques. Même si la démocratie puntofijista [du Pacte de Punto Fijo, la Quatrième République, 1958-1998, ndlr] avait de grandes faiblesses, et qu’elle a fini décomposée et corrompue dans une perspective comparative, elle fut un progrès par rapport aux dictatures ou dictatures « douces » que nous avions connues jusqu’alors.

Ces classes moyennes ont peut-être été le secteur le plus affecté par les temps compliqués actuels et, en particulier, par cette année 2007, caractérisée par la radicalisation du processus révolutionnaire et la polarisation agressive du discours gouvernemental. Pas tellement en termes économiques, domaine dans lequel elles bénéficient comme le reste de la population de la distribution de l’importante rente pétrolière effectuée par le gouvernement grâce au boom des prix du baril sur le marché international, mais surtout en raison de leur exclusion comme partie constitutive du peuple dans les discours et politiques gouvernementaux alors qu’auparavant elles en faisaient partie et que beaucoup se considèrent encore comme tel. Le discours de Chavez, adressé aux pauvres - renforcé depuis décembre dernier par la mise en route des « moteurs constituants » [1] et la formation du Parti Socialiste Uni du Venezuela (PSUV) - et reproduit fidèlement par des fonctionnaires, des dirigeants et des personnes connues comme étant du « chavisme dur », tend à déprécier les classes moyennes en les assimilant à la démocratie puntofijiste et en les confondant avec les oligarchies.

Les classes moyennes, tout aussi polarisées que toute la société, ne devraient pas être amenées à approuver des visions manichéennes du monde, parce que, justement de par leur place dans la structure sociale et leur éducation, elles sont plus portées à apprécier des perspectives gradualistes. Le discours officiel est apparu à une partie de ces secteurs comme une menace à l’encontre de leurs valeurs et de leurs biens, menace devant laquelle certains ont réagi avec colère, d’autres avec crainte et quelques-uns ont quitté le pays, notamment de jeunes diplômés à la recherche d’un futur meilleur parce qu’ils ne pensent pas que ce gouvernement leur donnera. Il serait opportun et nécessaire que le gouvernement cherche à se rapprocher de ces Vénézuéliens pour les intégrer et les convaincre des bienfaits des changements qu’il est en train de développer. Déjà les résultats électoraux de 2006 et les sondages récents témoignent d’une reconnaissance importante par la population en général de l’objectif d’inclusion et de justice sociale poursuivie par le projet bolivarien. Des années et des stratégies éducatives bien pensées seront nécessaires pour changer des valeurs comme le consumérisme et l’individualisme accentué, dont souffrent non seulement les classes moyennes mais toute la société, en inculquant la solidarité avec le prochain et la recherche du bien commun. Mais prétendre imposer des valeurs nouvelles comme paraissait l’exiger le discours polarisateur et parfois agressif du président et de certains de ses ministres, c’est totalement contre-productif : les personnes visées se retrancheront derrière leurs valeurs et s’obstineront.

J’ai répété plus d’une fois mon désaccord avec la stratégie adoptée par le gouvernement : rééditer en 2007 le discours radical et dichotomique utilisé avant le coup d’Etat de 2002 en nous assurant que nous vivons de nouveau au milieu de menaces contre la révolution, menaces qui, franchement, sont bien difficiles à distinguer.

Spécialement après la victoire de Chavez en décembre dernier, victoire éclatante en chiffres et reconnue par des éléments politiques de l’opposition. Le manque de leadership, de propositions et de stratégies de l’opposition politique est un autre facteur évident. De même, la faiblesse politique du gouvernement de Bush - dans son pays et dans le monde - est évidente tout comme l’improbabilité actuelle de le voir ouvrir un nouveau front de combat de l’envergure que signifierait de le faire au Venezuela. Dans ce contexte, après l’élection du 3 décembre, beaucoup ont souligné l’opportunité de prendre la voie d’une détente prudente et de recherche d’espaces propices à la dépolarisation pour arriver à la reconnaissance et au respect des expressions politiques de la diversité. C’était aussi un moment favorable pour asseoir des gains institutionnels, améliorer la gestion publique entachée de maux, en établissant de nouveaux défis dans un contexte de démocratie participative croissante. Mais le gouvernement ou, de façon plus précise, le président, a fait le choix du chemin de la confrontation perpétuelle et de la fermeture de la participation démocratique dans les décisions politiques les plus importantes pour notre futur. « La Patrie, le socialisme ou la mort, je le jure » ont été ses paroles. Les classes moyennes, avec ou sans raison, recommencent à craindre le pire. Et des atmosphères comme celle reproduite dans le film cubain de 1968, « Memorias del subdesarrollo » (« Mémoires du sous-développement ») [2] flottent un peu partout.

Notes :

[1[NDLR] Les cinq moteurs pour propulser le pays vers ledit « socialisme du XXIe siècle » : 1er moteur : la loi habilitante, voie directe au socialisme ; 2e moteur : la réforme constitutionnelle : état de droit socialiste ; 3e moteur : morale et lumières, éducation basée sur des valeurs socialistes ; 4e moteur : la nouvelle géométrie du pouvoir, la réorganisation socialiste de la nouvelle géopolitique de la nation ; 5e moteur : explosion du pouvoir communal, démocratie « protagonique », révolutionnaire et socialiste.

[2[NDR] “Memorias del Subdesarrollo” est un long-métrage cubain, réalisé en 1968 par Tomás Gutiérrez Alea, et basé sur un roman d’Edmundo Desnoes. En bref, l’œuvre traite de la vie de Sergio, un jeune intellectuel de la bourgeoisie, confronté au triomphe de la Révolution cubaine. Il en est étranger sans y être hostile pour autant puisqu’à l’inverse de toute sa famille, il décide de rester à Cuba. Honnête, plutôt sympathique et cultivé, il apprécie l’art et les jolies filles, mais souffre d’une incapacité à s’adapter à l’évolution de la société dans laquelle il vit. Son malaise s’exprime au travers de la recherche d’une raison d’être.

Source : Aporrea.org (http://www.aporrea.org/), 24 juin 2007.

Traduction : Marie-Paule Cartuyvels, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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