Colombie
Drummond, le syndicat et les pirates des Caraïbes
par Benito Pérez
Article publié le 31 juillet 2007

L’affaire Drummond débute par une histoire de pirates. En 1789, préoccupé par la résurgence du banditisme maritime, le Congrès étasunien adopte l’Alien Tort Claims Act (ATCA), ou Loi de réclamations pour des torts contre un étranger. Etonnamment moderne, ce texte donne la compétence aux cours étasuniennes de juger des plaintes civiles étrangères pour violation des traités internationaux. Une sorte de « compétence universelle » avant la lettre, dont les victimes des multinationales, deux siècles plus tard, commencent à saisir le potentiel. Le coup de semonce a été tiré en 2004, lorsque des villageois birmans ont contraint la transnationale pétrolière Unocal à les indemniser pour des exactions commises par l’armée. Un accord à l’amiable qui faisait suite à une série de procédures avortées sous la pression de Washington.

Mais avec le procès de Drummond, qui s’est tenu du 9 au 26 juillet à Birmingham, un nouveau cap a été franchi. Pour la première fois, les accusations contre une compagnie étasunienne ont été examinées par un jury, relève Dan Kovalik, l’avocat de l’United Steel Workers. Cette organisation, qui regroupe 800 000 travailleurs, s’était constituée partie civile pour soutenir les familles des trois syndicalistes assassinés en 2001, près de la mine de charbon de Pribbenow à La Loma (nord-est de la Colombie).

Faisceau d’indices

L’hypothèse d’une condamnation était sérieuse ; le faisceau d’indices conséquent. Selon les avocats des familles, les tensions entre Drummond et le syndicat ont débuté dès l’arrivée de la société minière sur la côte caraïbe. Mauvaises conditions de travail, licenciements abusifs et surtout, insécurité : Sintraminergetica, auquel est affiliée près d’une moitié des travailleurs de La Loma, dénonce avec vigueur un grave accident survenu en 1995 qui a coûté la vie à treize mineurs.

Fin 2000, la tension est avivée par des négociations difficiles. Valmore Locarno et Victor Hugo Orcasita, les deux principaux dirigeants locaux du syndicat, sont suspendus par Drummond durant soixante jours. Sans raison apparente, selon les ouvriers.

Menacés, le président et son second demandent, le 19 décembre, la protection du ministère de l’Intérieur. Ils réclament aussi à l’entreprise de pouvoir dormir à la mine. En vain. Le 12 mars 2001, ils sont exécutés sans avoir obtenu la moindre mesure de sécurité. En octobre de la même année, le nouveau président du syndicat, Gustavo Soler, fera les mêmes demandes et subira le même sort.

« Ventilateur » dans les voiles

L’indifférence des autorités et de nouvelles menaces poussent alors leurs familles à fuir le pays. Aux Etats-Unis, elles obtiennent l’appui de l’International Labor Rights, une fondation qui connaît bien l’ATCA pour l’avoir déjà invoquée. Ironie de l’histoire, les mineurs colombiens reçoivent aussi l’appui de leurs homologues étasuniens, qui ont vu cinq mines fermer et 2 000 emplois s’envoler, lorsque Drummond est parti s’installer en Colombie. En mars 2002, familles et syndicats déposent plainte pour « assassinats ». Treize mois plus tard, la justice étasunienne confirme les charges, mais fait porter le fardeau de la preuve sur la partie civile. Une contrainte de taille, dès lors qu’aucune instruction sérieuse n’a été menée en Colombie !

L’éclatement du scandale de la « parapolitique » va redonner espoir aux plaignants. Début 2006, l’ordinateur portable du chef du Bloc Nord des Autodéfenses Unies de Colombie (AUC), Rodrigo Tovar Pupo, alias « Jorge 40 », est saisi par la justice colombienne. On y découvre le descriptif de l’assassinat d’une cinquantaine de syndicalistes et les ramifications conduisant à des responsables politiques et des services secrets (DAS).

Acte 2 : l’ancien chef informatique du DAS, Rafael García, est arrêté. On l’accuse d’avoir trafiqué des données pour le compte de « paras » en voie d’extradition. Coincé, il passe à table. Depuis sa cellule, le « ventilateur  », comme le surnomme la presse, raconte notamment qu’en 2001, peu avant les meurtres de MM. Locarno et Orcasita, il a assisté à la remise par Augusto Jiménez, directeur de Drummond-Colombie, d’une mallette contenant 200 000 dollars destinés à « Jorge 40 ». Avec mission explicite de liquider les gêneurs.
A deux reprises, l’entreprise aurait aussi mis ses infrastructures portuaires à disposition du Bloc Nord des AUC pour faciliter l’exportation de cocaïne. En échange, la milice était chargée de protéger les installations de Drummond, en particulier la voie ferrée conduisant le charbon vers la côte, plusieurs fois attaquée par la guérilla. Enfin, M. García affirme que des paramilitaires « travailleraient » dans la mine, afin de tenir à l’oeil les ouvriers.
Démenti par l’entreprise, qui l’a attaqué en diffamation, discrédité par les autorités colombiennes, Rafael García s’était dit prêt à témoigner au procès. Las ! Les autorités colombiennes n’ont « pas eu le temps » d’accéder à la requête étasunienne, provoquant la colère de douze parlementaires étasuniens qui, dans une lettre datée du 18 juillet, ont exigé de la justice qu’elle presse le pas. Sans succès : un problème de traduction aurait compliqué la procédure, assure-t-on à Bogota...

Autre coup dur : l’ex-trésorier du syndicat, Jimmi Rubio, a récemment disparu dans la nature. Son père venait d’être assassiné, après avoir eu la langue coupée... Selon son témoignage daté de 2004, M. Rubio aurait vu un cadre de Drummond, Alfredo Araújo, « donner des chèques à un célèbre leader paramilitaire  ». M. Araújo avait nié ces allégations. Le parfum de scandale a pourtant été ravivé il y a peu, lorsque le sénateur Alvaro Araújo et son père homonyme – respectivement cousin et oncle d’Alfredo – ont été mis en examen pour complicité avec les AUC...

« Le poisson meurt par la bouche »

En l’absence de MM. García et Rubio, les avocats des victimes ont dû se rabattre sur les témoignages d’Edwin Guzmán, un ancien militaire passé aux paras, d’Isnardo Ropero, ex-garde du corps de M. Araujo, et de George Pirce, un ancien employé étasunien de Drummond. Tous trois ont évoqué des services rendus par les AUC contre véhicules, essence et vivres.

Des syndicalistes sont aussi venu à la barre notifier des menaces qu’ils affirment avoir reçues des AUC ou de l’entreprise. « Un poisson meurt par la bouche  », avait pour habitude de déclarer Augusto Jiménez. « Une expression inoffensive  », assure son avocat William Jeffress. Les dix jurés de l’Alabama ont fait la même lecture.
A l’annonce du verdict, les avocats des victimes ont dénoncé le parti pris de la juge « nommée par George Bush, dont les campagnes ont été financées par Drummond ». La décision de débuter le procès en l’absence de Rafael García ainsi que les « pressions » qu’elle aurait exercé sur le jury, justifient, selon eux, leur appel. « Ils n’ont gagné que le premier de trois round », avertit Me Francisco Ramírez.

******

Drummond : pas de répit pour les syndicalistes

L’affaire du triple assassinat de 2001, de l’histoire ancienne ? Le parcours de cet ancien dirigeant de Sintraminergetica témoigne malheureusement du contraire. Machiniste à La Loma et militant depuis 2002, il accède en 2004 à la direction de sa section. C’est le début des ennuis, qui le conduiront, en février dernier, à chercher refuge en Suisse.

Au départ, pourtant, ce fils de syndicaliste « pensait être prêt à faire face  ». « En Colombie, quand on prend une responsabilité syndicale, il faut se préparer psychologiquement, préparer sa famille, ses proches, réfléchir à comment on va mener cette lutte  », décrit-il. « De toute façon, je n’avais pas le choix, on ne va pas accepter de travailler comme des animaux de charge !  » Sa façon d’expliquer l’inexplicable : comment peut-on prendre la tête d’une section syndicale, dont sept militants ont été assassinés en six ans ?...

Menacé dès son entrée en fonction, le jeune dirigeant va véritablement entrer dans l’oeil du cyclone en 2006, lorsque Sintraminergetica réclame une amélioration de la convention collective. « Nos revendications portaient avant tout sur la sécurité sociale et la santé des travailleurs – dont de nombreux souffrent de lésions dorsales  », assure-t-il. Trentenaire, il vient lui-même d’être opéré d’une hernie discale, legs des fortes vibrations que subissent les machinistes de cette mine à ciel ouvert.

Second souci : la défense des communautés avoisinantes. « Une entreprise qui fait des milliards de profit ne peut laisser les gens dans le dénuement, sans égouts, ni clinique.  » Et d’interpeller avec vigueur : « Que restera-t-il quand il n’y aura plus de charbon ? Un grand trou, la pollution, des malades et la misère ! »

Le 25 mars, deux jours avant l’ouverture des négociations, le militant Harvey Jovanny Morales Guevara tombe sous les balles des paramilitaires [1]. C’est la première d’une longue série d’intimidations. « D’abord, j’ai reçu des appels disant que nos demandes étaient exagérées et que nous faisions du mal à l’entreprise.  » A plusieurs reprises, les militants se font traiter de « guérilleros ». Une accusation synonyme de condamnation à mort dans cette zone infestée de « paras ». Après le bâton, on lui fait miroiter 300 000 francs pour rejoindre le « syndicat patronal ». Dès son refus, il est ostensiblement pris en filature.

Le 21 mai, les mineurs cessent le travail. Leur campement à l’entrée de la mine sera le théâtre de plusieurs tentatives d’intimidations. Le 13 juin, le négociateur Alvaro Mercado se fait tirer dessus. Ses assaillants sont capturés et remis à la justice qui les libère « faute de preuve ».

Pour les ouvriers, la grève s’achève néanmoins, le 21 juin, par de réelles avancées. « Un triomphe des travailleurs, du peuple et de la classe ouvrière  », s’enflamme le syndicaliste. Pour les dirigeants de la section, la victoire aura un goût plus amer. Maintenus dans la ligne de mire, cinq d’entre eux doivent s’enfuir. A Bogotá, notre interlocuteur demande l’asile à l’ambassade suisse, avant de déambuler avec femme et enfants à travers la Colombie, dans l’attente de l’exil. « Les paramilitaires nous retrouvaient grâce à leurs complices de la police censés nous protéger  », accuse-t-il, sur la base d’une confidence d’un garde du corps « de notre bord  ». Réfugié loin de ses amis, l’ancien mineur dit son admiration pour ceux qui sont restés, mais ne peut cacher un certain découragement : « Tant qu’Alvaro Uribe sera au pouvoir, il n’y aura aucun espoir.  »

Notes :

[1Exactions répertoriées par Amnesty.

Source : Le Courrier (http://www.lecourrier.ch), Genève, juillet 2007.

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
RISAL.info - 9, quai du Commerce 1000 Bruxelles, Belgique | E-mail : info(at)risal.info