Le retour résistible des droites en Amérique du sud
par Raúl Zibechi
Article publié le 25 juillet 2007

Même s’il n’est pas facile de l’admettre, à la mi 2007, ce ne sont déjà plus les mouvements sociaux qui déterminent l’agenda politique sud-américain. La vague d’agitation et de mobilisation sociale qui a balayé la région entre la moitié des années 90 et 2005 a fini par s’éteindre avec la consolidation des gouvernements issus de ce cycle de luttes et à cause de la propre usure de l’action de rue. Bien qu’on enregistre des différences marquées entre la zone andine et le cône Sud, la principale nouveauté est que, dans cette dernière région, l’étoile du « progressisme » gouvernemental (centre gauche) a commencé aussi à s’éclipser.

Les récentes élections dans la ville de Buenos Aires, qui ont vu le triomphe du chef d’entreprise de droite Mauricio Macri [1], représentent la partie la plus visible du virage en cours. Ces dernières années, une série de faits indiquant l’approfondissement du modèle néolibéral se sont accumulés dans le cône Sud, mais aujourd’hui de la main de gouvernements se déclarant opposés au Consensus de Washington.

Citons à grands traits : la conversion des pays du Mercosur en « république du soja » avec une production supérieure aux 100 millions de tonnes ; l’alliance croissante des gouvernements d’Uruguay et du Brésil avec les Etats-Unis pour avancer vers la libéralisation commerciale ; l’option pour l’éthanol et la monoculture de canne à sucre prise par Luiz Inacio Lula da Silva qui approfondira le caractère sous-impérialiste de son pays [2]. Ce sont quelques-uns des principaux éléments qui sont en train de préparer le terrain pour le retour ou le repositionnement des droites dans le cône Sud, puisque l’approfondissement du modèle néolibéral ne fait rien de plus que leur insuffler de la force politique et sociale.

Avec le projet de l’éthanol, la main mise étrangère sur l’économie brésilienne et avec elle celle sur toute la région franchira un nouvel échelon. Quand Lula est arrivé au gouvernement, le 1er janvier 2003, la participation des filiales étrangères dans l’industrie avait grimpé de 31% en 1985 à 40%, selon une étude divulguée par l’ex-président de la Banque nationale de développement, Carlos Lessa. Des 500 plus grandes entreprises de l’agrobusiness, qui contrôlent presque tout le Produit Intérieur Brut (PIB) agricole du Brésil, six sont publiques, 388 brésiliennes et 106 étrangères. Mais entre les 50 plus grandes, il n’y en a que 22 brésiliennes et 28 étrangères. A elle seule l’entreprise Adecoagro, qui appartient à George Soros [3], va investir 800 millions de dollars dans des usines d’éthanol. Cargill a acheté 63% de Cevasa, la plus grande usine d’éthanol du pays. Selon la Banque centrale, rien que pour les premiers mois de 2007, 6,5 milliards de dollars sont entrés au Brésil pour être investis dans la production d’éthanol.

Le revers de la médaille de cette amicale ouverture au capital financier n’est déjà plus l’intervention militaire en Haïti mais quelque chose de beaucoup plus grave : la croissante militarisation des favelas de Rio de Janeiro, avec l’excuse, maintenant, des Jeux panaméricains [du du 13 au 29 juillet, ndlr] [4]. Un récent manifeste signé par des dizaines d’organisations sociales et citoyennes dénonce qu’ « au nom de la sécurité pour les sportifs et participants aux Jeux, des troupes militaires occupent des quartiers pauvres, on y expulse violemment des milliers de familles de leur foyers (qui étaient dans les alentours des infrastructures sportives), les vendeurs ambulants et ceux qui vivent dans la rue sont persécutés comme jamais auparavant  ». Ce vrai « nettoyage social » accompagne des investissements de 2,6 milliards de dollars dans les Jeux. La criminalisation de la pauvreté n’est rien de plus que le revers de la médaille de l’alliance avec le capital financier.

Ce qui se passe au Brésil est une photocopie que ce qui se passe depuis 17 ans au Chili sous le gouvernement d’alliance entre la démocratie chrétienne et les socialistes [ladite Concertation des partis politiques pour la démocratie, ndlr]. Et cela n’est pas très éloigné non plus de la politique que promeut le gouvernement uruguayen, dont la ministre de l’Intérieur a promis une main de fer avec les manifestants radicaux (« quelqu’un doit mettre des limites », a-t-elle dit) alors que le président Tabaré Vazquez resserre son alliance avec Washington.

C’est ce type de politique qui explique le triomphe de Macri. Quand l’incendie de la discothèque Cromañon, s’est produite, dans laquelle sont morts presque 200 jeunes en décembre 2004, les politiciens progressistes ont fait des calculs pour se libérer de toute responsabilité au lieu d’appuyer inconditionnellement les victimes. Des attitudes de ce type, qui avant étaient le propre des droites classiques, sont celles qui créent la méfiance chez les jeunes qui refusent alors de se rendre aux urnes pour voter pour le moins pire. Des organismes de défense des droits humains ont dénoncé que la « gâchette facile » (la mort de jeunes pauvres par la police) continue à croître malgré le discours de Nestor Kirchner contre le massacre de la dictature militaire.

Que reste-t-il de la vague populaire de la fin du siècle passé ? En haut, une paire de gouvernements, peut-être trois, s’affrontant à l’empire et au capital financier et qui cherchent une forme de sortir du modèle dominant. En bas, une plus grande organisation mais surtout plus de conscience des potentialités pour mettre un veto aux projets des élites. Mais il règne en même temps une grande confusion encouragée par des discours opportunistes comme la défense prononcée de Lula de l’éthanol parce qu’il contribue à préserver l’environnement. Pire encore : l’intégration régionale, qui aurait pu être un pas en avant des gouvernements progressistes, connaît aujourd’hui un vrai recul face à l’opposition du parlement brésilien à l’entrée du Venezuela dans le Mercosur.

Malgré tout, dans la région andine, il semble qu’un nouvel activisme social commence à prendre forme, tant en Bolivie - où Evo Morales a des difficultés avec certains mouvements - qu’au Pérou où vient de se terminer une importante grève générale. A l’opposé, dans les pays du cône Sud, avec la probable exception du Paraguay où l’ex-évêque Fernando Lugo peut écarter pour la première fois le Parti Colorado du gouvernement, ce sont les droites qui sont en train de relever la tête et de définir l’agenda politique. Même si le triomphe de Cristina Kirchner [épouse de l’actuel président argentin et candidate à la présidence, ndlr] est fort probable aux élections présidentielles argentines d’octobre, tout indique que le temps des changements de fond est derrière nous, dans ce qui peut déjà être considéré comme une occasion perdue.

Notes :

[1[NDLR] Le chef d’entreprise et politicien depuis quelques années Mauricio Macri, 48 ans, a remporté le second tour de l’élection municipale à Buenos Aires le 24 juin dernier avec près de 61 % des voix. Il a ainsi vaincu le ministre de l’éducation Daniel Filmus, le candidat du président Kirchner. C’est la première fois depuis la fin de la dictature militaire que la capitale argentine sera gouvernée par un homme de droite.

[2[NDLR] Raul Zibechi, Sous-impérialisme.br, RISAL, 28 juin 2006.

[3[NDLR] George Soros est un financier milliardaire nord-américain, né en Hongrie en 1930, fils de l’écrivain espérantiste Tivadar Soros. Il est devenu célèbre pour ses activités de spéculation sur les devises et ses activités de philanthropie.

[4[NDLR] Loïc Géronnez, Rio de Janeiro : quand la ville merveilleuse refuse de jouer, RISAL, 12 juillet 2007.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx) ; ALAI, América Latina en Movimiento (http://alainet.org/), 13 juillet 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net/).

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