Amérique du Nord
Sommet de Montebello : la démocratie en berne
par Frédéroic Dubois
Article publié le 28 août 2007

Les 20 et 21 août, à Montebello dans l’Outaouais, les dirigeants du Mexique, des États-Unis et du Canada ont discuté du Partenariat pour la sécurité et la prospérité. Tout cela à l’écart des citoyens, des médias et des parlements. Le remodelage du continent est devenu l’affaire d’une poignée de privilégiés. Chronique d’une rencontre publique-privée.

Un périmètre de « sécurité » d’une longueur de 20 kilomètres a été conçu. Une clôture, des barbelés et des barricades ont été érigés devant bon nombre de commerces. Des centaines d’hommes armés ont été plantés le long de la route. À la fin, deux espaces réservés aux manifestants ont été aménagés, toilettes chimiques incluses !

Trois hélicoptères pirouettent au-dessus de la ville, des chasseurs militaires volent en rase motte au-dessus des maisons, des gardes côtiers sillonnent inlassablement la rivière. La Croix-Rouge canadienne fait des allers-retours nerveux en camionnette, la Sûreté du Québec patrouille les routes, tandis que la Gendarmerie royale canadienne « sécurise » le Château - pardon l’hôtel - où vont se réunir les amigos, George W. Bush, Stephen Harper, Felipe Calderon, ainsi que les dirigeants de quelques grandes entreprises.

Bienvenue à Montebello, petite ville d’un millier d’habitants en bordure de la rivière des Outaouais, à mi-chemin entre Montréal et Ottawa.

Les dirigeants du Mexique, des États-Unis et du Canada sont venus ici pour parler commerce et militarisation dans le cadre de ce Partenariat pour la Sécurité et la Prospérité (PSP). Les milliers de manifestants en ont contre ce Partenariat, ce qui ne les empêche pas de dénoncer au passage la politique étrangère de George W. Bush. Ou la volonté affichée de Stephen Harper d’utiliser les ressources naturelles canadiennes pour combler l’appétit énergétique démesuré du voisin du Sud. Sans oublier les gros sabots du Mexicain Felipe Calderón, qui cherche son salut dans la privatisation, notamment du monopole pétrolier Pemex.

Haro sur le PSP

Le PSP dont on discute derrière des portes closes, au Château Montebello, n’en est pour l’instant qu’à ses premiers balbutiements. À première vue, il se veut un simple dialogue nord-américain sur l’harmonisation des lois et règlements. Mais si certains éléments du PSP semblent aller dans le sens d’une réduction effective des irritants commerciaux entre les trois pays, l’ensemble n’est pas à l’abri des critiques, parfois virulentes.

Le Conseil nord-américain de la compétitivité, formé de 30 dirigeants de multinationales nord-américaines, constitue la seule entité consultative du PSP. Il se révèle pourtant la véritable inspiration derrière les quelque 105 propositions sur la table à Montebello. Déjà en 2003, un document de réflexion intitulé Nouvelles frontières, produit par le Conseil canadien des chefs d’entreprise, proposait l’établissement d’un partenariat du 21e siècle pour l’Amérique du Nord.

En mars 2006 à Cancún, à l’occasion d’une rencontre tripartite semblable à celle de Montebello, les cinq secteurs d’attention prioritaires identifiés par les grandes entreprises étaient repris bien docilement par les trois chefs d’États. Dans l’ordre, il s’agit du renforcement de la concurrence et de la gestion des crises en Amérique du Nord, de la grippe aviaire, de la pandémie de grippe, de la sécurité énergétique et des frontières sécuritaires et intelligentes en Amérique du Nord.

Le doute s’est mis à planer sur la bonne foi des trois dirigeants, d’autant que les diverses discussions tenues avec les grandes sociétés échappent même aux parlements respectifs. Au Canada, par exemple, le PSP n’a jamais été débattu en chambre, bien que le Nouveau parti démocratique en ait explicitement fait la demande. Treize gouverneurs étasuniens ont quant à eux réclamé le retrait des États-Unis de ce partenariat, notamment sur la base du manque de transparence et la perte de souveraineté des États au bénéfice d’une éventuelle union non-américaine.

Un chèque en blanc

La tenue des discussions - qui risquent vraisemblablement de déboucher sur des changements profonds - contraste avec l’appui fragile dont disposent les trois dirigeants, qui n’ont assurément pas reçu de chèque en blanc de la part de l’électorat. George Bush est perçu comme un canard boiteux en fin de mandat, Harper mène un gouvernement minoritaire qui stagne dans les sondages, et le Mexicain Felipe Calderón est arrivé au pouvoir par la peau des dents, au terme d’une élection fort peu convaincante d’un point de vue démocratique.

Ayant choisi d’ignorer cette réalité, les trois dirigeants poursuivent avec assiduité la construction du PSP sans s’embarrasser des lois existantes. C’est précisément cette stratégie éclair qui commence à faire froncer les sourcils des concitoyens. Elle contourne le débat public en évitant d’avoir à changer les lois, leur préférant plutôt des injections d’argent ou un refus de réglementer dans les domaines prioritaires aux yeux des trois chefs conservateurs.

« La durabilité ne peut exister sans la voix des syndicats de l’énergie et des communautés », soutenait toutefois Alfredo Hernández Peñaloza de l’Union nationale des travailleurs de l’industrie pétrolière mexicaine, à l’occasion de la rencontre nord-américaine des organisations du secteur de l’énergie, tenue à Montréal quelques jours avant Montebello.

Si l’on observe l’expansion irrationnelle de l’exploitation des sables bitumineux en Alberta, destinés avant tout à l’exportation vers les États-Unis, il y a lieu de se demander où se cachent « nos Hernández Peñaloza ». Ed Stelmach, premier ministre de l’Alberta et Stephen Harper refusent pour l’instant de mettre un frein à ce développement qui met en péril les écosystèmes du nord de l’Alberta et qui contribue à l’augmentation rapide et sans pareil des gaz à effet de serre.

Quelques années après les échecs de l’Accord multilatéral sur l’investissement (AMI) et de la Zone de Libre-Echange des Amériques (ZLÉA), voici que le Partenariat sur la sécurité et la prospérité se fraye un chemin en douce. Pour faire échec à ses prédécesseurs, les mouvements sociaux avaient identifié les risques qu’ils comportaient pour la santé, pour l’environnement et pour les droits sociaux.

Le PSP semble plus sophistiqué que ses ancêtres puisque moins virulent sur le plan légal. Mais il apparaît d’autant plus irréversible par sa composante sécuritaire. Des 19 groupes de travail que compte le Partenariat, 10 se penchent sur les questions de sécurité, de frontières communes, d’intégration militaire pour les missions de combat à l’étranger et de défense continentale.

Arrêter le PSP

Si les manifestations anti-PSP d’Ottawa et de Montebello n’ont pas réussi à rassembler plus de 5 000 manifestants en deux jours, les citoyens ne dorment pas au gaz pour autant. Outre le forum sur l’énergie, organisé durant deux jours par la Réseau québécois sur l’intégration continentale, le Conseil des Canadiens a rempli un auditorium de l’Université d’Ottawa. Cette seconde riposte de la société civile avait un côté impressionnant, puisqu’elle a rassemblé les politiciens de quatre partis fédéraux et des meneurs de groupes sociaux dans un véritable teach-in qui identifiait avec brio les points les plus contestables du PSP, à commencer par sa confection fort peu démocratique, en catimini.

La dirigeante des Verts, Elizabeth May, est celle qui a livré le discours le plus enflammé. Elle a sommé les trois partis d’opposition (libéraux, bloquistes, néodémocrates) ayant une représentation aux communes de déposer une motion de non confiance envers le gouvernement sur la question de l’arrêt des négociations du PSP. Maude Barlow, du groupe organisateur, a quant à elle livré un plaidoyer contre l’exportation massive d’eau en vrac pour répondre à la demande étasunienne.

Les escarmouches entre manifestants et un appareil policier complètement disproportionné apparaissent mineures en regard des multiples activités de la société civile en marge du sommet de Montebello et de l’ampleur des enjeux. Car il faudra bien la payer tôt ou tard, cette facture sécuritaire.

Source : Alternatives (http://www.alternatives.ca/), Canada, 23 août 2007.

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