Brésil
Guerre solitaire en Amazonie
par Mario Osava
Article publié le 5 septembre 2007

« Je me sens comme Prométhée », confie Lucio Flavio Pinto, un journaliste qui personnifie un exemple radical de média alternatif dans la ville septentrionale de Belém, capitale de l’État brésilien du Para et principale porte d’entrée de l’Amazonie.

Trente-deux procès judiciaires, des menaces de mort et des agressions physiques sont le résultat de ses dénonciations dans le Jornal Pessoal (Journal personnel) qu’il publie tous les quinze jours depuis 1987. Ses cibles principales sont la corruption, les fraudes pour s’emparer de terres et les abus de pouvoir du principal groupe de presse local dans un État réputé pour ses nombreux assassinats d’activistes politiques et sociaux.

Répondre aux 18 actions judiciaires encore en cours occupe « 80% de mon temps », estime-t-il. Ses ennemis, affirme-t-il, essaient de l’embrouiller, en l’obligeant à se défendre dans de nombreux procès, ce qui augmente le risque d’un quelconque vice de forme dans la défense. En outre, ils lui ôtent du temps pour écrire.

Cet encerclement judiciaire l’a empêché de quitter Belém pour aller recevoir un prix aux Etats-Unis en 2005 : il pensait risquer une condamnation s’il ratait des délais et des audiences. Cette sorte d’emprisonnement le fait penser à Prométhée, le héros de la mythologie grecque qui déroba le feu divin aux dieux pour le donner aux humains et qui, comme châtiment, fut enchaîné à un rocher où un vautour lui dévora le foie.

Le Jornal Pessoal, produit d’un effort exclusivement individuel, a pour mission de rendre publiques des événements et des affaires économiques et politiques omis par les grands médias du fait des intérêts économiques et politiques de leurs propriétaires. Seuls 2 000 exemplaires sont vendus dans les kiosques pour « donner au citoyen l’information nécessaire à ses décisions » et pour « se battre avec les puissants dans des conditions d’égalité ».

Sans publicité ni autre source de revenus que la vente directe aux lecteurs, Pinto affronte des difficultés pour remplir de manière solitaire la mission qu’il s’est donnée : être « une pierre dans la chaussure » des puissants. Il n’accepte aucun soutien financier parce que la crédibilité est son arme principale et exige une indépendance totale. En plus de sa modeste maison, il ne possède qu’une vielle automobile.

Le Jornal Pessoal est « une prison, en or, mais une prison tout de même ». Pour se défendre à son compte, avec une petite aide d’amis avocats, il a dû étudier le droit et est devenu un expert de la Loi de la presse. Pour découvrir les fraudes des entreprises, il a appris à analyser les bilans, les « minuties » comptables que lui ont permis de dénoncer de nombreuses affaires illégales ou dommageables pour la population.

Pinto n’a pas choisi cette vie épineuse par manque d’alternatives professionnelles. En 41 ans d’une carrière qu’il a commencée à seize ans, il a amassé de nombreuses reconnaissances, deux d’entre elles sont internationales : l’italienne ‘Colombe d’or pour la paix’ en 1997 et le ‘prix de la Liberté de la presse’ octroyé en 2005 par le Comité pour la protection des journalistes, situé à New York. Il a écrit en outre dix livres sur l’Amazonie.

Il s’était déjà fait remarquer comme un grand connaisseur de l’Amazonie et avait écrit dans deux quotidiens importants quand il publia, en septembre 1987, le premier numéro du Jornal Pessoal, inspiré d’une initiative similaire d’Isidor Feinstein, un États-unien dont le I.F. Stone’s Weekly, publié à Washington entre 1953 et 1971 avait eu une grande répercussion.

Jornal Pessoal est né parce que O Liberal, un quotidien de Belém, a refusé de publier un reportage d’investigation dans lequel Pinto montrait les liens unissant deux grands chefs d’entreprise à l’assassinat de l’ex-député Paulo Fonteles, un avocat de paysans mêlés à des conflits de terres dans l’État du Para. Les propriétaires du journal craignaient de perdre des rentrées publicitaires.

De nombreux événements et histoires locales n’ont été reportée que dans le Jornal Pessoal, parce qu’elles impliquaient de hauts personnages ou de puissantes entreprises : on y a vu défiler des affaires de scandales financiers, de fraudes d’entreprises et même la mort mystérieuse d’un membre de l’élite de Belém, qui eut lieu en 1991 et qui, selon le journal, était un assassinat lié au blanchiment d’argent du trafic de drogue.

Les quotidiens, qui gardèrent le silence au début, reprirent plusieurs mois plus tard la version du suicide présentée par la veuve, malgré le fait qu’elle était «  invraisemblable », rappelle Pinto. Le tir mortel provenait d’une distance de trois mètres, explique-t-il. Par la suite, la police fédérale a confisqué quasi une tonne de cocaïne, près de Belém, à des personnes liées à la victime.

L’événement fut à l’origine du « moment le plus triste de ma carrière ». Après une conférence de presse avec la police, Pinto annonça qu’il aurait une conversation en off (hors micros) avec le commissaire chargé de l’affaire. D’autres reporters voulaient participer, mais quand Pinto leur demanda en échange de publier le contenu du dialogue dans leurs colonnes, « ils sont tous partis ».

Pinto mentionne toujours cette anecdote pour montrer explicitement la domestication du journalisme actuel, « un lion sans dents », « freiné par des intérêts ». Les nouvelles générations « ne savent pas identifier des faits », ils préfèrent être éditorialistes ou présentateurs de journaux télévisés et sont nombreux à s’abstenir de publier des informations pour les utiliser en tant que consultants, se lamente-t-il.

Ses critiques les plus dures visent le groupe Maiorana qui domine la communication dans le Para, avec un quotidien, une télévision et des radios. Pinto a travaillé dans les médias de ce groupe dans les années 80 mais a rompu avec eux à cause de divergences inconciliables.

Sa bataille principale, néanmoins, reste la lutte contre la « colonisation » de l’Amazonie, victime de décisions prises en dehors de la région, qui ne visent pas le bien-être de la population amazonienne mais plutôt à approvisionner les marchés étrangers.

L’État du Para est l’exemple le plus parlant. Ses grandes mines de fer, de bauxite, de magnésium et d’autres matières premières et la centrale hydroélectrique de Tucurui, la deuxième du Brésil et la quatrième du monde, sont des projets qui bénéficient essentiellement déjà à d’autres marchés.

L’énergie de Tucurui, vendue à des prix subventionnés, réduit les coûts de la production locale d’aluminium qui approvisionne 15% de la consommation du Japon, fait remarquer Pinto.

Durant les années 70, le journaliste a suivi de près le processus de substitution des Etats-Unis par le Japon comme puissance la plus influente en Amazonie. Il participa au cours de cette période aux plus longs et plus primés reportages sur la région, tout en vivant à São Paulo, plus au sud dans le pays, où il s’est aussi diplômé en sociologie. Il est revenu ensuite à Belém en 1974 comme correspondant du quotidien O Estado de São Paulo, une collaboration à laquelle il a mis fin en 1989.

Lucio Flavio Pinto est « une banque de données vivante de l’Histoire et des histoires de l’Amazonie », un exemple de « journaliste rigoureusement indépendant » et d’« affirmation de la citoyenneté portée à l’extrême », synthétise Roberto Smeraldi, coordinateur de l’organisation écologiste Les Amis de la Terre – Amazonie brésilienne.

Il serait très utile de « mettre ses connaissances et son expérience au service d’initiatives intéressantes » pour le développement amazonien, mais il a choisi comme priorité absolue sa « bataille personnelle » et journalistique en assumant une « solitude déclarée », observe-t-il.

Son talent pourrait avoir une plus grande répercussion s’il s’alliait à des mouvements ou des organisations qui lui sont proches, affirme Marcos Ximenes Ponte, directeur exécutif de l’Institut - non gouvernemental - de Recherche environnementale de l’Amazonie et ex-recteur de l’Université fédérale du Para, où Pinto fut professeur durant sept ans.

Source : IPS Noticias (http://ipsnoticias.net), juin 2007.

Traduction : Frédéric Lévêque, pour le RISAL (http://risal.collectifs.net).

Les opinions exprimées et les arguments avancés dans cet article demeurent l'entière responsabilité de l'auteur-e et ne reflètent pas nécessairement ceux du Réseau d'Information et de Solidarité avec l'Amérique Latine (RISAL).
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