Argentine-Uruguay
Conflit « en haut », fraternité « en bas »
par Raúl Zibechi
Article publié le 31 août 2007

Alors que les gouvernements d’Argentine et d’Uruguay n’arrivent pas à se dépêtrer du bourbier politico-diplomatique auquel les a conduit l’installation de deux grandes usines de cellulose, les papeleras, sur le fleuve binational Uruguay, les défenseurs de l’environnement des deux pays travaillent pour mettre sur pied un congrès régional contre la pollution environnementale. Des pas importants dans cette direction ont été accomplis ces derniers jours, ce qui montre, selon un membre de l’Assemblée de Gualeguaychú, que « ce que ne font pas les gouvernements, les peuples le feront ».

Depuis deux ans, les gouvernements de Tabaré Vazquez (Uruguay) et de Nestor Kirchner (Argentine) sont fortement en conflit à cause de la construction de deux des plus grandes fabriques de cellulose du continent : la finlandaise Botnia, qui commencera à produire dans quelques semaines, et l’espagnole Ence, qui vient d’entamer les travaux de construction. Les projets viennent des gouvernements antérieurs, mais celui de Vazquez a donné son feu vert pour que Botnia poursuive son projet alors qu’il aurait pu choisir une autre voie. L’entreprise finlandaise s’est installée près de Fray Bentos, du côté uruguayen, sur le fleuve et face à la ville argentine de Gualeguaychú, où la population vit principalement du tourisme. Ence, quant à elle, prévoyait de faire de même, à proximité, mais a décidé l’an passé de se déplacer vers le sud, dans le département de Colonia, où la largeur du fleuve dépasse les 40 kilomètres et où la pollution sera moins visible.

Jusqu’à ce que les membres de l’Assemblée de Gualeguaychú commencent à bloquer le pont international San Martin, les relations entre les deux nations étaient normales. C’est en 2005 qu’ont débuté une série de blocages, certains se sont prolongés durant des semaines, jusqu’à ce qu’ils deviennent permanents depuis environ huit mois. Parfois, les trois ponts qui relient les deux pays sont bloqués simultanément, créant des situations complexes pour la population qui vit à la frontière et qui est habituée à faire ses achats de l’autre côté du fleuve. Le litige a été porté devant la Cour internationale de la Haye puisque le Mercosur s’est montré incapable d’exercer une médiation entre les deux gouvernements. Il semble évident que le conflit est une des raisons qui expliquent la faiblesse du bloc régional.

Le gouvernement de Kirchner, qui ne s’opposa pas dans un premier temps aux usines de cellulose, n’a pas la force pour déloger les écologistes et n’est pas arrivé à les coopter en nommant au Secrétariat de l’Environnement une sympathisante de l’Assemblée de Gualeguaychú. En Argentine, 11 usines de cellulose sont en activité, certaines utilisant des systèmes beaucoup plus polluant que ceux qu’emploiera Botnia, mais les autorités n’ont jamais montré beaucoup de zèle environnemental. L’attitude massive et compacte de la population de Gualeguaychú (80 mille habitants) est parvenue à mettre la question environnementale à l’agenda politique de toute la région. Plusieurs des plus importants conflits sociaux d’Argentine ont un lien avec l’environnement, comme c’est le cas des mines à ciel ouvert et de la monoculture de soja.

En Uruguay, un chauvinisme féroce s’est répandu. Stimulé en partie par le gouvernement qui a pu ainsi dévier durant un temps la critique contre la continuité de sa politique économique par rapport à celle de ses prédécesseurs. On en est arrivé à envoyer l’armée pour veiller sur l’usine de Botnia devant la rumeur d’un possible attentat des activistes argentins. Mais le nationalisme a eu de l’effet sur la population. Les actions contre les papeleras n’ont jamais bénéficié d’un appui dépassant celui de petits collectifs et le harcèlement des piqueteros de l’autre côté est allé en grandissant. Il est courant d’entendre dans des supermarchés les femmes au foyer dire qu’elles n’achètent pas de produits argentins. Une chose ridicule, vu que le gaz de cuisine et une multitude de produits irremplaçables pour la consommation des ménages viennent du pays voisin.

Jusqu’à maintenant, les groupes écologistes actifs à Fray Bentos souffraient d’un isolement énorme et étaient la cible de fréquentes agressions verbales. A certains moments, un climat de guerre s’est installé dans la ville frontalière. Surtout à l’apogée de la construction de Botnia qui a engagé cinq mille ouvriers. Le manque d’emploi a été un argument destructeur. Les syndicats sont passés en quelques mois de la critique à la défense sans faille de la papelera, mais la fermeté des écologistes des deux côtés, la finalisation des travaux de Botnia – qui fonctionnera avec à peine une poignée de techniciens – et l’entrée en scène de petits producteurs ruraux affectés par Ence est en train de changer la donne.

Depuis qu’on a appris que la papelera espagnole s’installera en zone rurale, les producteurs ont commencé à se réunir, à recueillir de l’information et à tisser des liens avec d’autres secteurs qui ont les mêmes problèmes. C’est ainsi qu’on en est arrivé à la réunion du début du mois d’août avec les membres de l’Assemblée de Gualeguaychú. L’entrée en action de secteurs ruraux représente un tournant important : même s’ils abordent la même problématique, personne ne peut les accuser d’être sous l’influence des militants écologistes. Ils représentent un acteur social qui a joué au cours des dernières années un rôle notable dans la résistance au néolibéralisme. Il est clair pour eux, selon un dirigeant, que « ces usines vont nous détruire » et que le pays perdra la souveraineté alimentaire. La déclaration signée par des écologistes et des producteurs témoigne de la volonté de former un « front commun » contre « l’avancée indiscriminée des multinationales » et la plantation d’arbres [pour produire de la cellulose, ndlr] qui s’appuient sur des « gouvernements complaisants qui stimulent ces initiatives ».

Une stratégie de contention de la mobilisation a commencé à se fissurer. Comme l’indique la déclaration, l’affrontement entre Uruguayens et Argentins a été la manière d’ « affaiblir la protestation ». C’est la première fois qu’en Uruguay, on entend un soutien à voix haute des blocages de ponts par les écologistes de Gualeguaychú. L’appel à « fraterniser parce que ce problème nous concerne tous » marque un tournant dans les luttes sociales de cette région. Par en bas et contre ceux d’en haut, qu’ils s’appellent multinationales ou gouvernements « progressistes », des fraternités sont en gestation et deviendront bientôt de puissants mouvements.

Source : La Jornada (http://www.jornada.unam.mx), 10 août 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

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